samedi 29 juin 2013

Mon jeune grand-père (11)

Le 13 janvier 19167 - Mes chers parents - Comme sur la carte du 9 janvier le 6 est surchargé d’un 7 – vite lu on dirait un 4 mais c’est bien sûr un 7 : mon jeune grand-père avait du mal à se rappeler que l’année était nouvelle, les choses restant en l’état. Mais cette fois le 6 n’est pas barré à l’encre, il a dû se corriger tout de suite et non à l’occasion d’une relecture ultérieure.
D’ailleurs après vérification – c’est pour marquer ce temps que je vais à la ligne –, sur la carte du 4 janvier aussi le 6 était raturé d’un 7, mais plus discrètement ; je n’y avais pas fait attention.
« Mes chers parents » est encadré de traits d’union, ou de tirets. Un espace suit le dernier tiret : on va à la ligne. Le reste est tout d’un bloc, de l’habituelle petite écriture serrée, économe de place. Le crayon à papier est bien taillé.
J’ai reçu les cartes de papa des 28, 29 30, 31 et la lettre de maman (le mot est coupé entre les deux syllabes, il n’y a pas la place pour le trait d’union) du 1er (er est souligné) et aussi une carte de ma tante Maria (cette fois il n’y a pas de doute : c’est bien "Maria" et non "Marie") du 12 déc (le c est quasi inexistant au bord de la carte) et une lettre de Lucie du 29. Cette brave tante est toujours en bonne santé et ne souffre pas trop pour l’instant. La carte est très brève. Lucie m’a écrit une gentille lettre où elle me présente ses vœux de bonne année. Elle me parle d’une lettre qu’elle m’a écrite pour Noël, je ne l’ai pas reçue mais j’ai reçu les paquets, dites-lui que je la remercie bien et que je l’embrasse bien fort ainsi que sa mère et Louise. Il me semble qu’il s’en paie des vacances l’abbé ; je commence à trouver le temps long pour ce qu’il doit ns transmettre. (Ce passage est assez mystérieux. Et il y a une trace de gomme par-dessus laquelle mon jeune grand-père a réécrit « doit ns ».) J’espère encore cependant. (Bien sûr je suppose que ce style elliptique est dû au lecteur indésirable et obligatoire. Un instant je pense à un autre lecteur encore, dont il ne pouvait être question, et la question de ma légitimité à recopier ces cartes me traverse. Et puis je balaie cette idée parce qu’il faut que je continue, ou quelque chose comme ça, sans me poser de question, ou quelque chose comme ça.) Comme colis j’ai reçu les n° 9 13 16. Je vous ai dit brièvement l’autre jour ce que je faisais. Voici un peu de détail. Je me lève à 8 ou 8h ½ - à 9h appel. Après et jusqu’à 10h promenade - de 10 à 12 le cours d’anglais sauf le dimanche où nous nous réunissons à la chapelle. Après je vais aux colis si j’en ai et je lis le journal. Une semaine (là aussi quelque chose a été gommé avant d’écrire « une semaine ») nous mangeons à 12, une autre à 12. (A moins qu’il ait écrit à 14, ce serait plus cohérent ; mais j’ai bien l’impression qu’il a écrit 12.) Nous alternons avec les Russes. Après je fais le café, puis je refais un peu d’anglais. De 2 ½ à 3 ½ je fais un peu d’allemand avec un camarade qui débute, à 3 ½ je prends le thé, à 4 moins ¼ c’est l’appel, puis la distribution des lettres, 4 fois par semaine de 4 ½ à 5 ½ j’assiste à 1 cours d’allemand fait par un interprète - de 5 ½ à 6 ½ je travaille Histoire Physique ou Géographie pendant que Daussy fait la cuisine, ns mangeons à 6h ½ puis nous faisons une partie d’échecs. Après (deux mots courts que je n’arrive pas à lire) travaille jusqu’à 8h ½ , de 8 ½ à 10 ½ nous jouons au bridge avec 2 capitaines (je retourne un instant la carte pour voir que mon jeune grand-père, lui, est sous-lieutenant ; c’est pour ça qu’il est prisonnier dans un Offiziergefangenenlager ; officier comme son père qui lui écrit tous les jours ; nous descendons d’une lignée d’officiers, une lignée qui s’est arrêtée là, d’officiers catholiques pratiquants, même moi doux mécréant qui pense autrement, sans pour autant qu’il y ait là la moindre rébellion ; d’ailleurs tout cela est tellement loin, pas seulement en temps mais par ce que ma famille a vécu depuis), après je lis, puis nous nous couchons à 11h ½. (Encore quelque chose de gommé, sous « après je lis puis nous ».) Vous voyez que mes journées sont bien remplies. Mon cuisinier me dit de vs demander du lard gras salé pour faire sa tambouille. Ça sent le direct. Daussy doit être en train de faire bouillir les patates au moment où mon jeune grand-père écrit, c’est sûrement de lui que vient la blague, qui passe de la cellule à la famille, et arrive jusqu’à moi. Je vs quitte mes chers parents en vs embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis (Geneviève et Louis : les deux seules personnes mentionnées dans ces cartes que j’ai embrassées aussi, même si je ne m’en souviens plus très bien) et toute la famille. Votre fils qui vs aime de tt son cœur. E.

