samedi 2 février 2013

heureusement que l’ascenseur est lent


22 novembre 2011
 
Dans l’ascenseur d’une entreprise de la ZAC, il se passe un événement imprévue car Dimitri, qui est venu solliciter le mécénat de la firme pour une de ses idées théâtrales, est en train de voir son édifice vital s’effondrer; c’est poignant, ça fait beaucoup de poussière de sentiments, ça se passe très vite et entièrement dans l’ascenseur.
 
Dimitri, 26 ans, est comédien, il a le statut d’intermittent du spectacle, de ce côté-là tout est réglé. Le problème est qu’il a pas mal de mauvaises idées et que ces mauvaises idées ont un grand succès ; évidemment, il en souffre. Par exemple, pour amuser les touristes qui se morfondent en montagne, il a inventé un numéro où, déguisé en berger, mal rasé et les ongles crasseux, il se jette sous les roues des autocars et fait un scandale dès que le chauffeur descend. Ou alors, quand il est Père Noël devant une supérette, il chevauche un pauvre renne avec les enfants, les commerçants sont ravis de cette vision du théâtre qui fait vendre des pommes, etc.
Or, dans l’ascenseur, Jonathan, qui est en charge du marché d’outre-Atlantique, le secoue et lui dit son fait. Crois-tu que c'est cela le théâtre ? Crois-tu que la nature besoin d’être théâtralisée ? Jonathan le traite d’imbécile avec un séduisant accent américain. Si Jonathan est venu vivre en Auvergne, c’est qu’il est adepte du Nature Writing, un courant d’écriture poétique plus répandu aux Etats-unis qu’en France, où l’on s’en va dans la nature, on s’imprègne, on s’imprègne, tous les sens à l’affût, puis, une fois rentré, on note ses sensations intimes de la forêt. Jonathan déteste plus que tout rencontrer dans ses promenades un de ces comédiens faisant le pitre pour un groupe de randonneurs. Il pense que Dimitri doit stopper dès aujourd’hui cette carrière absurde. Jonathan trouve d’ailleurs Dimitri très beau et prometteur, mais il le houspille encore un peu. Il lui dit : « On dirait que tu es doué pour inventer le mieux dans le domaine du pas génial. »
Nonobstant la brutalité de l’attaque, Dimitri est bouleversé par une telle franchise. En même temps, il se rend compte qu’il est homosexuel. C’est beaucoup pour une seule journée, heureusement que l’ascenseur est lent.
 
On les apercevra au loin, dans les semaines qui suivent, batifolant dans la campagne, escaladant les arbres, marchant délicatement sur l’eau des rivières.
 
Emmanuelle Pireyre, Foire internationale, Les Petits matins, 2012, p. 23-24.
 
Voilà : c’est une des microfictions de Foire internationale, cette Foire internationale annuellement organisée par notre belle commune de Cholet, Cannes ou Rambouillet sauf qu’elle est dans le Massif central sinon j’aurais été au courant plus tôt.
(Quand je pense qu’il aura fallu qu’Emmanuelle Pireyre ait le Prix Médicis avec Féerie générale pour que je lise ses livres. Les prix littéraires ne seraient donc pas totalement inutiles ?)
Comme avec Féerie générale on baigne dans cette impression de voir notre monde – mais vu d’ailleurs. Ou alors d’avoir spectaculairement changé de lunettes. Le familier nous interroge.
En tout cas je recommande aussi chaleureusement ce Pireyre-là que l’autre. On a en outre tout à gagner à découvrir cette collection Les grands soirs des éditions Les Petits matins (rappelez-vous Cécile Mainardi, Joseph Mouton, Ludovic Bablon, David Lespiau…)
http://www.lespetitsmatins.fr/wp-content/uploads/2012/09/9782363830586.jpg

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire