vendredi 30 janvier 2009

plus enivrante qu’une monstera deliciosa

MONSIEUR JONES : Quoi ? Que dois-je lui dire ?
 
LES SOUFFLEURS :
Vraiment
Il faut tout te dire à toi
Parle-lui de fleurs
Dis-lui
« Vous êtes plus rapide qu’une rose de Jéricho »
 
MONSIEUR JONES : Vous êtes plus rapide qu’une rose de Jéricho.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus belle qu’une rose de Chine
 
MONSIEUR JONES : Plus belle qu’une rose de Chine.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus enivrante qu’une monstera deliciosa
 
MONSIEUR JONES : Plus… Mais qu’est-ce que c’est ?
 
LES SOUFFLEURS :
T’occupe pas
Dis-lui
Plus enivrante qu’une monstera deliciosa
 
MONSIEUR JONES : Plus enivrante qu’une monstera deliciosa.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus bleue
 
MONSIEUR JONES : Plus bleue.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus rouge
 
MONSIEUR JONES : Plus rouge.
 
LES SOUFFLEURS :
Que toutes
 
MONSIEUR JONES : Que toutes.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus lancéolée
 
MONSIEUR JONES : Plus quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
 
LES SOUFFLEURS :
T’occupe pas
 
Plus lancéolée
 
MONSIEUR JONES : Plus lancéolée.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus incomparable
 
MONSIEUR JONES : Plus incomparable.
 
LES SOUFFLEURS :
Plus incomparable
que le narcisse incomparable
 
MONSIEUR JONES : Plus incomparable que le narcisse incomparable…
 
Et plus imparfaite qu’un tapis persan
 
La jeune fille s’éveille et embrasse monsieur Jones. Puis s’éloigne de la même façon qu’elle s’éloignait dans le désert. Noir. Bruit de chute.
 
VOIX DE MONSIEUR JONES, dans le noir et le silence, comme lointaine : Vous êtes plus… Je suis moins… Vous… Je… Vous êtes plus secrète que le plus secret des agents secrets et mon cœur est plus grand que celui d’un géant, je veux…
 
 
Pascale Petit, Monsieur Jones, scène 10, L’école des Loisirs, 2005.
 
 
A « Plus lancéolée », la cloche du collège sonne (c’était cet après-midi, à 15 heures). Les souffleurs (qui dans une autre vie sont aussi élèves de 3e) disent : « Non, on termine la scène. »




Commentaires

J'imagine que de tels moments doivent racheter les plus fastidieux conseils de classe...
Sinon l'extrait proposé m'a fait beaucoup penser à L'amour des trois oranges, l'opéra de Prokofiev (décidément, puisque chez moi j'avais illustré Manière... avec la sérénade du Roméo du même). Les souffleurs, l'amoureux empoté, le désert... Y-a-t-il une sorcière ?
Commentaire n°1 posté par Didier da le 31/01/2009 à 07h59
C'est que Prokofiev était vraiment un choix heureux.
Pas de sorcière, en revanche il y a un traficant... de souvenirs !
(En fait, mon métier, je crois bien que je n'aurais pour ainsi dire jamais lieu de m'en plaindre s'il n'était pas gâché par les gâcheurs patentés au pouvoir...)
Commentaire n°2 posté par PhA le 31/01/2009 à 09h21
il y a quand même une voyante - assistante du trafiquant - mais pas d'oranges.
Commentaire n°3 posté par monsieur jones le 31/01/2009 à 12h10
C'est vrai, Monsieur Jones, je l'avais oublié (on ne ressort pas indemne d'une chute dans un trou de mémoire). Saluez bien bas de ma part le Roi, la Reine et le Coiffeur - dont je note précieusement l'adresse toute neuve.
Commentaire n°4 posté par PhA le 31/01/2009 à 13h36
Ah oui, c'est vraiment très bien.
C'est plus que bien, c'est... (Je cale. Vite, un souffleur !)
Commentaire n°5 posté par François Matton le 02/02/2009 à 22h14
... plus enivrant qu'une monstera deliciosa... (répondent les souffleurs, quasi invisibles en effet dans la pièce comme dans la fin de votre message, écrit à l'encre sympathique - pour le lire, il faut que la souris le caresse)
Commentaire n°6 posté par PhA le 03/02/2009 à 08h49
Ah oui ! Je voulais produire un effet de mezza voce, mais alors là...
Commentaire n°7 posté par François Matton le 03/02/2009 à 14h15
C'est tout à fait dans le ton : vous venez d'inventer "les mots visibles seulement sous la caresse", je crois bien que le Roi de Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir n'y avait pas encore songé.
Commentaire n°8 posté par PhA le 03/02/2009 à 17h39
je...
Commentaire n°9 posté par monsieur jones le 03/02/2009 à 21h07
Cette femme est incroyable ! Un talent pareil non mais quel bonheur ! Je vais lire toute sa bibliographie en fin de compte. Merci pour ce coup de projecteur.
Commentaire n°10 posté par Loïs de Murphy le 08/02/2009 à 18h20
Je trouve aussi...
Commentaire n°11 posté par PhA le 08/02/2009 à 20h50
je vous...
Commentaire n°12 posté par la femme incroyable le 08/02/2009 à 21h01

