vendredi 28 août 2009

une belle surprise

Une autre fois cependant, un mercredi après-midi, il nous arrive une chose étrange avec mon frère. Derrière la maison, il y a un grand terrain en friche, une sorte de pelouse mal entretenue, et au bout une rangée de hauts sapins sombres qui parais­sent en plastique et dégagent une odeur de mauvaise résine. Ces sapins cachent un mur, et derrière le mur il y a une des routes qui serpentent dans le village, et aussi, tout contre notre maison, le petit cimetière du village.
À côté du cimetière, à l’angle de notre terrain, il y a une sorte de grande benne dans laquelle les ouvriers municipaux jet­tent les bouquets fanés des tombes et tous les détritus en général. Nous fouillons souvent dedans, nous en ramenons des bouts de plastique pour jouer, des fausses tiges ou des faux pétales de fleurs artifi­cielles. Un mercredi, au milieu d’un bloc de terre glaise jeté là, nous voyons un objet blanc, nous le dégageons : c’est un crâne entier, comme dans les livres. Il nous sem­ble très beau, nous sommes fascinés. Je propose à mon frère de le garder. Nous revenons à la maison chercher dans le garage un sac pour le transporter sans le toucher car nous devinons que c’est sale, et nous ne trouvons qu’un vieux drapeau français tout délavé que mon père avait ramené de son service militaire.
Mon frère et moi tenons chacun une extrémité du drapeau et au centre, comme dans un hamac, repose le crâne. Nous som­mes ravis de notre découverte et allons la montrer à notre mère qui est effrayée par cette vision de mort, crie, hurle, et nous ordonne de ramener immédiatement le crâne où nous l’avons trouvé. Arrivés der­rière les sapins, nous avons la flemme d’es­calader à nouveau le mur pour rejoindre la benne à ordures et nous brisons le crâne sur le sol à coups de grosses pierres trou­vées dans le champ fraîchement labouré qui jouxte notre terrain. 
Marc Pautrel, Je suis une surprise, Atelier In 8, 2009, p. 41-42.
 
Très sensible (forcément) à ce récit du doute et de la discontinuité de la personne. J’aime, notamment, la manière dont l’auteur n’impose pas un sens à ce qu’il écrit (par exemple au terme de l’épisode ci-dessus – pour lequel pourtant ce serait facile.) Belle surprise, donc, aurais-je envie d’écrire (pour la maman) ; mais non, pas vraiment, je faisais confiance aux Lignes de fuite (où on lira quelques extraits plus manifestement en rapport avec la discontinuité) et au Journal Littéréticulaire (ainsi que, plus récemment, à la Lettrine).

mardi 25 août 2009

entre les lignes

En habits anciens (tout de noir vêtu sauf les chausses blanches), un funambule, non content de devoir conserver son propre équilibre, a posé de travers sur sa tête une épaisse et longue planche de bois brut dont le poids même semble bien excessif. (Vision fugace, une fraction de seconde – mais on est entraîné – presque malgré soi – à les retenir) qui traverse mon esprit pourtant éveillé (du moins le croit-il) au cours de la lecture fameuse des Onze, de Pierre Michon ; je note la page : 56, portrait de Collot.



Commentaires

Ce Michon-là est du bois dont on fait les chefs-d'oeuvre.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 25/08/2009 à 10h01
C'est bien mon sentiment - même si pour l'instant je n'ai lu que la première partie.
Commentaire n°2 posté par PhA le 25/08/2009 à 10h07
 

dimanche 23 août 2009

jeudi 20 août 2009

je ne lis jamais les journaux

 – Et ce pauvre monsieur à lunettes, poursuivit Oblomov, qui m’a harcelé pour savoir si j’avais lu le discours de tel député, et qui a écarquillé les yeux quand je lui ai dit que je ne lisais jamais les journaux ! Après quoi il a enchaîné sur Louis-Philippe, en parlant comme si Louis-Philippe était son père ! Après quoi il m’a posé d’innombrables questions pour que je lui confie ce que je pense du fait que l’ambassadeur de France a quitté Rome. Comme si l’on pouvait se charger de toutes les nouvelles de l’univers, et pérorer, pérorer, jour après jour, semaine après semaine, jusqu’à en perdre le souffle ! On ne le peut pas, naturellement ! Mais lui, il n’en a cure. Et si Mehmed Ali envoie un navire à Constantinople, il se creuse aussitôt la tête « Pourquoi ? » Et si demain Don Carlos échoue dans ses projets, le voilà dans une angoisse mortelle. Que l’on creuse un canal, ou que l’on envoie des troupes au Levant, alors, Seigneur, le torchon brûle ! Et il change de visage, il court, il crie, comme si c’était contre lui que ces troupes marchaient, comme si c’était lui que l’on creusait ! Tu vois, ils n’ont rien à faire, aussi s’éparpillent-ils dans tous les sens ! Sous cette « universalité » se cache un vide affreux, une absence de sympathie totale à l’égard de n’importe qui, de n’importe quoi… Évidemment, suivre un sentier modeste, mener une vie laborieuse, ils trouvent cela ennuyeux, car s’ils vivaient ainsi, ils ne pourraient plus jeter de la poudre aux yeux d’autrui, et tout ce qu’ils veulent c’est jeter de la poudre aux yeux. Tout ce qu’ils veulent, tout ce qu’ils cherchent !
 
Oblomov, deuxième partie, chapitre 4.


Commentaires

Excellent, toujours! Et il a raison, et dans l'ombre laborieuse je continue ma lecture de "Istambul" d'Orhan Pamuk (en poche) au lieu de lire les livres de la rentrée littéraire qui me tombent des mains - pas tous, heureusement, j'en ai lu suffisamment qui me plaisent et que je présenterai, place maintenant aux livres choisis et achetés depuis belle lurette. Quel beau voyage littéraire, à la Sebald, cet "Istambul", tu l'as lu, Philippe ?
Commentaire n°1 posté par Pascale le 20/08/2009 à 21h37
Eh non. (Déjà que j'avoue ne pas lire les journaux, ma réputation est faite !)
Commentaire n°2 posté par PhA le 21/08/2009 à 10h48
Et bien, ça faisait déjà un bout de temps que je me disais qu'il fallait que je lise Oblomov. Il va maintenant falloir que je me mette à penser à le faire !
Commentaire n°3 posté par Stavroguine le 21/08/2009 à 14h34
Sûr !
Commentaire n°4 posté par PhA le 21/08/2009 à 14h37
L'oblomovisme qui est tout de même plus "sympathique" que le bovarysme...
Commentaire n°5 posté par Chr.Borhen le 21/08/2009 à 15h39
C'est ce qui m'inquiète : l'oblomovisme m'est vraiment très sympathique !
Commentaire n°6 posté par PhA le 21/08/2009 à 15h42
 