jeudi 27 juin 2013

L’épreuve de français du brevet fait ses adieux à la grammaire.

Alors voilà : ce matin c’était l’épreuve de français du DNB (Diplôme National du Brevet) 2013 parce qu’on ne dit plus Brevet des Collèges depuis le Paléocène et BEPC depuis le Jurassique. D’ailleurs cette épreuve a fait peau neuve, nous autres professeurs bien sûr le savions bien mais tout de même, ce sujet-ci est le premier de cette nouvelle mouture.
Dans l’Académie de Versailles, il s’agissait d’un extrait du Soleil des Scorta de Laurent Gaudé qui va bientôt faire concurrence à Maupassant – un extrait du même roman était tombé me semble-t-il en 2006. Mais enfin après tout le texte n’est pas si mal ; vous le trouverez vite sur le Net s’il n’y est déjà, j’ai la flemme de scanner. Bien sûr on pourrait chipoter sur la pertinence de l’emploi d’un subjonctif après « espérer » dans un sujet de brevet : « espérant, dans des rêves étranges, que tout là-bas soit différent » – c’est mon mauvais esprit qui souligne ; en effet les personnages « sont entrés dans la baie de New York », ce qui accessoirement justifie la première question que d’aucuns trouveront peut-être un peu trop géographique : De quel continent s’agit-il ?
Si la géographie fait son entrée discrète dans l’épreuve de français, c’est sans doute pour compenser le départ cette fois-ci officiel de la grammaire. Vous me direz que j’exagère, et vous n’aurez pas tort : il y a quand même une question et demie de grammaire dans ce sujet. Or, une question et demie, c’est carrément le quart du sujet, qui en comporte six – pour plus d’une heure d’épreuve (naguère dans le même temps on en comptait de dix à quinze). Allez, pour le plaisir, je vous les recopie. Alors, question 4 : « Le paquebot se dirigeait lentement vers la petite île d’Ellis Island. La joie de ce jour, don Salvatore, je ne l’oublierai jamais. Nous dansions et criions. » : identifiez les deux temps utilisés et justifiez l’emploi de chacun. Voilà. Justifier l’emploi des temps, c’est souvent intéressant. Ici notamment, celui du futur simple est en relation avec la situation d’énonciation, cette adresse à Don Salvatore… qui ne fait malheureusement l’objet d’aucune autre question ; du coup je me demande bien ce que nos élèves sans aiguillage vont bien pouvoir trouver. Quant à l’emploi de l’imparfait qui l’accompagne, si vous trouvez quelque chose d’intéressant à dire dessus, faites-le moi savoir (car j’ai la faiblesse de penser qu’un sujet doit pousser le candidat à formuler des réponses que lui-même au premier chef trouvera intéressantes). On se rattrapera donc sur la question 5 a : « Miséreux d’Europe au regard affamé. Familles entières ou gamins esseulés. » Quelle remarque grammaticale pouvez-vous faire sur la construction de ces deux phrases ? Avec la b, Quel effet produisent-elles sur le lecteur ?, j’avoue que je n’ai rien à y redire.
Je n’ai rien à redire sauf que c’est tout pour la grammaire. Or vous savez bien qu’après le collège, la grammaire, c’est fini : nos élèves sont supposés la connaître. Comment justifier à leurs yeux la nécessité de l’apprendre s’ils ne sont même plus interrogés dessus au brevet ? D’autant plus que parmi nos élèves les plus méritants, ceux qui ont vraiment du mal en français mais qui s’accrochent parce qu’ils portent en eux le sens de l’effort et le désir de progresser, ces élèves-là trouvaient souvent dans cette approche plus scientifique de la discipline des occasions de réussite d’autant plus productives que le travail personnel et les révisions y étaient particulièrement efficaces.
En limitant les questions à l’interprétation toute littérale du texte, on court le risque d’égarer nos élèves les plus sérieux (sérieux mais pas nécessairement toujours bons lecteurs) tout en confortant les autres dans leur absence de travail : à quoi bon réviser quand on ne sait pas sur quel texte on sera interrogé ? Le message envoyé est clair : les révisions ne servent à rien. Ou plutôt : entraînez-vous donc à la dictée. Parce que la dictée, en revanche (un extrait d’Ellis Island de Georges Perec, assortie d’une recommandation à la noix aux surveillants de salle : noter au tableau le titre et le nom de l’auteur après avoir procédé à la dictée et avant la relecture alors que les mots Ellis Island figurent dans le corps même de la dictée), la dictée, disais-je, est plutôt du genre costaud. On ne s’en tirera qu’en jouant sur le barème et les tolérances (dont heureusement certaines s’imposent). Cette dictée, c’est bien sûr un message pour l’opinion publique : vous voyez, nous restons exigeants sur l’orthographe. Mouais. J’ai un peu de mal avec les généralités sous-jacentes. Sans doute, le niveau général en orthographe baisse. N’empêche, il y a aussi des élèves, très mauvais lecteurs, qui s’en tirent honorablement en orthographe tant que le vocabulaire n’est pas trop complexe, parce qu’ils connaissent quelques règles… de grammaire, et qui se réjouissent quand le prof annonce une dictée (alors que bien sûr d’autres au contraire…).
Bref. L’autre nouveauté, c’est qu’il y a deux sujets de rédaction, dont un d’argumentation. Et ça c’est bien. « Le monde d’aujourd’hui laisse-t-il encore place, selon vous, à un ailleurs qui fasse rêver ? » Comme ce n’est pas à moi d’y répondre je crois que je vais rester ici encore un peu.