jeudi 29 janvier 2009

rien n’est reconnaissable

Kilomètre 260 
Ce camion ne se laisse pas doubler. La visibilité est mauvaise sur cette route, la ligne droite est toujours faussée – faibles virages, côtes sournoises. Avec l’autre voiture, la grosse, ce serait facile de dépasser. Mais celle-ci manque de reprise. Si au moment du décroché, l’horizon n’est pas libre, il ne faut rien risquer, reprendre place derrière le camion. Ce n’est pas qu’il roule si lentement, mais son pot d’échappement mal réglé dégage une fumée qui ne dit rien qui vaille : même sensation que de tenter d’échapper à des souvenirs pénibles. Pourquoi est-ce si difficile de penser à autre chose qu’à ces mots pro­férés hier midi, et auxquels on n’a pas su trouver de réponse ? La seule réponse, ce fut ce geste absurde, ridicule. Ce geste disproportionné, déplacé. Briser de la vaisselle parce qu’on ne sait pas avoir le dernier mot, c’est s’avouer misérable. C’est abandonner la possibilité d’une place justifiée dans le regard de l’autre.
Là il faut y aller, vite. C’est même un peu tard – grandes flèches blanches peintes au sol, invitant rabat immédiat. Mais rien ne s’annonce devant. Enclencher la troisième et appuyer à fond sur l’accé­lérateur. Le vrombissement excessif signale suffisam­ment la disproportion entre l’effort du moteur et la vitesse obtenue. Comme si la voiture allait rester toujours côte à côte avec ce camion. Qui ne fait rien pour ralentir, faciliter le rabat. C’est pas vrai, ce con accélère ! Pousser encore, le moteur est au maximum.
Enfin on peut revenir à droite. Bizarre cette sensation mêlée : colère et soulagement, se gâchant mutuelle­ment­
 
 
Kilomètre 274
À midi et un peu plus, tout est net : disparition des ombres. Le paysage est figé. Avec cette chaleur et cette lumière qui tombe comme d’un plafonnier hostile, rien n’est reconnaissable de ce qui tout à l’heure paraissait si charmant, si pittoresquement champêtre. Maintenant, la nature environnante a ce quelque chose de sournois de qui s’est fait battre (soleil massue) et cherche à éviter les coups. Même un arbre, sous cette lumière, paraît monstrueux : ce tronc comme une jambe qui n’aurait pas voulu aller plus loin. Cette peau rebelle et croûteuse. Ces branches aux formes de doigts opiniâtres, cherchant à accrocher quelque chose au passage.
On est au milieu, au ventre du récit. Le début et la fin sont connus : point de départ, point d’arrivée. Mais dans cet entre-deux, les chemins sont multiples, il serait facile de s’égarer.
Déplier la carte encore une fois. C’est désormais plus aisé : maintenant on est de façon nette et franche du côté sud de la France, donc sur le feuillet bas de la carte. La préfecture est à trois kilomètres. Autant aller manger dans un restaurant correct ; un vrai restau­rant, au centre-ville. Rien ne presse après tout.
# L’autre n’arrivera que vers le soir, de toute façon. À quoi ça sert d’arriver bien avant, pour être là, à guetter ensuite fébrilement son arrivée pendant plu­sieurs heures ? Il peut même être préférable d’arriver en second. La chambre d’hôtel est déjà réservée, de toute façon, il n’y a plus qu’à prendre la clé à la réception. Autant que ce soit l’autre qui s’en charge. Difficile de faire bonne figure, d’avoir l’air dégagé, dans ce genre d’exercice où l’adultère s’officialise à un guichet d’accueil. Et puis si l’autre arrive en premier, ça lui laissera le temps de se reposer du voyage, de se rafraîchir. Ça lui laissera le plaisir de l’attente.
# L’autre ne reviendra de la plage qu’assez tard. Ce serait idiot d’arriver dans l’appartement vide. Bien sûr on pourrait les rejoindre, à l’emplacement habituel. Mais quoi ? Enfiler un maillot de bain, sans transition, partir la serviette sur l’épaule, avec, sur la peau, cette fatigue, cette blancheur intruses parmi les estivants ? Autant arriver en soirée, laisser à l’autre le soin de gérer le retour de la plage, la douche crissante de sable, le repas. Autant lui laisser la possibilité d’une vraie surprise, celle d’arriver plus tôt que prévu, de ne l’avoir pas fait attendre.
 
Cécile Portier, Contact, Le Seuil, collection « Déplacements », 2008.
 
 


Beau souvenir de ce texte (paru l’an dernier dans la collection « Déplacements » de François Bon), récit d’un parcours en voiture d’un point à un autre, avec à son terme une alternative amoureuse : l’autre ou l’autre, le conjoint ou l’amant(e), échéance jusqu’au bout retardée, indécidable. Ici aussi, parfois, la visibilité est mauvaise.
Cécile Portier vient d’ouvrir un blog, Petite racine, où l’on peut déjà suivre un projet à la fois photographique et littéraire : A mains nues. 