mercredi 19 août 2009

un ronflement mesuré

Un peu avant cinq heures, Zakhar ouvrit prudem­ment, silencieusement la porte du vestibule, puis, sur la pointe des pieds, il gagna la chambre, et s’approcha d’une seconde porte, celle du cabinet de son maître. Il y colla, pour commencer, son oreille, puis, s’accroupissant, ­regarda par le trou de la serrure.
Du cabinet venait un ronflement mesuré.
– Il dort, murmura Zakhar, et je devrais le réveiller. Cinq heures approchent.
Toussotant, il entra dans le cabinet.
– Ilia Ilitch ! Hé, Ilia Ilitch ! s’exclama-t-il douce­ment, une fois parvenu au chevet d’Oblomov.
Le ronflement ne cessait toujours pas.
– Ce qu’il peut dormir, tout de même, cet Ilia Ilitch !
Zakhar toucha la manche de son maître.
– Ilia Ilitch grogna mais ne se réveilla pas pour autant.
– Levez-vous donc, Ilia Ilitch ! C’est une honte, une vraie honte, fit Zakhar, élevant la voix.
Toujours pas de réponse.
  – Ilia Ilitch ! répéta Zakhar, tirant son maître par la manche.
Oblomov tourna la tête avec effort, et regarda Zakhar d’un œil atone.
– Qui est là ? demanda-t-il d’une voix rauque.
– Moi, Zakhar. Vous devriez vous lever.
– Va-t’en ! grommela Ilia Ilitch. Après quoi il retomba dans un profond sommeil.
À la place du ronflement on entendait maintenant un sifflement nasal. Zakhar, obstiné, tira son maître par un pan de sa robe de chambre.
– Qu’est-ce que tu veux ? cria Oblomov d’une voix tonitruante, et ouvrant tout à coup les deux yeux à la fois.
– Vous m’aviez dit de vous réveiller.
– Je sais, et tu as fait ton devoir, mais maintenant va-t’en ! Le reste me regarde.
– Je ne m’en irai pas, dit Zakhar, tirant à nouveau la manche d’Oblomov.
– En tout cas je te défends de me toucher ! dit Oblomov, mais cette fois avec douceur. Et, ayant dit, il enfonça son visage dans l’oreiller et se remit à ronfler.
– On ne peut pas… Ilia Ilitch… dit Zakhar. – Je ne demande pas mieux, mais on ne peut pas…
Il continuait de secouer son maître.
– Fais-moi la grâce de ne pas me déranger, dit Oblomov.
– Moi, je veux bien vous faire cette grâce. Seule­ment après, vous allez me chercher noise, et me dire que je ne vous ai pas réveillé !
– Seigneur ! Quel homme ! soupira Oblomov. – Mais laisse-moi donc dormir encore un peu, ne serait-ce qu’une minute. Qu’est-ce qu’une minute ?
Ilia Ilitch se tut, foudroyé par le sommeil.
– Ah, ça, pour roupiller, il est un peu là ! murmura Zakhar, convaincu que son maître ne l’entendait pas. – Une bûche, une vraie bûche ! Pourquoi donc est-il né dans le monde du Bon Dieu ? Mais lève-toi donc, qu’on te dit ! hurla Zakhar.
– Quoi ? Quoi ? cria Oblomov d’une voix menaçante en soulevant la tête.
– Pourquoi, disais-je… Pourquoi ne vous levez-vous pas, Monsieur ! répondit Zakhar, usant de la douceur.
– Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ? Comment oses-tu ?
– Comment ? J’ose quoi ?
– Comment oses-tu me parler sur ce ton ?
– Vous avez rêvé. Dieu m’est témoin que vous avez rêvé.
– Tu croyais que je dormais ? Erreur ! Je ne dor­mais pas, j’entendais tout…
Mais il se rendormit aussitôt.
 
Oblomov, première partie, chapitre11.
 
Belle réponse de mes lectures (et sans doute du dormeur de service) à mon humeur du moment, exacerbée par la température. (Enfin c’est fini, ces travaux ; il ne reste plus qu’à regarder le résultat – pas de trop près.) Pour revenir à Oblomov, l’idée par moment me traverse que l’état liquide n’est pas sans parenté avec l’oblomovisme. 



Commentaires

Oui, cette image d'Oblomov nous réveille : si la vie est un songe, les rêves en sont alors la réalité. Vous vous figurez que vous vous attaquez à vos murs (non carcéraux !), alors que l'enduit coule de source et s'en va même remplir des pages ailleurs...
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 20/08/2009 à 09h45
Taratata! on ne s'endort pas! Il est temps maintenant de passer aux finitions : armé d'une loupe et d'une pince à épiler, on retire les poils de pinceau.

(Et j'ai enfin mon Liquide - flambant neuf - dont j'entame la lecture juste après ma sieste c'est à dire vers...)
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 20/08/2009 à 12h38
Hélas, oui (pour les finitions). (Et voilà une bonne nouvelle - pour Liquide. Ne vous noyez pas !)
Commentaire n°3 posté par PhA le 20/08/2009 à 13h49
Je me souviens de cet échange comme si j'avais lu ce livre hier! incroyable comme certains livres marquent nore subconscient.
Je ne vois pas bien en quoi cela te ramène à Liquide, Philippe...
Commentaire n°4 posté par Pascale le 20/08/2009 à 15h29
Pas ce passage - qui me ramène surtout à mon envie (momentantée) de ne rien faire. Plus généralement : le renoncement à faire / l'application à ne faire que. Ce n'est pas le même effet, bien sûr. C'est l'origine du "mal" que j'interroge. Il n'empêche qu'au final Oblomov est bien plus séduisant, car plus honnête. Ou même plus "courageux".
Commentaire n°5 posté par PhA le 20/08/2009 à 15h59