mercredi 26 juin 2013

un sonnet plat de Frédéric Forte


et si le mystérieux recèle · le moindre attrait · le moindre attrait · est dans le voile / de toi que je voudrais lever · lentement si possible · prenant le temps pour cible · et jamais achevé  / envisager de loin · le point · de ton corps / ne pas faire moins · être le témoin · le décor
 
Frédéric Forte, 33 sonnets plats, éditions de l’Attente, 2013.
 
Un entretien avec Frédéric Forte sur Soli Loci à propos de ses 33 sonnets plats.
Un extrait de sa Discographie sur Hublots – rappelez-vous.
Et figurez-vous que Frédéric, à son insu, n’est pas pour rien dans le projet que j’évoquais avant-hier – mais nous en reparlerons.
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/130.jpg

dimanche 23 juin 2013

télé

… Et puis, à la télévision, des instances éclairées comprirent qu’on aurait tout à gagner à se passer de l’image et du son. Lors des débats politiques, les adversaires s’exprimaient à l’écrit, le texte de leurs messages apparaissait progressivement à l’écran, avec parfois des repentirs qui suscitaient l’émotion des téléspectateurs, leur soulagement ou leur indignation. Le silence du poste autorisait tous les commentaires au salon : querelle politico-sentimentale chez les Lefèvre, exégèse contradictoire chez les Dubosc, pédagogie rhétorique chez les Martinez. Indiscutablement, les émissions durant le temps nécessaire pour que les participants aient pu développer leur pensée, les échanges gagnaient en hauteur de vue. La télé-réalité cependant conservait ses adeptes. Lors de la dernière saison de Fatales Rivales, Alison et Rachida avaient ému la France entière par la rapidité de leurs progrès en orthographe. On les soupçonnait désormais de choisir leurs fautes, il ne restait que les plus sexy…
http://philippe-meoule.elunet.fr/public/philippe-meoule.elunet.fr/Color_20digital_281_29_1_.jpg

samedi 22 juin 2013

le jour et la nuit

Quand je suis éveillé
 
mes yeux
sont plus souvent ouverts que fermés
 
et ma bouche
est plus souvent fermée qu’ouverte.
 