Commentaires

Commentaire n°1 posté par anonyme le 29/01/2009 à 23h02
Je venais en voisine... Maintenant que j'en suis une. Merci pour cet article, et pour le blog, car c'est vrai que la visibilité est mauvaise.
Au plaisir de vous relire.
Commentaire n°2 posté par cecile portier le 01/02/2009 à 20h59
Nous sommes quelques-uns en effet derrière ce camion...
Voisine un peu cousine, si vous me permettez cette familière adoption. Hésitant sur le passage à choisir (il n'en manquait pas qui me tentent), voici que je tombe sur celui-ci, où nos mots se croisent (et dont ma mise en page, je m'en rends compte, ne favorise pas la visibilité.)
Chiromancien pour l'occasion, je vois une longue ligne de vie sur A mains nues (et à propos de ligne, ne manquez pas d'aller faire un tour sur Lignes de fuite).
Commentaire n°3 posté par PhA le 01/02/2009 à 21h32



 

mercredi 28 janvier 2009

encore une histoire d'œuf

En écho à deux précédents billets.

« L’œuf de kiwi est une merveille à contempler – il est l’o­bjet de cet essai. C’est, de loin, le plus gros de tous les œufs d’oiseaux proportionnellement à la taille du corps. Les trois espèces de kiwi ont des dimensions qui recouvrent la gamme ­de celles du poulet domestique : la plus grande est à peu près la taille de la poule de la race « Rhode Island » ; la plus petite, de celle de la race naine de « Bantam » – soit environ une moyenne de deux kilos (ce qui n’a pas grand sens, vu la diversité de dimensions des  espèces, mais donne un ordre de grandeur). Les œufs atteignent jusqu’à 25 % du poids de la femelle – ce qui est un véritable exploit, quand on considère qu’elle en pond souvent deux, et quelquefois trois, à environ ­trente-trois jours d’intervalle. Une célèbre radiographie effectuée dans la réserve zoologique d’Otorohanga, en Nouvelle-Zélande, met en évidence le phénomène de manière si criante qu’il se passe de tout commentaire. L’œuf est si gros que la femelle doit marcher cahin-caha, les pattes très écartées, pendant plusieurs jours avant la ponte, tandis que l’œuf est en train de descendre l’oviducte en direction du cloaque. Le mâle présente une plaque incubatrice s’étendant du sommet de la poitrine jusqu’au cloaque – autrement dit, il a besoin de presque toute la longueur du corps pour recouvrir ­l’œuf.
L’étude du rapport « taille de l’œuf / taille du corps » dans l’avifaune montre que des oiseaux de la taille des kiwis devraient pondre des œufs d’environ 55 à 100 grammes (comme le font les poules domestiques). Les œufs du kiwi brun pèsent entre 400 et 435 grammes. Autrement dit, on attendrait de tels œufs d’un oiseau de 12 kilos ; or le kiwi brun est environ six fois plus petit.
On se demande évidemment pourquoi il en est ainsi. »
 
Steven jay Gould, « Les œufs du kiwi et la cloche de la Liberté », La foire aux dinosaures.

Et comme j'aime, la réponse est une question : est-ce l'oeuf du kiwi qui est gros ou le kiwi qui est petit ?

mardi 27 janvier 2009

Seul à voir (le Musée du Mètre)

Mais les beaux jours reviennent, c’est sans doute pourquoi l’idée nous est venue d’aller visiter le Musée du Mètre : nous y voici.
Je l’avais déjà imaginé, ce musée, auparavant, sans jamais avoir eu l’occasion de le visiter. J’en avais même une idée très précise, je m’en rends compte à présent que je suis sur les lieux. Or les lieux, précisément, sont étonnamment conformes à l’idée que j’en avais ; je ne peux m’empêcher de m’en faire la remarque. Il y a une vaste cour goudronnée encadrée de bâtiments bas. A droite c’est un préfabriqué blanc, au mur parfaitement rectiligne ; il n’est pas certain qu’il y ait lieu de le visiter, on n’y voit pas d’accueil pour le public. A gauche un bâtiment en dur, également blanc, plus petit, affectant une certaine modernité architecturale, doit probablement contenir les collections.
Nous voici dans la queue, pour acheter nos tickets. Le tarif est de cinquante euros par personne. Ça me paraît tout de même excessif. Je ne veux pas paraître trop près de mes sous, non je ne veux pas, personne ne veut paraître trop près de ses sous ; mais tout de même, vous en conviendrez, cinquante euros pour visiter le Musée du Mètre, c’est franchement déraisonnable ! Je regarde toutefois dans mon porte-monnaie, de mauvaise grâce, comme par acquit de conscience. Je suis sûr de ne pas disposer d’une telle somme : depuis le passage à l’euro, je n’ai presque jamais d’espèces sur moi, à peine quelques pièces. Je suis d’ailleurs un peu surpris d’y trouver, après un temps, un billet de dix euros ; je ne l’aurais pas cru. Je suis assez content qu’il soit insuffisant : je renonce à la visite, je l’annonce clairement ; me voilà soulagé, presque radieux.
 