mardi 18 août 2009

demain ce sera pareil

– Regarde un peu comment tu fais le ménage ! Que de poussière, que de saletés ! Là ! Là ! Tu vois ? C’est simple, tu ne fais rien !
– Je ne fais rien ! protesta Zakhar, offensé. J’use mes forces, je m’esquinte chaque jour ! J’époussette, je balaie… presque tous les jours !
Il désigna le plancher, au centre de la pièce, et aussi la table où Oblomov prenait ses repas.
– Là, là, dit-il, là, vous voyez bien ! Tout est balayé, et rangé, comme pour une noce. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
– Et ça ? Et ça ? interrompit Ilia Ilitch en montrant les murs et le plafond. –  Et ça ? Ça ?
Il désignait maintenant l’essuie-main, abandonné depuis la veille, et une assiette oubliée sur la table avec une tranche de pain.
– Bon, je vais la ranger, dit Zakhar, condescen­dant. Et il prit l’assiette.
– Et la poussière sur les murs ? Et les toiles d’arai­gnée ? dit Oblomov, les désignant du doigt.
– Ça, je les nettoierai à la Semaine sainte, j’astique­rai les icônes et j’enlèverai les toiles d’araignée par la même occasion.
– Et les livres, les tableaux ?
– Les livres et les tableaux, à la Noël ; et nous ran­gerons aussi les armoires, Anicia et moi. Et puis quand voudriez-vous qu’on nettoie ? Vous êtes toujours fourré à la maison !
– Non, je vais parfois au théâtre, et en visite. Tu pourrais en profiter…
– Il faudrait peut-être faire le ménage la nuit ?
Oblomov jeta sur Zakhar un regard plein de reproches, hocha la tête, puis soupira. Zakhar jeta un regard indif­férent par la fenêtre et soupira aussi. Sans doute le maître songeait-il : « Toi, vieux, tu es un Oblomov, plus encore que moi-même ! » Et Zakhar se disait presque : « Tu mens ! Tu n’es bon qu’à faire de pauvres discours, mais la poussière et les toiles d’araignée sont les der­niers de tes soucis. »
– Comprendras-tu enfin que la poussière attire les mites ? dit Ilia Ilitch. – Oui, il m’arrive même de voir une punaise se promener sur les murs.
– Chez moi, il y a même des puces ! rétorqua Zakhar avec insouciance.
– C’est vrai ? Quelle saloperie ! dit Oblomov.
Zakhar eut un sourire si large qu’il alla jusqu’à enva­hir ses sourcils, et même ses favoris, qui s’écartèrent quelque peu, tandis qu’une vive rougeur couvrait tout son visage, jusqu’au front.
– Est-ce ma faute s’il y a des punaises dans le monde ? dit-il avec un étonnement candide. Est-ce moi qui les ai inventées ?
– Cela vient de la saleté, dit Oblomov. Pourquoi mens-tu toujours ?
– Ce n’est pas moi qui ai inventé la saleté !
– Tu as des souris chez toi. Je les entends la nuit qui courent.
– Ce n’est pas moi non plus qui ai inventé les sou­ris. Et puis ces créatures-là, que ce soient des souris, des chats ou des punaises, il y en a beaucoup, partout !
– Et comment se fait-il, alors, que chez les autres il n’y ait ni mites ni punaises ?
Une expression d’incrédulité se peignit sur le visage de Zakhar, ou plus précisément la certitude absolue et paisible qu’un tel état de choses n’était pas de ce monde.
– Chez moi, il y a des bestioles de toutes sortes, dit-­il d’un air buté. Et on ne peut pas veiller sur chaque punaise, la poursuivre quand elle s’échappe… Ça n’en finirait plus !
Il semblait se dire à lui-même : « A-t-on jamais vu sommeil sans punaises ? »
– Enlève au moins les saletés dans les coins, balaye un peu, dit Oblomov.
– Si on balaye, il s’en accumulera d’autres, et demain ce sera pareil, dit Zakhar.
– Non, il n’y en aura plus, il ne doit plus y en avoir.
– Il s’en accumulera, je le sais, reprit le valet.
– Eh bien, s’il s’en accumule de nouveau, tu balaye­ras de nouveau.
– Comment ? Nettoyer tous les jours, tous les coins ? demanda Zakhar. Mais ce n’est pas une vie ! J’aimerais encore mieux que Dieu rappelle mon âme !
 
Ivan Gontcharov, Oblomov, Première partie, Chapitre 1
 
Pour un peu on se croirait dans Fin de partie, non ? En tout cas, ce Zakhar, quelle sagesse ! quelle puissance de persuasion ! « Il s’en accumulera, je le sais. » (C’est comme refaire les plafonds, les tapisseries ; à quoi bon ? Dans dix ans tout sera à refaire, et avec dix ans de plus dans les reins. On a beau dire, on est tout de même bien déraisonnable.) 



Commentaires

Ah, ce bon vieil Oblomov. Tu ne me donnes envie de le relire.
Commentaire n°1 posté par Didier da le 18/08/2009 à 23h02
Ah, enfin tu le lis. J'ai adoré ce bouquin!
Commentaire n°2 posté par Pascale le 18/08/2009 à 23h51
Un bonheur !
Commentaire n°3 posté par PhA le 19/08/2009 à 22h03

lundi 17 août 2009

chacun son but

Dans le ciel, je suis un homme installé. Je siège avec les dieux légendaires au-dessus des nuées, parmi les éclairs, je presse les oranges qui font les orages, je souffle le chaud et le froid. En somme, je domine la situation. Je vois les choses de haut. Je dois me pencher pour observer les oiseaux, ils sont plus gros que les hommes. Les hommes vivent tout en bas, au fond, je les devine, écrasés par la perspective, leurs pieds jouant avec leur tête comme avec un ballon, poussant celle-ci vers l’avant – succession rapide de dribbles courts et de crochets –, évitant des adversaires qui ne son­gent eux-mêmes qu’à s’esquiver, chacun pour soi, chacun son but, j’assiste à cette partie intermina­ble sans y prendre part, sans passion, je n’en déta­che pas mes yeux pourtant, mais parce que je jouis d’une bonne place, confortable, et d’un point de vue unique. J’espère toujours qu’il va se passer quelque chose d’étonnant, c’est rare, parfois en effet une tête roule un peu trop loin.
 
Eric Chevillard, Au plafond, Minuit 1997, p. 11-12.
 
Pour une fois ce n’est pas une lecture récente – mais une manière de vous tenir au courant de l’avancée des travaux



Commentaires

Tiens, je n'ai pas encore lu "Au plafond". Ce n'est pas faute de lire sa prose pourtant.
Commentaire n°1 posté par Loïs de Murphy le 18/08/2009 à 03h02
Dites Philippe, si l'envie vous prenait de refaire le papier peint de L'autofictif...
Enfin bref.
Bien à vous.
Commentaire n°2 posté par Chr.Borhen le 18/08/2009 à 09h36
@ Loïs : Vous pouvez y aller en toute sécurité - si vous n'êtes pas sujette au vertige !
@ Christophe : Il est très laid en effet, c'est le brut de brut de chez Overblog ; mais il est aussi parfaitement assumé, je trouve.
Commentaire n°3 posté par PhA le 18/08/2009 à 09h43
Remarque personnelle : L'autofriction me semble-t-il "passe" mieux sur le blog que sur le papier. Peut-être un vieux débat sans réelle pertinance. (Moi j'aime attendre. Liquide par exemple - qui se trouve pourtant sur les étagères de Gibert mais d'occasion. Ces mystérieuses occasions qui apparaissent chez Joseph le lendemain de la parution à prix cassés. Mais que fait la police?)