 
 
 
Quand je dors
 
c’est le contraire.

vendredi 21 juin 2013

Pas tout à fait un rhume


Je peux
Encore
Sentir
Sur mes bras
Sur mes mains
Mon visage
 
Je peux encore
Sentir
Sur moi le soleil
Encore sur moi
Le vent
Sur moi
Encore une o-
Deur
De briques sèches
Sentir en-
Core une
Bouffée de bananes
Mûres
 
Et dire qu’un jour
J’aurai
Un rhume
Infini
 
 
Francesco Pittau, Une maison vide dans l’estomac, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2013, p. 30.

jeudi 20 juin 2013

pour mémoire

Les écrivains surestimés bénéficient de la conception normative qu’ont leurs lecteurs de la littérature. Enfin, il me semble.

lundi 17 juin 2013

Maurice Nadeau : éditeur

http://laquinzaine.files.wordpress.com/2011/04/maurice_stmartin23.jpg

 

Commentaires

Oui, respect à Maurice Nadeau!
A chaque fois que vous nous présentez une photo toute sèche, comme ça, on s'attend à la mauvaise nouvelle. Je l'apprends par vous.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 17/06/2013 à 14h46
La mort m'ôte les mots de la bouche.
Réponse de PhA le 17/06/2013 à 17h39
Grâces lui soient rendues comme il les rendit aux géants de la littérature du XXème siècle.
Commentaire n°2 posté par Dominique Boudou le 17/06/2013 à 15h30
Voilà.
Réponse de PhA le 17/06/2013 à 17h40
Les éditeurs - tout comme les écrivains - ont-ils droit à la vie éternelle ? 
Commentaire n°3 posté par thyone le 17/06/2013 à 22h10
Certains ont droit à un bonus, ce n'est déjà pas si mal.
Réponse de PhA le 19/06/2013 à 19h44
En tout cas ce découvreur de talents restera dans nos coeurs. Je pense en particulier à "Sarnia", de J.B.Edwards, un total inconnu, dont la lecture a enchanté beaucoup de gens autour de moi! (moi y compris, bien entendu.)
Commentaire n°4 posté par Lza le 18/06/2013 à 09h45
On ne dira jamais assez à quel point c'est important, un éditeur.
Réponse de PhA le 19/06/2013 à 19h47

dimanche 16 juin 2013

bon appétit

Il faut tuer pour vivre, se disait-il à chaque bouchée.
Même la salade avait un goût amer.

samedi 15 juin 2013

ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le monde - par paresse

Le jour suivant il pleuvait et je me croyais tranquille, mais je me trompais. Je lui demandai s’il était dans ses projets de venir me déranger tous les soirs. Je vous dérange. ? dit-elle. Elle me regardait sans doute. Elle ne devait pas voir grand-chose. Deux paupières peut-être, et un peu de nez et de front, obscurément, à cause de l’obscurité. Je croyais que nous étions bien, dit-elle. Vous me dérangez, dis-je, je ne peux pas m’allonger quand vous êtes là. Je parlais dans le col de mon manteau et elle m’entendait quand même. Vous tenez tant que ça à vous allonger ? dit-elle. Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens. Vous n’avez qu’à poser vos pieds sur mes genoux, dit-elle. Je ne me fis pas prier. Je sentais sous mes pauvres mollets ses cuisses rebondies. Elle se mit à caresser mes chevilles. Si je lui envoyais un coup de talon dans le con, me dis-je. On parle d’allongement aux gens et ils voient tout de suite un corps étendu. La chose qui m’intéressait moi, roi sans sujets, celle dont la disposition de ma carcasse n’était que le plus lointain et futile des reflets, c’était la supination cérébrale, l’assoupissement de l’idée de moi et de l’idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse. Mais à vingt-cinq ans il bande adore, l’homme moderne, physiquement aussi, de temps en temps, c'est le lot de chacun, moi-même je n’y coupais pas, si on peut appeler cela bander. Elle s’en aperçut naturellement, les femmes flairent un phallus en l’air à plus de dix kilomètres et se demandent, Comment a-t-il pu me voir, celui-là ?
 