M et moi descendons maintenant la rue piétonne en pente, aux larges marches. Il fait si beau, autant nous promener ! Elle me montre des arbustes, plantés le long du mur ; elle déplore que le gel ait flétri les fleurs de ces genêts. Je rectifie : ce sont des spirées – à moins que ce ne soient des sorbaires ; il est vrai néanmoins que la blancheur de leurs fleurs a été altérée par les récentes intempéries.
 
 Nous continuons notre promenade et, dans cette même rue en pente, j’aperçois à quelque distance une forme vert vif et furtive qui disparaît prestement dans un massif d’arbustes. J’ai cependant eu le temps de reconnaître les pattes arrière et la queue d’un reptile d’une taille inhabituelle pour la région. Je pense à un lézard vert ; je suis un peu surpris, car il n’y en a guère, par ici ; et je m’élance pour voir l’animal de plus près. A peine ai-je approché qu’il ressort du massif pour s’enfuir en sens inverse. Cette fois j’ai bien le temps de le voir, et de près. Ça valait le déplacement ! Il s’agit manifestement d’un petit dinosaure, approximativement de la taille d’un gros chat, dont je ne peux préciser l’espèce ; cependant, à sa démarche bipède, je suppose un peu rapidement qu’il fait partie du groupe des théropodes.
L’animal semble blessé : sa course, légèrement bancale, n’en est pas moins extrêmement rapide. Pourtant, il me semble, pendant une fraction de seconde, ne distinguer qu’un seul membre postérieur, sur lequel la bestiole réaliserait un extraordinaire et vertigineux cloche-pied. Cependant je continue la poursuite, bien décidé à ne pas laisser disparaître cette petite merveille effrénée.
Nous arrivons enfin au bas de la rue, qui en rejoint une autre perpendiculaire et plus passante. Cette fois, le petit dinosaure s’arrête près de moi : mes efforts ont porté leurs fruits. Bien sûr il s’attaque à ma jambe, il referme sur mon mollet ses impressionnantes mâchoires, mais c’est en réalité le jeu d’un petit animal nerveux qui cherche à se préserver une relative autonomie. Tout cela est de bonne guerre. D’ailleurs voici notre ami F qui justement passait par-là, et tandis que nous bavardons, c’est à ses chaussures maintenant que s’attaque affectueusement mon petit dinosaure.
 
C’est à ce moment-là, alors que nous bavardons, que deux dames d’un certain âge, élégamment vêtues, nous interrompent pour nous dire d’un ton rieur que si nous voulons dévaliser la poste, c’est le moment : elles viennent tout juste de l’attaquer il y a quelques minutes, nous pouvons encore aller nous servir.




Commentaires

Eh bien ! Ce Musée du Mètre dépasse toute mesure... (tu n'as plus de règles ?)
Commentaire n°1 posté par Didier da le 27/01/2009 à 08h28
On voit en effet de ces choses, parfois... Moi-même, je n'en reviens pas.
Commentaire n°2 posté par PhA le 27/01/2009 à 08h40
On regrette rarement de renoncer in extremis à la visite d'un musée ou d'une exposition pour aller se promener. On regarde alors le monde avec l'attention soutenue qu'on se serait d'efforcé d'avoir dans le musée pour des vieilleries ennuyeuses. C'est tout bénef.
Commentaire n°3 posté par François Matton le 28/01/2009 à 16h46
Et autant ce Musée du Mètre est tristement conforme à l'idée que je m'en faisais (sauf pour ses tarifs), autant ses parages, a priori si ordinaires, recèlent de merveilles cachées ! Vous n'imaginez pas combien je suis heureux avec mon petit dinosaure !
Commentaire n°4 posté par PhA le 28/01/2009 à 17h11
Ah oui, en effet drole de coincidence. Ce n'est pas très loin de mon musée du nuage, un lieu étrange et poétique.
Commentaire n°5 posté par Thibault Balahy le 02/02/2009 à 16h50


 

samedi 24 janvier 2009

bonne journée

Terminer la journée et la semaine par quatre dizaines de rendez-vous en rafale, obligé d’expédier chaque famille au bout de cinq minutes pour pouvoir recevoir la suivante ; au bout d’une vingtaine déjà on oublierait presque son propre nom – alors celui de l’élève en question ; un effort un peu long pour rejoindre la surface de la conscience, reprendre l’entretien, donner les bons conseils, s’étonner presque d’y parvenir ; et puis, parfois, à l’occasion, au détour de la conversation, apprendre qu’un élève d’autrefois, aujourd’hui un homme, pour qui l’école n’était pas gagnée d’avance, a réalisé les espoirs qu’on avait à l’époque mis en lui : on est content d’être venu – et de recommencer ce matin.