C'est noté PhA : la prochaine Pascale qui passe est pour vous. Il me tarde d'admirer votre collection, elle doit être superbe. C'est vrai qu'avec un physique comme le vôtre...
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 18/08/2009 à 11h21
C'est sûr que le support compte. Blog ou livre, ce n'est pas la même chose.
(Ces occasions chez Gibert sont des services de presse revendus à bas prix. Figurez-vous que mes Chroniques imaginaires de la mort vive, je les ai vues soldées chez Gibert alors que le livre n'était même pas encore paru ! Je m'en suis étonné auprès du libraire qui m'a répondu que la chose n'était pas "illégale".)
Ah ! ces Pascale ! Et même sans e ; d'ailleurs c'est sur ce critère - essentiel - que j'ai choisi mon éditeur.
Commentaire n°5 posté par PhA le 18/08/2009 à 12h24
Oui, cette affaire n'est pas claire du tout. Espérons que cela aide à la diffusion, que certains étudiants désargentés y trouvenr leur bonheur. Et après tout, hein, les poètes gagnent suffisemment d'argent comme ça.

Et pour vous rassurer, votre Liquide d'occasion semblait une vraie occasion, lu du début à la fin. J'ai même noté un ex-libris : Didier da... Didier da... Ah je ne me souviens plus.

Il ne revient maintenant que j'ai en réserve pour vous une belle-sœur Pascale. Alors celle-ci, sans problème, je vous l'offre.
Commentaire n°6 posté par Depluloin le 18/08/2009 à 13h20
Quel chanceux vous faites! Passer son été collé au plafond, grimpé au rideau... Et en plus vous semblez vous plaindre!
Commentaire n°7 posté par cecile portier le 18/08/2009 à 14h26
Bien sûr, vu d'en bas, ça semble le septième ciel !
Commentaire n°8 posté par PhA le 18/08/2009 à 15h47

dimanche 16 août 2009

piéton suspect

Une petite pause lecture tout de même, ça fait du bien. Comme rêver, comme nager. Après les belles pages de l’« Apologie des fantômes » (qui font écho dans ma mémoire au « en nous vit encore » d’Eugène Savitzkaya), voici notre conteur qui nous rapporte en touriste quasi persan les us et coutumes des Indes Occidentales.

Arpentant dans l’après-midi ensoleillée les rues désertes de Brinn-Mawr, la banlieue huppée de Philadeslphie où j’étais reçu pour deux jours chez Ralph, dans sa superbe maison au milieu des grands arbres, je pris soudain conscience que j’étais le seul être humain non motorisé à circuler parmi les parcs et les jar­dins non clôturés. On ne voyait jamais âme qui vive sortir ou rentrer dans ces immenses demeures entourées de leurs éten­dues de gazon impeccablement tondues. Pas même un quel­conque animal !
En revanche glissaient doucement sur la chaussée les conduites intérieures aux vitres teintées derrière lesquelles, lorsqu’il m’arrivait de les distinguer, je pouvais observer les visages fermés, inexpressifs, des quelques autochtones.
Alors que je marchais depuis déjà un bon quart d’heure, une voiture de police vint se placer à quelques mètres derrière moi et commença, s’adaptant à la vitesse de mon pas, de me suivre tranquillement. Si je m’arrêtais, elle s’arrêtait et lorsque je repartais, elle repartait également. Aussi décidai-je assez rapi­dement d’écourter ma flânerie pour rentrer au plus vite. La voiture continua de me suivre jusqu’à la porte de Ralph où, lorsque je sortis ma propre clef et l’introduisis dans la serrure, elle démarra pour disparaître au coin de la rue.
Ma marche à pied avait sans doute été jugée suspecte par une ombre derrière les rideaux et la force publique était venue surveiller l’extravagant piéton. Lorsque je racontai l’incident à Ralph le soir même, il me dit qu’il n’en aurait pas été de même si, sans courir pour autant, j’avais été en tenue de jogging.
 
Denis Grozdanovitch, Rêveurs et Nageurs, « Bref périple aux Indes Occidentales », José Corti, 2005 p. 218-219


Commentaires

Un ami m'avait raconté la même histoire édifiante après un séjour dans un quartier résidentiel d'Atlanta...
(Sinon j'ose à peine le dire mais une fois n'est pas coutume je vois mal en quoi l'écriture te retient ici. Je trouve ça un peu scolaire, laborieux.)
Commentaire n°1 posté par Didier da le 17/08/2009 à 09h12
Ce n'est sans doute pas l'un des plus beaux passages, et peut-être ai-je été arrêté ici par un écho à mes propres préjugés de piéton totalitaire. Pour l'écriture, je devine ce que tu veux dire ; mais je vois plutôt cette application un peu excessive, un peu "langue dont le bout dépasse entre les lèvres", comme allant dans le sens d'une auto-dérision discrète dans la mise en récit de soi-même (par exemple je ne prends pas complètement au sérieux l'association du passé simple et de la 1ère personne) ; mais ça ne se sent peut-être pas sur quelques lignes.
Commentaire n°2 posté par PhA le 17/08/2009 à 09h52
De mon côté, "Ma marche à pied" ne passe pas. On a de ces préjugés.
Commentaire n°3 posté par Depluloin le 17/08/2009 à 10h16
C'est vrai que ça coince, Depluloin - et ça ne l'en rend que d'autant plus suspecte !
Commentaire n°4 posté par PhA le 17/08/2009 à 12h33
Je m'écarte à peine du sujet - mais ça donne la mesure du traumatisme engendré - mais je trouve votre tenue d'arracheur du meilleur goût. Travaillons, oui, mais élégant!
Commentaire n°5 posté par Depluloin le 17/08/2009 à 13h12
J'apprécie le compliment, Depluloin, et encore davantage quand par inadvertance je passe devant la glace !
Commentaire n°6 posté par PhA le 17/08/2009 à 16h00
Par inadvertance, bien sûr, bien sûr...
Commentaire n°7 posté par Depluloin le 17/08/2009 à 17h03
 

mardi 11 août 2009

un symbole patent de l’incorrigible arrogance continentale

Mettre le nez dans le moteur d’une DS – je le sais pour avoir observé l’expression ahurie de nombre de garagistes non-cartésiens à l’ouverture du capot – peut à bon droit être consi­déré comme un choc culturel. Ce fut tout à fait le cas avec Archie qui dans un haut-le-corps s’exclama : « Gosh ! »
Presque aussitôt cependant, le pragmatisme anglais com­mandant impérativement de prendre contact avec les pro­blèmes avant que d’y réfléchir, Archie plongea au plus profond des entrailles du mécanisme, trifouillant avec fébrilité parmi les durites, émettant à intervalles réguliers de petits grognements désapprobateurs ou bien encore des : « What’s that ? » et des « Extraordinary ! ». Enfin, après dix bonnes minutes d’intense activité exaspérée, il me demanda de mettre le contact et d’ac­tionner le démarreur. Après quelques tentatives infructueuses, le moteur fit mine de répondre favorablement pour s’épuiser presque immédiatement en crachouillis pitoyables. Archie releva la tête et, me fixant de derrière le pare-brise avec un air soupçonneux un tantinet agressif, s’écria : « Avez-vous touché l’accélérateur ? » Sur ma réponse négative, il fonça dans le capharnaüm qui lui sert d’atelier dans l’un des coins de la grange et en ressortit avec une espèce de long croc recourbé d’un modèle que je n’avais encore jamais vu jusque-là puis, plon­geant derechef sous le capot, entreprit avec la dernière éner­gie, soufflant comme un bœuf, de tordre quelque élément manifestement rétif du mécanisme. Ayant plus ou moins réussi, du moins à ce qu’il me sembla, il me demanda de remettre le moteur en marche. Celui-ci démarra au quart de tour pour presque aussitôt exploser dans un couac atroce et insolent. Archie hurla : « Crazy french system ! », ajoutant rageusement entre ses dents : « Peuvent-ils faire les choses comme tout le monde ? Le peuvent-ils ? »
J’entrepris alors quelque chose comme une longue justifica­tion emberlificotée concernant la dramatique absence de sim­plicité dont sont affectés la plupart des ingénieurs français, mais Archie, qui était resté à m’écouter dubitativement tout en contemplant dans une sorte de transe de perplexité courroucée l’intérieur du capot, s’immobilisa soudain tel un faucon en plein ciel – et je me souvins à cet instant qu’il avait été un as de la R.A.F. durant la dernière guerre – puis avec une rapidité foudroyante fondit sur un minuscule clapet qu’il entreprit (de toute évidence convaincu d’avoir enfin débusqué le fauteur de troubles) de dessouder avec frénésie. On entendit alors d’étranges bruits de succion et de déglutition assez répugnants émaner du moteur imperturbablement récalcitrant.
Ce fut à ce moment-là qu’Archie, parvenu au comble de l’exaspération, se releva brusquement dans un mouvement de dépit. Or – trois fois hélas ! – Archie avait sous-estimé un dernier aspect de l’incompétence Citroën car il se heurta méchamment le haut du crâne au rebord – un peu bas, il faut bien l’admettre – du capot relevé. Archie, aveuglé à la fois par le sang qui avait jailli de la blessure en maculant ses lunettes et par une rage longtemps contenue, vociféra : « Damned it ! Bloody french mecanic ! » et, se ruant sur le moteur comme pour un assaut décisif des Scot­tish Rangers face à l’ennemi, commença d’arracher furieuse­ment toutes les durites sans plus pouvoir se contrôler, le sang qui dégoulinait se mêlant à l’huile du moteur.
Ce n’est qu’en le prenant à bras-le-corps et en lui dispensant des paroles d’apaisement au creux de l’oreille – abondant dans son sens, l’assurant d’être convaincu, moi aussi, que les ingénieurs français étaient de dangereux pervers dépourvus du moindre sens commun – que je parvins à le dissuader d’empoigner la lourde masse qui reposait à quelques mètres de la voiture et d’anéantir définitivement ce symbole patent de l’incorrigible arrogance continentale.
 
Denis Grozdanovitch, Rêveurs et nageurs, « Un choc culturel », José Corti, 2005, p. 14-16.
 
Ça commence bien, décidément, ces Rêveurs et nageurs, signés par l’auteur lors d’une rencontre il y a quelques mois, dans un gymnase-salon-"du-livre" dont l’atmosphère plutôt étrange pourrait bien lui fournir l’argument d’une de ces fables contemporaines à la 1ère personne dont il a le secret. 



Commentaires

heureuse... merci.
Commentaire n°1 posté par Pascale le 14/08/2009 à 18h19
C'est moi qui te remercie. Tiens, j'en mettrai un autre passage dès que mon cauchemar quotidien m'en laissera le temps.
Commentaire n°2 posté par PhA le 14/08/2009 à 19h14

lundi 10 août 2009

comme si le nom refusait de se nouer au visage

Je me souviens de l’air vague, presque hagard, avec lequel les instituteurs de mon enfance nous fixaient en répétant nos prénoms qu’ils entendaient pour la pre­mière fois. « Frédéric »… « Frédéric »… « Nathalie »… « Nathalie »… Avec des hochements de tête pénétrés qui donnaient aux premiers jours de l’année scolaire une tonalité un peu gâteuse.
J’en sortais avec la sensation d’une identité flottante. Comme si les syllabes de mon prénom avaient perdu leur sens et que les traits de mon visage s’étaient brouillés.
 
Je ne garde en mémoire ni les noms ni les prénoms. Cette petite amnésie est une source d’ennuis considérables. Mais plus je me concentre sur les noms, moins je les capte. Au moment où mon interlocuteur se fait connaître, j’ai beau déployer toute mon attention, je ne perçois que des syllabes creuses, interchangeables. Comme ces trains qu’on attend depuis trop longtemps et dont on rate le passage.
 
Un nom sur un visage : il y a quelque chose d’excessif dans cette double détermination. Et c’est pour moi comme si elle refusait de prendre forme, de se fixer. Comme si le nom refusait de se nouer au visage.
 
Philippe Garnier, Une petite cure de flou, PUF, 2002, p. 52-53

Encore un peu de flou pour la route. Effet possible de notre prénom commun si commun dans notre commune génération, je pourrais reprendre à mon compte tout ce qui est si bien dit là. 