Samuel Beckett, Premier amour, Minuit, p. 20-21.
 
J’ai relu Premier amour. En ce moment j’ai envie de relire des textes lus il y a trente ans. Par curiosité. C’est étonnant comme celui-ci n’a pas changé. Moi non plus, donc. Peut-être que « l’assoupissement de l’idée de moi et de l’idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse » résonne encore plus fort, quand même.


Commentaires

L'amour, ça ne se commande pas. 
Commentaire n°1 posté par Didier da le 15/06/2013 à 13h57
On reste fidèle à son premier.
Réponse de PhA le 15/06/2013 à 15h35
Il est rude quand même Beckett :)
 
Je pense à un autre "premier amour" (guillemets de précaution car il n'est pas évoqué ainsi) :
Estelle une fois - amour de jeunesse, fiction plutôt d'un amour de jeunesse - [...] Estelle était destinée à demeurer une interrogation, cela même était inscrit dans son prénom, c'était une bonne raison de se faire une raison.
 
Commentaire n°2 posté par Michèle P le 16/06/2013 à 10h38
Terrible. (Beckett, hein ; même si l'autre n'est pas mal non plus.)
Réponse de PhA le 16/06/2013 à 15h53

vendredi 14 juin 2013

L’Académie était déshonorée…


Les trente-neuf ! Le sort en était jeté. On disait maintenant : Les trente-neuf !
Il n’y avait plus que trente-neuf académiciens !
Nul ne se présentait pour faire le quarantième.
Depuis les derniers événements, plusieurs mois s’étaient écoulés pendant lesquels aucune candidature n’avait été posée au Fauteuil hanté.
L’Académie était déshonorée…
… Et quand, par hasard, l’illustre Assemblée se voyait dans la nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l’usage, relever l’éclat d’une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur présence en uniforme, c’était tout un drame.
C’était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d’une province éloignée, quelque parent à l’agonie, pour ne point revêtir en public l’habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l’épée à poignée de nacre.
Ah ! les temps étaient tristes !
Et l’Immortalité était bien malade.
On ne parlait plus d’elle qu’avec un sourire.
 
Gaston Leroux, le Fauteuil hanté.
 
Heureusement, Xavier Darcos est arrivé et s’est vu dans le chêne immortalisé.
http://i.huffpost.com/gen/1189511/thumbs/o-XAVIER-DARCOS-ACADEMIE-FRANCAISE-facebook.jpg

jeudi 13 juin 2013

mise au point

Quelle audace éhontée de mettre un point final.
Je proposerais volontiers l’expression « point d’arrêt ». Car il n’y a point d’arrêt vraiment final : il suffit de se relire pour n’en plus douter.

mercredi 12 juin 2013

affirmation de soi-même

Il y a des phrases qui disent le contraire de ce qu’elles veulent dire. Par exemple : Je suis écrivain.
L’affirmation de soi-même m’étonnera toujours.

mardi 11 juin 2013

Fabienne Yvert écrit qu’elle n’écrit plus


Yvert-1.JPG
Yvert 2
Yvert 3
Yvert-4.JPG
Vous pouvez cliquer si vous lisez mal mais toujours.

On peut même déplier le bandeau pour le lire dans tous les sens et en grand.
Et puis on peut lire toutes les pages du livre.
En l’achetant.

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Yvert 2
Yvert 3
Yvert-4.JPG
Vous pouvez cliquer si vous lisez mal mais toujours.

On peut même déplier le bandeau pour le lire dans tous les sens et en grand.
Et puis on peut lire toutes les pages du livre.
En l’achetant.

lundi 10 juin 2013

Mon jeune grand-père (10)