Commentaires

Je suis aussi un enseignant, souvent défait, et j'aime bien lire ces petits bonheurs, fin du jour le plus souvent. En avez-vous rédigé d'autres?
En voici deux en guise de remerciement:
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-320
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-414
Commentaire n°1 posté par Lesmarges le 25/01/2009 à 22h38
En fait non, ce blog encore tout neuf est plutôt orienté vers l'autre versant de mon activité - mais je ne peux pas non plus faire comme si ce qui fait mon quotidien depuis vingt ans n'existait pas ; et vos deux témoignages, auquel je suis très sensible, m'encouragent à récidiver à l'occasion.
Commentaire n°2 posté par PhA le 26/01/2009 à 09h18
 

vendredi 23 janvier 2009

Seul à voir (un oeuf)

Tiens ! Un œuf !
Il n’est pas à sa place : il est juste là, par terre, en plein milieu du chemin boueux, dans la forêt où vous venez de me retrouver.
Je vous arrête tout de suite : non, cet œuf-là n’est pas tombé d’un nid ; il se serait cassé. C’est un gros œuf, aussi gros qu’un œuf de poule, peut-être même plus gros. Mais il est blanc, d’un blanc grisâtre un peu sale. Ce pourrait être un œuf de canne, ou même d’oie.
Dans ma main, comme il pèse lourd ! (Ce poids dans ma main, sachez-le, c’est une impression agréable.) Je le rapporterais bien à la maison, mais je ne vais tout de même pas le tenir à la main pendant toute la promenade, et je n’ai rien pour le mettre.
Si je le rapportais à la maison, je pourrais peut-être le mettre en couveuse, histoire de voir ce qui va en sortir, d’élever l’oisillon, d’en faire mon animal de compagnie. Ou alors, plus simplement, je pourrais le manger.



Commentaires

Palafox frappe encore ?!
Commentaire n°1 posté par pascale le 23/01/2009 à 10h00
Mince ! Je n'avais pas pensé que ce pût être un oeuf de Palafox ! Que mes pulsions voraces me soient pardonnées...
Commentaire n°2 posté par PhA le 23/01/2009 à 13h41
 

mercredi 21 janvier 2009

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 18)

Il m’arrive de naître soudain d’un œuf blanc, tacheté de vert, tout juste éclos. (C’est que juste avant je viens de me faire avaler goulûment, piégé sans faute par une langue poisseuse.)

mardi 20 janvier 2009

liquidé

J’ai toujours rêvé que la correction des épreuves avant impression tombe pendant les vacances scolaires, ne se superpose pas à celle des copies de mes petites têtes blondes (plus ou moins). Las, ce ne sera pas encore le cas cette fois-ci. Mais c’est aussi bien après tout : le temps n’est plus au repentir, aux « j’aurais peut-être dû » et autres conditionnels. Seule mission : traquer la coquille, la virgule oubliée (il en manquait une dans Une affaire de regard, longtemps je me suis rappelé la page), l’espace surnuméraire – ou pire, la faute avérée. Peut-être bien que pour ça l’autre métier aide.
Etrange impression tout de même de relire le texte sous sa forme officielle, en costume, tiré à quatre épingles (même si on n’a pas encore retiré les épingles). Déjà ce n’est plus tout à fait ce dont je me souviens, déjà j’y vois autre chose ; ou plutôt c’est bien lui mais il a changé, comme on dit d’un enfant perdu de vue quelques mois ; il s’est allongé, peut-être, ou bien c’est la forme de son visage.
(Au fond j’aime ça : ne plus vraiment le reconnaître, j’aime ne plus vraiment être l’auteur. Peut-être que, l’auteur liquidé, ça va vivre tout seul !)


Commentaires

Citation de D.H.Lawrence : « Méfiez-vous de l’auteur. Faites confiance à son œuvre. La vraie tâche d’un critique est de sauver l’œuvre des mains de son auteur. »
Commentaire n°1 posté par Pascale le 20/01/2009 à 18h36
J'adhère. Tant de livres (je pense aux contemporains) que je ne lirai pas parce qu'ils sont occultés par leur auteur. Pour lire il faut quand même un minimum de silence.
Commentaire n°2 posté par PhA le 20/01/2009 à 19h10
Je sais bien que tu adhères, c'est pourquoi je me suis permis. Puis, si "l'auteur est liquidé", tu n'as plus à te sentir concerné!
Commentaire n°3 posté par Pascale le 20/01/2009 à 20h45
Beau rêve...
Commentaire n°4 posté par PhA le 20/01/2009 à 20h50
J'aime faire rêver les hommes ;-)!
Sans blague, tu as lu L'homme sans empreintes d'Eric Faye sur B. Traven ? Quasi certaine qu'il te plairait.
Commentaire n°5 posté par Pascale le 20/01/2009 à 21h04
Je n'ai jamais lu Eric Faye. Je me souviens d'un numéro du Matricule qui m'avait donné envie, et puis...
Commentaire n°6 posté par PhA le 20/01/2009 à 21h38
A peine lisible, quelque chose comme un aphorisme calligraphié, il y a longtemps déjà, sur un mur délabré d'une maison à l'abandon: Qui n'a pas vu double n'a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux!
A l'instant même où nous cessons d'être l'auteur de ce que nous avons écrit, où nous nous dégageons, à peine un instant, de ce que nous avons fait, à l'instant même où nous cessons d'en être le dépositaire, nous commençons à voir double: les choses enfouies naguère dans les plis de la conscience immédiate s'installent à mi-chemin de ce que nous étions et de ce que nous serons, au milieu.
Les choses dites, peintes, écrites, les choses représentées retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et le monde, à nouveau habité par des réalités qu'un autre nommera à son tour, s'élargit. Il y a place désormais pour un avenir de l'art.
Commentaire n°7 posté par Lesmarges le 20/01/2009 à 21h57
Oui. (Sacrément bien dit, qui plus est.)