Commentaires

c'est vrai que vous êtes nombreux avec ce prénom (faudrait voir si Piero - le mien - est plus usité...) mais en même temps, qu'avez donc vos parents à vous intituler de la sorte si vous ne vous en souvenez pas ? Ah, non, c'est le traitement que vous réservez aux autres?... Ah oui, d'accord...
:°))  
Commentaire n°1 posté par PdB le 10/08/2009 à 23h14
Les plus nombreux de notre génération, et maintenant en voie de disparition.
Mais vous ne croyez pas si bien dire : ce traitement que nous réservons aux autres, c'est d'abord notre lot personnel (au moins le mien). Combien de fois, dans la journée, ne suis-je pas surpris de m'entendre appeler par mon prénom ! (Même outre-montagnes, je doute que vous autres Piero soyez aussi nombreux que nous pour une même classe d'âge.)
Commentaire n°2 posté par PhA le 10/08/2009 à 23h40
Piero est un prénom d'emprunt (d'au delà des Alpes, en effet) mais ça ne m'étonne pas que fassiez le même usage de votre amnésie pour vous-mêmes : et en rêve ?
Commentaire n°3 posté par PdB le 10/08/2009 à 23h47
En rêve - bonne question - je le porte rarement, mon prénom ; mais il m'arrive, figurez-vous, de le prêter à un compagnon de hasard, bien distinct de moi-même, revenu d'autrefois.
Réponse de PhA le 11/08/2009 à 09h25
Tout d'abord ce titre extraordinaire. Cet appel du nom auquel il faut répondre présent. (Ce nouvel exercice de se trouver un pseudonyme comme "Depluloin" et y trouver son compte.)

Cher CFRA, pardon, je vous admire à rester ainsi à l'affût. Comment faites-vous? Vous ne buvez jamais que de l'eau? Faites des exercices physiques?

Parfois je me di que je vais créer mon blog pour me parler et me regarder dans la glace. Mais je vois bien qu'il faut compter sur les autres. C'est ce que j'adore, tant d'années à essayer de plaire.

Un enfant se lève en tremblant. On lui lance son nom à la figure; avec une note. L'enfant se demande est-ce moi pourquoi rester ici que faire. Je me trompe il n'est pas même apte à penser tout cela il subit.

Commentaire n°4 posté par Depluloin le 11/08/2009 à 00h15
Le fait est que votre pseudo est délicieux, cher Depluloin ; je me le dis à chaque fois ! (ma bête signature étant elle-même assez clairement, même si je n'y ai pas pensé, une manière d'éluder le nom). De l'eau ? des exercices physiques ? Mais oui, pour moi l'un va rarement sans l'autre - sauf quand, comme aujourd'hui, je dois passer mon temps à arracher du papier. Mais bloguez, bloguez ; je sens la démangeaison.
Réponse de PhA le 11/08/2009 à 09h35

dimanche 9 août 2009

un dormeur de service

La présence d’un dormeur dans une salle de cinéma donne au film une force et une fraîcheur nouvelles. Comme si l’endormi assumait à lui seul la masse d’inat­tention dont les spectateurs sont capables, et les en libérait. Comme s’il restituait à l’intérêt qu’on porte à l’image toute sa gratuité et sa souveraineté. Son ronfle­ment apparaît comme un certificat d’intensité de bien des scènes qui autrement pâtiraient de l’effort collectif et trop égal des spectateurs. Il a la même vertu que la prière des ermites, qui s’abstiennent de participer au cours du monde pour mieux en conjurer le mal.
La catharsis des dormeurs s’applique à n’importe quel spectacle, pourvu qu’ils y trouvent où s’asseoir, les vertèbres bien soutenues. Cela ne pose aucun problème face au téléviseur, mais manque cruellement aux concerts techno.
Dans la vie quotidienne, un dormeur de service favorise une communication claire et une réception sereine. Il devrait accompagner les instants de haute vigilance, les coups de fil qui décident d’une carrière, les négo­ciations de la dernière chance.
Dans ce procédé, l’insomniaque va trop loin. Car une ville entière plongée dans le sommeil donne au solitaire éveillé un sentiment d’ivresse et de toute­-puissance qui nuit à la clarté de ses perceptions. Un seul dormeur suffit.
 
Philippe Garnier, Une petite cure de flou, PUF, 2002, p. 36-37.
 
Depuis cette salutaire petite cure de flou, Philippe Garnier a fait paraître le non moins indispensable Mon père s’est perdu au fond du couloir, et plus récemment un authentique roman, « de plage » toutefois.


 

Commentaires

Cet extrait est tout bonnement un régal. Je le note.
Vous m'emmerdez, Annocque. Vous me ruinez avec vos extraits de lecture.
Commentaire n°1 posté par Loïs de Murphy le 09/08/2009 à 18h50
Enchanté de vous emm..., chère Loïs !
Commentaire n°2 posté par PhA le 09/08/2009 à 19h47

jeudi 6 août 2009

lu dans l’album de timbres

Bianca la merveilleuse est une énigme pour moi. Je l’étudie avec obstination, avec acharne­ment – et avec désespoir – dans l’album de timbres postaux. Comment ! Cet album traite­rait-il également de psychologie ? Naïve ques­tion ! L’album est un livre universel, un livre de référence qui englobe tout le savoir humain. Évidemment, il le cache derrière des allusions, sous-entendus. Il faut un certain flair, un certain courage du cœur et de l’esprit pour retrouver la trace de feu, l’éclair qui parcourt ses pages.
Ce qu’il faut éviter dans ce domaine, c’est la mesquinerie, le pédantisme, le plat mot à mot. Tous les éléments sont reliés entre eux, tous les fils se rejoignent dans le même nœud. Avez-vous remarqué qu’entre les lignes de certains livres des hirondelles passent en foule, des versets d’hiron­delles pointues et frémissantes ? Il faut lire dans le vol des oiseaux…
Mais je reviens à Bianca. Quelle beauté émou­vante dans ses gestes ! Chacun d’eux est réfléchi, déterminé depuis des siècles, assumé avec résigna­tion, comme si elle-même connaissait d’avance le déroulement inévitable de son destin. Il arrive que j’essaie de la questionner des yeux – lorsque nous nous rencontrons face à face dans une allée du jar­din –, que je tente de formuler ma prière. Avant que j’y sois parvenu, elle y a déjà répondu. Elle a répondu tristement, par un seul regard bref et pro­fond.
Pourquoi tient-elle la tête penchée ? Que regar­dent ses yeux attentifs et songeurs ? Le fond de son destin serait-il d’une insondable mélancolie ? Malgré tout, ne porte-t-elle pas sa résignation avec dignité, avec orgueil, avec la certitude qu’il ne peut en être autrement, et comme si la sagesse, en la privant de joie, l’avait rendue invulnérable, l’avait dotée d’une liberté supérieure, découverte tout au fond de l’obéissance volontaire ? C’est ce qui donne à sa soumission le charme du triomphe.
Elle est assise en face de moi, à côté de sa gou­vernante, elles lisent toutes les deux. Sa robe blanche – je ne l’ai jamais vue habillée d’une autre couleur -, fleur épanouie, s’étale sur le banc. Elle croise avec une grâce indescriptible ses jambes élancées à la carnation basanée. Le contact de sa chair doit être douloureux dans sa sainteté.
Puis elles se lèvent toutes les deux ayant refermé leurs livres. D’un bref regard Bianca accepte et me retourne mon salut, et elle s'éloigne, légère, tout en méandres, ses jambes épousant mélodieuse­ment le rythme des grands pas élastiques de la gouvernante.
 
Bruno Schulz, Le printemps, XX.

mercredi 5 août 2009

encore mieux qu’un trône fauve dans le soleil couchant

Plaisir simple et merveilleux de recopier Savitzkaya. (Ou magnifique, lis-je aussi ailleurs à l’instant.)
   
Pour nous, les petits, mon père (en nous vit encore) avait fabriqué une chaise basse percée d’un trou pas tout à fait rond, on glissait le pot, d’abord métallique puis plastique, dans deux rainures ména­gées sous le siège, un joli petit trône en bois brut avec dossier et accoudoirs, que les années ont poli peu à peu, au fur et à mesure de l’histoire, le bois en est devenu fauve dans le soleil couchant. Attendre confortablement assis que les choses se fassent n’était pas sans charme.
Mais l’abîme du grand cabinet nous attirait davan­tage, tant d’objets de forme plus ou moins semblable entassés derrière la porte percée d’un cœur, et des araignées dans tous les coins et recoins et des limaces par-dessous l’huis.
Car dans la courette bétonnée passaient gastéro­podes de tous acabits. Et une goutte d’eau tombant du haut de la corniche percée creusait dans le béton un entonnoir déjà profond de quelques centimètres, goutte par goutte, comme un affront à la dureté des matériaux, et le béton cédait miette par miette, dis­paraissait miette par miette.
Et je ne trouvais, au fond du cône renversé, qu’un peu de sable très fin où un petit lombric parfois se lovait dans la verte humidité du petit trou, et y pous­ser l’index ou le majeur parfaitement adapté à sa taille, c’était comme d’accéder à toute la maisonnette et à l’ensemble des bâtiments de la ruelle, des chaus­sées et de la ville entière, mon doigt en communica­tion intime avec les ponts, les trottoirs et les chemins de fer, dans l’encoche, le nombril, le conduit auditif, l’anus, le vagin, la narine, défaut dans la superstruc­ture de Saint-Nicolas.
J’y ai déposé des offrandes, j’en ai aspiré l’eau de pluie juste après une forte averse, posant ma langue à la surface bombée du liquide, j’y ai glissé un œil protégé d’une bulle d’air en forme de pastille, j’y ai vécu lové comme le lombric lui-même ou recroque­villé comme un cloporte.
Cette courette était vraiment une courette à cloportes.
 
Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, Minuit, p. 83-84.

mardi 4 août 2009

trop belle folie

Dans la soupe, elle mettait des poireaux, et il fallait apprendre à cultiver les poireaux, les longs de Liège, elle y mettait surtout du chou, quelques tiges grêles, aucune perpendiculaire au sol de terre noire. La terre noire était en surface, dessous on trouvait de l’argile, bien peu à vrai dire, bien moins qu’en Hesbaye où elle est épaisse et grasse comme l’étron. Et d’autant plus précieuse était notre argile liégeoise.
Dans la soupe, elle mettait ce qu’elle trouvait exac­tement comme elle voulait. Mais la soupe est lente à mijoter et il manque quelques herbes ou un peu de viande, de la poule de derrière ou de la vache de la prairie. Malgré toutes les interdictions et les mena­ces, nous passions la clôture et hop dans le pré, survenait alors Técheur le fermier avec son grand pantalon et son veston noir, vociférant, des mouches autour de ses oreilles, heureusement qu’il craignait mon père qui avait été boxeur en Allemagne quand, dans les baraquements, les Américains victorieux organisèrent des matches pour distraire leurs troupes.
Notre mère s’appelle Nina, en nous est toujours vivante.
 
Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, Minuit, 2005, p. 23
 
Mais que faire de toutes ces pommes de terre en ville, en la cité, en Bruxelles extasiée ?
Après l’ivresse de la récolte, vient la tâche de la réserve, sa charge et son souci.
Qu’à la cave elles reposent en leur poussière tran­quille, décide le jardinier en fou, en véritable fou trop poli. C’est toujours ce que les Américains n’auront pas. Ni la milice. Mais les rats ? Que saurons-nous préserver des rats ?
 
Fou trop poli, p. 27
  
Pour les bettes, il faudra de la bouse, de la bonne bouse de vache en forme de tourte. Tout, dans la nature a une forme. La meilleure bouse de vache a la forme d’une tourte de six pouces de rayon. Une seule adresse, dans cette périphérie, la pâture du Kauwberg, la Montagne de la Vache, prairie où l’herbe croît entre les taupinières d’argile, de sable et de galets.
Que ne ferait-il pour les bettes ?
Où n’irait-il pas pour ses bettes ?
Le fou y va en brouette. Deux pieds y conduisent une roue, une tête regarde le ciel. Il descend du plateau et prend la rue Vieille-du-Moulin comme on emprunte un chemin creux. Puis monte au pré et de bouse en bouse zigzague, le manche cassé de sa pelle à portée de main.
Part à vide et revient chargé.
 
Fou trop poli, p. 29

lundi 3 août 2009

une grande sensibilité

Ce pantalon, elle va le garder. Elle ne va pas le rendre au magasin. Hier, en visite, elle a pu le garder sur elle toute la journée (elle en avait emporté un autre au cas où, elle est prévoyante). (En visite, c’est un bon test : quand un pantalon gratte, c’est encore pire en visite ; en visite, il gratte encore plus.) « J’ai une grande sensibilité », reconnaît-elle. Elle devrait écrire, lui conseille-t-on. Elle ne répond pas.

miracle dans un moule à cake (à moins que ce ne soit dans un bocal ?)

