mercredi 11 janvier 2012

monsieur B. aime bien manger une tranche de pain


 
monsieur B. aime bien manger une tranche de pain jambon beurre. surtout le soir une tranche de pain jambon beurre lui fait presque perdre la tête. aussi dix tranches de pain jambon beurre c’est bien peu. il peut même arriver que monsieur B. dise à sa femme assise en face de lui qu’il prendrait bien une autre tranche de pain jambon beurre. ce qui explique que monsieur B. reçoit de sa femme depuis plusieurs douzaines d’années le soir arrivant quelques innombrables tranches de pain jambon beurre. toujours la même question que pose sa femme sans interruption depuis des douzaines d’années, à savoir si cette fois il ne préfère pas davantage se mettre un morceau de rôti de veau sous la dent, ce que monsieur B. ne tolère évidemment plus. aujourd’hui aussi c’est le soir. monsieur B. a tout juste soixante-dix-huit ans et engouffre à l’instant sa sixième tartine de pain jambon beurre. après consommation expresse de sa sixième tranche voilà que monsieur B. demande à sa femme avec le manque d’égards habituel de lui servir une septième tranche de pain jambon beurre. conforme à toute attente sa femme objecte, est-ce que cette fois du moins il ne préfère pas se mettre un morceau de rôti de veau sous la dent. monsieur B. naturellement se défend bien d’une telle allégation, et tient en toute logique à sa septième tranche de pain jambon beurre. à l’instant sa femme a précisément jour pour jour trois ans de moins que monsieur B. même s’il n’y a rien de spécial à tout cela, et bien voilà qu’aujourd’hui il n’y a plus de jambon. la femme se retire dans la cuisine n’en ressort plus, tandis que monsieur B. s’apprête à utiliser ses injures favorites. voilà donc, monsieur B. qui gigote d’avant en arrière remue sur sa chaise, tandis que sa femme perd tous ses moyens. monsieur B. menace d’exploser de colère. par mesure de précaution sa femme évite de le tenir informé que le jambon n’est plus à la maison. jamais de disputes dans ce ménage. vraiment monsieur B. a l’habitude d’aimer tendrement sa femme et se résigne donc pour ce soir à sa sixième tranche de pain jambon beurre et renonce bon et brave à sa septième tranche de pain jambon beurre. c’est ce qu’il dit à sa femme, qui enfin se risque hors de la cuisine. tandis que monsieur B. et sa femme sont à nouveau réunis paisibles autour de la table, voilà que tout à coup elle lui tape sur la tête. monsieur B. ne s’est jamais montré mesquin de sa vie. même s’il a l’habitude d’aimer tendrement sa femme, là pour de bon il n’est plus disposé à renoncer à la septième tranche de pain jambon beurre, ce que d’ailleurs il manifeste à sa femme. après le coup sur la tête de monsieur B. voilà monsieur B. et sa femme assis de nouveau à table, quand sa femme se lève et par-dessus la table encore une fois tape sur la tête de monsieur B. sur quoi monsieur B. décide de noyer sa femme dans la baignoire remplie à cet effet. dans ce but se lève de la table pour la première fois de la soirée et tire sa femme de la chaise au sol. couchée à même le sol, il étend alors ses longs bras et porte sa femme jusqu’à la salle de bain. arrivé là-bas monsieur B. lâche sa femme dans la baignoire et retient d’une main experte tendue comme pour se défendre la tête au fond de la baignoire. environ quelques minutes plus tard sa femme rend l’âme par suite de noyade.

Michael Lentz, Mourir de mère, Quidam, 2011, p. 127-128.

Raconter autre chose pour retarder encore ce qui finira par se dire quelques pages plus loin : Muttersterben, Mourir de mère. Un article de Jean-Baptiste Harang dans le Magazine littéraire, un autre de Jacques Josse sur Remue.net.

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