@ Pascale : Je suis allé lire ton entretien avec Eric Faye. C'est clair, il faudra que je le lise - ou plutôt : que je lise ses livres.
Commentaire n°8 posté par PhA le 20/01/2009 à 22h47
C'est étrange mais un court instant j'avais pris les petites têtes blondes pour des jaunes d'oeuf...
Commentaire n°9 posté par Christophe Borhen le 21/01/2009 à 00h09
Cette coquille est sans doute polysémique, mais je ne pensais pas à mes têtes blondes...
Commentaire n°10 posté par PhA le 21/01/2009 à 08h30
J'ai d'abord cru à un paysage de glacier à la Friedrich! Il a fallu que je retourne mentalement l'image pour me rendre compte qu'il s'agissait d'une coquille d'oeuf. Je n'avais jamais fait de rapprochement entre l'un et l'autre monde, voilà qui est fait!

Quant à l'auteur, il est nécessaire, je crois, qu'il prenne ses distances avec son "oeuvre" pour qu'il puisse en construire une autre. Qui sera sans doute la même, vue sous un autre angle.
Commentaire n°11 posté par Angèle Paoli le 21/01/2009 à 10h58
Et moi j'ai vu une météorite au milieu du trou noir, avant la coquille!
Faire confiance au premier coup d'oeil dans l'espace puis plonger dans l'ouvrage. L'issue, sera-t-elle aussi fatale que l'image ?
Commentaire n°12 posté par Pascale le 21/01/2009 à 15h08
C'est pourtant bien une coquille, honteusement chapardée et détournée par mes soins, et trouvée ici.
Qu'elle ne soit pas, semble-t-il, immédiatement identifiable, lui va bien.
Commentaire n°13 posté par PhA le 21/01/2009 à 18h07
@ Angèle : la même sous un autre angle - c'est bien comme ça je vois les choses.
Commentaire n°14 posté par PhA le 21/01/2009 à 19h32
L'éternel timbre poste de Faulkner...
Commentaire n°15 posté par Pascale le 21/01/2009 à 20h57
j ai vu une coquille
ptet pcq on parlait des ultimes affres des corrections avant bàt ........... et j ai aimé l association d idées
jsuis vraiment inculte ?
Commentaire n°16 posté par myo le 23/01/2009 à 22h09
 

lundi 19 janvier 2009

Seul à voir (se faire des cheveux)

M. m’a pourtant bien coupé les cheveux, à ma demande, il y a trois ou quatre jours à peine. Ils étaient pourtant bien ras, passés à la tondeuse, les quelques cheveux qu’il me reste. Qu’est-ce que c’est donc que cette épouvantable tignasse hirsute qui me chauffe la tête à présent ? Comment, à votre avis, cela a-t-il pu pousser si vite ? Il y en a si épais que ma main croirait toucher un matelas de paille quand elle appuie dessus, et cela descend presque jusqu’à mes épaules : c’est une vraie coiffure pour adolescent des années soixante-dix !
D’ailleurs, à y regarder de plus près, il me semble que mon corps a perdu quelque volume, lequel forcément a dû passer dans mes cheveux. Je me vois moins grand, moins large, sans doute aussi moins robuste ; et sous ces cheveux nouveaux je dois dire que j’ai vraiment du mal à distinguer les traits de mon visage.



Commentaires

Oui, mais n'est-ce pas rasoir de se raser ?
Commentaire n°1 posté par Christophe Borhen le 19/01/2009 à 09h48
Une autre réminiscence de Tintin, peut-être ? (Au pays de l'or noir ou On a marché sur la lune, au choix)
Commentaire n°2 posté par Didier da le 19/01/2009 à 10h54
C'est vrai, je n'y avais pas pensé ! (alors que justement nous venons de relire Au pays de l'or noir, le dernier fiston et moi) (D'ailleurs je me suis rendu compte que c'est souvent que, sans m'en rendre compte, il y a des traces de Tintin dans ce que j'écris.)
@ Christophe : Assurément - c'est d'ailleurs pourquoi je préfère me tondre...
Commentaire n°3 posté par PhA le 19/01/2009 à 12h02

samedi 17 janvier 2009

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 17)

Et voici que tous les spectateurs clament son nom ! Il a dû réussir un coup de maître.
Mais déjà, il est vaincu, knock-out, ridicule. Et pourtant son public, fidèle, continue encore, pour un temps, de l’acclamer.

jeudi 15 janvier 2009

Patience

 
 
Ça ne se touche pas encore, ça ne se prend encore pas dans les mains ; mais ça devient visible – et ça fait à chaque fois comme pour la première fois. Ou même mieux.
Patience, encore trois longs mois.



Commentaires

Très belle couverture en tout cas !
Commentaire n°1 posté par Anne le 15/01/2009 à 21h54
En littérature comme en amour (et comme dans la vie), l'essentiel est sous la couverture.