C’était la première fois que je le photographiais, depuis cinq ans déjà qu’il est dans la famille, pêché par le fiston, lors d’une pêche à la ligne de fête foraine, ou plutôt : incarnant brillamment des écailles la conquête d’une série de canards en plastique crochetés de la tête. Le fiston cependant avait choisi le plus terne, le plus « poisson » de ces poissons en sachet ; un poisson rouge qui n’avait de rouge que le nom, il était en réalité plutôt argenté avec une queue quelconque vaguement jaunâtre. Il s’est toujours montré d’un naturel plutôt placide : toujours lent dans ses déplacements, jamais l’ébauche d’un saut pour voir à quoi ressemble le monde de l’autre côté de la surface. Mais il a su cependant nous surprendre et nous séduire : outre sa longévité, au fil du temps, son argent terne à viré à un or du plus bel effet ; et sa queue, surtout, s’est allongée en un voile voluptueux, marqué d’une tache noire, plus ou moins visible selon des raisons mystérieuses. Et voilà que ce soir, il a d’abord semblé peiner dans ses mouvements avant de se retourner lamentablement, flottant le ventre en l’air. Appelé à la rescousse, votre serviteur l’a immédiatement sorti pour le placer dans un moule à cake, ça allait de soi n’est-ce pas ? pour quelle autre raison ce moule à cake traînait-il sur l’évier ? et voici le maître-nageur sauveteur désigné essayant de convaincre l’intéressé désabusé qu’il était trop tôt, que la vie valait encore la peine d’être vécue. Il a d’abord rechigné, l’agonisant : il était – me répondait-il par des mouvements faiblards et inefficaces – incapable de retrouver son équilibre : son ventre irrésistiblement remontait vers la surface. Heureusement le manque de profondeur du moule à cake, ainsi que ma main secourable, l’aidait à se maintenir tandis que M changeait l’eau du bocal (qui, précisons-le, l’avait été tout récemment). J’ai ensuite vigoureusement versé le contenu du moule à cake dans le bocal. La bestiole paraissait quelque peu estourbie, mais je voulais tellement lui voir le désir de nageoter même vaguement que ma main toujours l’accompagnait ; non, on ne se retourne pas, on nage comme le bon poisson qu’on est ; je suis plutôt tenace quand je m’y mets, on peut dire collant si on veut, je ne m’en formaliserai pas ; quoi qu’il en soit voilà mon poisson qui en effet recommence à nageoter faiblement, puis de moins en moins, qui enfin parvient par lui-même à retrouver son équilibre, c’est bien mon grand, continue comme ça ; M lui verse quatre ou cinq daphnies histoire de lui donner l’idée de remonter vers la surface (on n’aime plus trop le voir la tête en bas, même si, regarde bien, c’est juste qu’il fouille dans les cailloux), et voilà qu’il nage vraiment à présent, comme si de rien n’était, et même que, ô miracle ! il remonte de lui-même à la surface picorer les daphnies, on ne dit pas picorer pour un poisson ? c’est que le nôtre a des ailes, regardez-le promener sa traîne, on en croirait en Dieu dirait l’ami Didier, mais non, pour une fois le héros c’est moi.


Commentaires

magicien
Commentaire n°1 posté par brigetoun le 21/06/2009 à 05h21
Sans acharnement thérapeutique, avec juste l'acharnement du coeur parce que cinq ans de vie commune ça compte. De quoi se prendre pour un héros en effet. Longue vie encore à ce rescapé d'un cake qui trainait par là.
Commentaire n°2 posté par Garance le 21/06/2009 à 08h39
Magnifique !
Ça me laisse sans voix - comme le miraculé.
(Et me redonne de l'espoir, le DVD de Le temps d'aimer et le temps de mourir vient tout juste de s'arrêter - être enrhumé est bien pratique dans ces cas-là pour renifler l'air de rien - manifestement c'était encore the time to love pour le poisson rouge, je m'en réjouis...)
Commentaire n°3 posté par Didier da le 21/06/2009 à 10h59
Et ce matin nous l'avons retrouvé tout frétillant et plein d'appétit, comme si tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve...
Commentaire n°4 posté par PhA le 21/06/2009 à 11h55
Comment t'y es-tu pris pour le réanimer, en lui roulant une pelle dans le moule à cake? Ok, je sors, vite, ferme la porte!
Commentaire n°5 posté par Pascale le 21/06/2009 à 18h58
Comment ? tu n'es pas émue par cette belle histoire ?
Commentaire n°6 posté par PhA le 21/06/2009 à 20h32
Si, bien sûr, je vais t'embaucher aux urgences!
Commentaire n°7 posté par Pascale le 21/06/2009 à 21h40

samedi 1 août 2009

dans une autre carafe

Une carafe contient un texte de Stendhal à la cou­leur jaune-marron. Cette page a une tête, l’ensemble évoque une poupée russe en bois. Stendhal l’écrivit dans les années 1825-1828 (?). L’autographe appar­tient à une jeune fille, fine exégète. Unissant la nature et la culture, le passé et le présent, le petit texte semble déplorer l’incapacité d’écrire un roman qui aurait le succès de ceux que Balzac publiera de 1830 à 1850. Stendhal survenu – sans la physionomie que nous lui connaissons (il ressemble à son style, non à lui-même) – réfute ma lecture : il aime mieux écrire cette page qu’un roman balzacien, il sera toujours temps de produire La Chartreuse de Parme (10 ans plus tard). Je transvase la page dans une autre carafe, en verre, où elle apparaît jaune ananas. Pendant les transvase­ments, la substance se perd. La jeune fille à laquelle je déclare qu’aujourd’hui les stendhaliens sont presque tous des jeunes filles, attirées par cette algèbre particu­lière, voudrait vendre le document dans une brocante.
 
Hubert Lucot, Allégement, POL, 2009, p. 81-82
 
Je lis le dernier livre d’Hubert Lucot.
Pour mon plaisir, j’isole le passage ci-dessus, n’en dis pas un mot.
 
« … le Neuf-Trois encore communiste et de loubards, où l’architecture sociale fait songer à la banlieue de Prague ou de Varsovie communistes… » (p. 67)
Mon œil de touriste s’était fait la réflexion strictement réciproque, ça me revient, en traversant la banlieue de Prague : ça ressemble à la Seine-Saint-Denis – qu’on n’appelait pas encore « Neuf-Trois » – où j’habitais et où je travaillais alors.
 
C’est toujours chez Lucot ce va-et-vient entre la sphère privée, intime même, et la sphère publique. En lisant les pages qui évoquent Sarkozy (j’hésite encore sur l’orthographe) je suis moins dedans, je sais pourquoi. Je me dis que c’est un mauvais sujet, en sachant bien qu’il n’y a pas de mauvais sujets, sauf aux yeux du roi.