Le 9 janvier 19167 (Le 6 est raturé d’un 7 à l’encre noire qui tranche sur le crayon à papier. Correction ultérieure. L’encre me laisse supposer que c’est mon jeune grand-père lui-même, plus tard, après la guerre donc, qui a corrigé cette date ; ce qui signifierait qu’il aurait éprouvé la nécessité ou l’envie de relire ces cartes. A moins que ce 7 à l’encre soit de la main du destinataire, mon arrière-grand-père.) _ Mes chers parents. (Comme sur la carte du 4 janvier l’écriture est un peu moins serrée que l’été précédent. La première ligne que je viens de reproduire est d’une écriture  encore un peu plus grosse que la suite : elle arrive presque au bord de la carte – qui ne fait que 9,1 cm de largeur. Il reste toutefois un léger espace, suffisant pour écrire l’article "La" qui commence la ligne suivante. C’est pourquoi j’ai envie quand même pour une fois d’aller à la ligne.)
La correspondance et les paquets ont repris une allure à peu près normale. J’ai reçu la lettre de Geneviève du 21 les cartes de papa du 22-23-25-26-27 la lettre de maman du 24. J’ai reçu les colis postes 10.11.12.14. et les 3 et 4ème colis de Noël de Lucie – que je remercie de tout cœur. Les colis bien qu’en retard sont arrivés en bon état. J’ai aussi reçu le colis gare (gare ?) n°11 et 1 colis de pain de 1 kg du 22 déc. Merci à Geneviève de ses bons souhaits. Je ne dis jamais rien sur les envois parce qu’ils sont très bien et qu’il n’y a rien à dire. (Il n’y a rien à dire.) Toutefois vous pouvez diminuer les biscuits et le chocolat car j’en ai un petit stock d’avance ; mais en revanche la provision de sucre est presque épuisée. Les boîtes de viande sont superbes et très bonnes ; c’est meilleur et plus avantageux que celles toutes faites. Les bouquets sont très bons et très pratiques pour le petit déjeuner. (Je dois mal lire, c’est sûrement autre chose que les « bouquets ». Ça pourrait être les « longuets », mais je ne sais pas ce que c’est.) (… … …) (Près de cent ans après l’écriture de cette carte, le petit-fils de son auteur n’a plus à quitter son siège pour ouvrir son dictionnaire – le TLF – et copie-colle sans vergogne la définition : « Produit de boulangerie en forme de cylindre étroit et régulier, cuit dans un moule puis déshydraté au cours du ressuage ». Donc je corrige : Les longuets sont très bons et très pratiques pour le petit déjeuner. Je suis bien content que (Je ne comprends pas la suite. Je lis « Je suis bien content que Ta soiblit fin à G. » Je le recopie quand même parce que peut-être qu’en me relisant je comprendrai. Souvent ce n’est que plus tard qu’on comprend. Qu’on n’aille pas croire que mon jeune grand-père écrivait mal. J’écris mal, mon père écrit mal (mais son écriture est plus élégante que la mienne) mais mon jeune grand-père, lui, écrit plutôt bien. C’est le crayon à papier qui est si pâle sur cette carte beige, et son écriture si petite pour en mettre le plus possible sur cette petite surface, et tout cela qui s’efface, pas seulement l’écriture mais le sens des phrases aussi, avec tous ces gens que je ne connais pas.) J’avais bien peur qu’il n’y aille pas. Vs avez dû lui en poser des questions. Le temps s’est mis au froid, il gèle depuis quelques jours mais c’est supportable. Mon temps se passe en 2 h d’anglais, 1 h ou 2 d’allemand 1 h ou 2 d’histoire géographie ou physique. Avec la promenade dans le parc, la partie d’échecs la partie de bridge et la lecture, (Je crois bien que plus personne dans la famille ne sait jouer au bridge.) j’ai mes journées très occupées. Je vs quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort ts les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur
Edmond
 

dimanche 9 juin 2013

tous mes lecteurs perdus

« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)
« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux.
Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »
C’est étonnant comme souvent ce que je lis répond à ce que j’écris. Parce qu’après tel texte qui n’est plus du roman ou tel autre qui très différemment ne l’est plus non plus et que vous lirez ou non parce que « l’écrivain persiste à écrire, quand bien même il ne trouve aucun lecteur, et souvent aucun éditeur » (Marcel Cohen toujours), après plusieurs projets je reviendrai – je reviens déjà vers le roman, ce genre que je trouve idiot et dont j’apprécie l’idiotie : ce sera l’occasion de prendre le lecteur pour un petit garçon, de le prendre par la main en feignant (fiction donc) de l’emmener à l’école pour plutôt le perdre dans les bois, ou ailleurs encore.
 

samedi 8 juin 2013

(le romancier s’échauffe de l’intérieur avant l’épreuve)

Comment peut-on écrire des romans et en même temps continuer à vanter les mérites de ce genre idiot ?
– Parce que l’idiotie précisément fait partie de ses principaux mérites.
 