Donc : patience.
Commentaire n°2 posté par Christophe Borhen le 16/01/2009 à 12h35
Très classe. On en boirait.
Commentaire n°3 posté par Didier da le 16/01/2009 à 14h07

Payer en liquide un ouvrage liquide...
Commentaire n°4 posté par unevilleunpoeme le 16/01/2009 à 17h20
Merci à tous. J'émerge un peu tard - c'est que précisément j'y étais plongé.
Commentaire n°5 posté par PhA le 17/01/2009 à 13h30
On ne demande qu'à s'immerger dans "ça" qui promet.
Commentaire n°6 posté par pascale le 17/01/2009 à 21h37
Ce sera dès les premiers beaux jours, prenez vos serviettes (ou vos mouchoirs)...
Commentaire n°7 posté par PhA le 17/01/2009 à 22h16
Belle couverture! Hâte de vous lire.
Commentaire n°8 posté par Romain le 20/01/2009 à 22h00
Etes-vous le Romain auquel je pense ? Quoi qu'il en soit, ça fait plaisir !
Commentaire n°9 posté par PhA le 20/01/2009 à 22h27
J'ai vu que oui, plaisir encore davantage.
Commentaire n°10 posté par PhA le 20/01/2009 à 22h31
 

mercredi 14 janvier 2009

Seul à voir (entre compatriotes)

Le soulagement que j’éprouve à l’air libre est assez bref. Il n’y a rien à voir, ici, rien à faire. De plus c’est déjà le soir, il fait presque noir, il n’est plus temps d’aller ailleurs. Me voici tout seul sur un terre-plein, sorte d’île triangulaire et goudronnée, d’une trentaine de mètres de long, au milieu de la chaussée. Quelle idée !
J’entreprends de changer de chaussures. Figurez- vous que j’en ai tout un échantillonnage varié dans mon sac à dos, en plus de celles que j’ai aux pieds. Il y a même des espadrilles, et même des pantoufles ! J’ai vraiment de quoi hésiter.
Du coup j’en ai fait tomber, je m’en rends compte en les comptant ; d’ailleurs les voilà, là-bas, mes espadrilles manquantes, à une quinzaine de mètres derrière moi. Je retourne sur mes pas pour les ramasser. Mais est-ce bien prudent d’avoir laissé les autres sans surveillance ? Mes brodequins ont bien plus de valeur. Ils pourraient bien tenter une personne mal intentionnée.
Voilà ; rassurez-vous : tout est rassemblé, il n’y a pas de mal. D’ailleurs il n’y a vraiment personne par ici. Un marchand de fleurs a même oublié là, par terre, à même le bitume, toute une petite barquette de jacinthes en godets. Elles sont peut-être un peu défraîchies, mais si peu ! ça pourrait faire un petit cadeau. Je m’en suis à peine approché que j’entends des voix, dans le noir. En face, quelque chose ressemble à la grille d’un parc, ce doit être de là que viennent ces voix masculines, et d’ailleurs peu raffinées. Ces gens parlent fort – et ils parlent encore français ! (car nous sommes à Londres, vous aviez reconnu) –, ils hèlent le propriétaire des fleurs d’une voix narquoise, le prévenant qu’un de leurs compatriotes est sur le point de lui voler ses fleurs. Et le voilà qui arrive sur-le-champ, le bougre, surgissant de nulle part, flanqué de deux acolytes. Je dois reconnaître que je suis un peu impressionné – et pourtant je suis peu impressionnable, vous l’avez certainement remarqué ; en effet on m’a toujours laissé entendre que j’étais grand et robuste. Depuis le haut d’un gigantesque corps d’ailleurs franchement mal attifé, une face goguenarde et assez patibulaire me considère avec amusement. Le visage est étroit et plutôt triangulaire, les yeux noirs et enfoncés, la peau douteuse. Les deux acolytes, visiblement beaucoup plus soigneux de leurs personnes, dans leurs manteaux de cuirs, n’inspirent pas confiance davantage. D’ailleurs, bien qu’ils paraissent minuscules par comparaison avec le fleuriste du trottoir, ils doivent bien tout de même tous les deux atteindre les deux mètres, une taille qui, je dois le reconnaître, est loin d’être la mienne. Mais chez moi la curiosité finit toujours par l’emporter sur l’appréhension. C’est pourquoi, partant du fait admis que nous sommes entre compatriotes – il va bien falloir à la longue que je m’y fasse – je m’enhardis, après avoir constaté que ma question (certes un peu hypocrite) sur le prix des jacinthes restait sans réponse, jusqu’à demander à l’effrayant fleuriste combien il mesure. « Deux mètres trente-six », me répond-il simplement. C’est bien ce que je pensais.



Commentaires

La visibilité est mauvaise, peut-être, mais pas votre vue (foi de lecteur).
Commentaire n°1 posté par Christophe Borhen le 15/01/2009 à 09h52
St James' s Park, j'avais reconnu !
Commentaire n°2 posté par pascale le 15/01/2009 à 09h59
Un peu que j'avais reconnu Londres !
Dès les premières lignes, j'ai manqué de m'écrier : "Londres ! Londres !"
(Londres me fait toujours un grand effet.)
Commentaire n°3 posté par François Matton le 15/01/2009 à 15h03
@ Christophe : C'est juste que j'en crois mes yeux...
@ Pascale : En fait, je crois que c'est plutôt du côté de Pimlico ; ça méritera peut-être un prochain billet. J'aime bien faire un peu de tourisme.
@ François : C'est sans doute que vous avez déjà fait cette expérience, François, de constater à quel point la réalité du paysage ne correspond pas à l'idée qu'on s'en faisait.
Commentaire n°4 posté par PhA le 15/01/2009 à 16h07

mardi 13 janvier 2009

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 16)

Je prends mon ocarina, j’ânonne péniblement quatre notes – et à ma suite c’est un orchestre entier qui entonne, invisible, la mélodie désirée.



Commentaires

très beau (texte et photo)...
Commentaire n°1 posté par Pascale le 13/01/2009 à 15h06
J'en ai, de la chance ! (Un jour il faudra que je glisse un mot sur ce qu'il y a derrière cette Vie des hauts plateaux - mais c'est encore trop tôt.)
Commentaire n°2 posté par PhA le 13/01/2009 à 15h43
Une symphonie, pour le moins.
Commentaire n°3 posté par pascale, l'autre le 13/01/2009 à 16h48
Oui, j'en suis tout décoiffé !
Commentaire n°4 posté par PhA le 13/01/2009 à 17h33
parec qu'il y a quelque chose?
Commentaire n°5 posté par gmc le 13/01/2009 à 19h42
Disons qu'il y a des sources.
Commentaire n°6 posté par PhA le 13/01/2009 à 20h44
Poète, vos sources !
Commentaire n°7 posté par Pascale le 13/01/2009 à 22h30
Chut...
(Poète ? moi croyais tenir une chronique journalistique...)
Commentaire n°8 posté par PhA le 13/01/2009 à 22h44
ce n'est pas loin, mais pas loin, ça semble toujours terriblement éloigné ;-)
Commentaire n°9 posté par gmc le 16/01/2009 à 12h35
 

dimanche 11 janvier 2009

une tranche de Cheval...

... pour illustrer ma lecture du nouveau roman de Richard Morgiève :

Il continue il parle de nos origines, que les Cheval on est dans le manège depuis le dix-neuvième siècle, que ça, que si, je connais par coeur. Il mesure un mètre soixante-cinq il pèse quarante kilos il a des mains des pieds immenses, des touffes de poils drus dans le nez, dans les oreilles, ça lui fait un côté chien. À le voir on sait pas quel âge il a, quarante soixante ?
 
On va bien démarrer la saison, il dit. En avance je te parie. Demain je me lève tôt et je m’attaque au moteur.
 
Il parle du moteur de notre camion, un Rochet-Schneider 1951, avec une savoyarde car on l’a acheté à un déména­geur, c'est le dernier modèle fabriqué, avec le pare-brise coupé en deux, du type 475 VLE, quatre cylindres diesel à injection directe. On surnomme nos camions nos bagnoles on vit avec c’est normal. Papa voulait l’appeler le Prudent c’était le nom du déménageur et papa trouvait que ça allait bien avec le problème des accidents de la route mais pour moi ça faisait vieux jeu, j’aimais bien le 475 ça faisait canon mais c’était long à dire, on est tombé d’accord pour l’appeler le 4.75 à cause du 4.21 auquel on jouait au comp­toir des Menteurs, un café où on va de temps en temps. Le 4.75 a fait neuf fois le tour de la terre avec dix tonnes de surcharge au bas mot. Sur les bosses des plaques de rouille se détachent de la carrosserie, des fois on en prend dans les yeux ça aveugle et ça crame comme du poivre, le voyant des freins est toujours au rouge, on roule comme ça dans une sorte de foi idiote dans la mécanique.
 
Après on aura plus qu’à donner un coup de peinture et ça repartira il dit papa après un silence.
 
Ça repartira peut-être mais en attendant il perd ses cheveux et dort avec son chapeau, si j’avais pas de père j’aurais du bol. Les orphelins je les envie, ils gagnent le tiercé à tous les coups. Moi avec mon père je fais quoi ? On va démarrer la saison en avance ça veut dire que je vais me barrer de l’école sans rien dire comme d’habi­tude, j’ai pas passé le certificat l’année dernière et quand j’arriverai au BEPC avec douze ans de retard je le passerai pas non plus.
 
T’as quel âge au fait ?
Quatorze bientôt sur une carte d’identité, douze sur une autre, dix-huit sur le permis de conduire.
 
On vit comme on peut, faut se débrouiller ici à Saint-­Ambert j’ai quatorze ans à cause de l’école et des aides de la mairie pour les adolescents scolarisés, à la Préfecture qui balance un gros pactole pour les attardés mentaux j’ai douze ou treize ans je sais plus, et sur la route j’en ai dix-huit à cause du permis, il y aurait une aide pour les barbus cul-de-jatte de vingt-cinq ans je serais barbu et j’aurais des béquilles.
 
Richard Morgiève, Cheval, Denoël, janvier 2009, p. 15-17.