(Le romancier s’échauffe de l’intérieur avant l’épreuve.)

jeudi 6 juin 2013

le marché de la première ligne


En première ligne, il y en a qui abordent des territoires inconnus. Qui prennent des risques. Dont le présent ressemble à notre avenir. La première ligne est parfois un vers. D’ailleurs le poète se cache dans le prophète, c’est pour ça que ses chiffres de vente d’aujourd’hui sont ceux du romancier de demain. Car la poésie est un drôle de marché. Ça n’empêche pas le Marché de la Poésie . En plus il fait beau.
http://poesie.evous.fr/IMG/jpg/Affiche_31_mdlp_light-2.jpg

mercredi 5 juin 2013

quoi lire, quoi


Le Matricule des Anges, c’est ce mensuel qui consacre son dossier de juin à Marcel Cohen, l’un des plus importants parmi nos auteurs confirmés, et qui parmi ses pages publie un très bel article sur Irène, Nestor et la vérité de Catherine Ysmal, « un livre surtout qui signe la naissance d’un véritable écrivain ». Voilà.

mardi 4 juin 2013

bon sang bon dos


2 : Bon sang
 
Au bout des mares à boire isocèles
tes jambes indécrottables rompent
parfois mais ne plient pas parfois
bagage à propos de pli s’allume
dans le cerveau (des lions) bagage plions
et tout le poids de tout le sang de tout
ton toi tendu vers l’eau se grute
si tu vois ce que veux dire.
 
 
4 : Bon dos
 
Cette fermeture qu’éclaire là-haut
quand on dézippe ta robe ton corps
de gaze court court jusqu’à (bon dos)
la queue chasse mouche et coche
pique-bœuf hé-oh vigie ne rien venir ?
picore picore je te dirai quoi
qu’elle note pourtant elle prend sur elle
si tu vois ce que veux dire.
 
Sébastien Smirou, Beau voir, Bestiaire, « La girafe », p. 24 et 26, P.O.L, 2008.

dimanche 2 juin 2013

j’ai rien vu


Des fois, je me dis : tu es encore vert de bois vert. Autant que le morveux que mon père menait à la trique, j’avais le cuir épais. Solide. Je n’ai pas grandi. Tu as grandi, toi ? Tu as quoi ? Dans les quarante ans, non ? Tu me fais l’effet d’en avoir douze.  C’est drôle que la vie passe sans passer. Pourtant, je suis encore en forme. Regarde-moi. Sans me vanter : je soulève mon billot tout seul, facile. Je cavale derrière les chevrettes comme un jeunot. Mieux même : je suis moins bête, je ne m’époumone pas. Je m’économise. Faut connaître son souffle. Mais la vie passe. Comme les nuages. Toi, tu te marres, tu ne vois que des nuages. Moi, ça m’intrigue. Je me dis : ils sont quand même bien quelque part, puisqu’ils sont sur les photos. Or je n’en ai jamais vu de pareils. Je n’ai pas dû bien regarder. Ou alors, je n’étais pas là au bon moment. C’est quand même pas de pot. J’aurais dû en croiser au moins un, rien qu’un. Ces photos ne me rappellent rien, aucun souvenir. Ou ce sont des photos trafiquées, ou bien je suis un vrai con. J’ai rien vu. Voilà.
 
Anne-Marie Garat, Tranquille, éditions In 8, Collection Alter & Ego, 2013, p. 35-36.
 
Là c’est un père qui parle à son fils – plus qu’il n’en jamais dit : vivant sa vie dans la plus grande distance possible au monde (« chevrette » ci-dessus est à lire au sens propre), au plus loin de la montagne, et dès la tombée du jour calfeutré dans sa bicoque tapissée de photos des nuages qu’il n’a jamais vus. Le fils, le narrateur, est porteur d’une nouvelle – mais une nouvelle, c’est le monde encore. « Merde à la compagnie. »
On peut dire aussi, autrement, que c’est le récit d’une belle journée.
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