lundi 30 septembre 2013

Tatiana Arfel : la deuxième vie d’Aurélien Moreau


http://www.jose-corti.fr/Images/couvertures/Deuxieme_vie_aurelien_arfel.jpg 
J’ai lu la deuxième vie d’Aurélien Moreau, de Tatiana Arfel. Ça vaut le coup (sinon je n’en parlerais pas ici, vous aviez compris). Il y a bien quelques passages qui m’ont moins convaincu, mais dans l’ensemble, c’est vraiment bien. A quoi tiennent ces petites réserves ? Sans doute à un thème qui m’est trop cher, pensez : le sentiment de sa propre inexistence. Une vie entière où l’être ne fait que tendre à se conformer à ce qu’on attend de lui (une vie qui ne sera donc – car Tatiana Arfel est plus optimiste que moi – que la première vie d’Aurélien Moreau). Il s’agit dans un premier temps de cerner cette personnalité qui s’esquive, refuse d’en être une, au point de développer une authentique pathologie : Aurélien Moreau est normopathe. J’aime beaucoup le premier biais choisi par l’auteur : le regard des autres – car il n’y a guère que par là qu’on a l’assurance d’exister. Et c’est l’occasion pour Tatiana Arfel de se livrer à un exercice assez jubilatoire pour le lecteur. Divers personnages de l’entourage du protagoniste (essentiellement de la famille et de la vie professionnelle) sont convoqués et invités à dire ce qu’ils pensent d’Aurélien Moreau, sans qu’on connaisse à ce moment les raisons de cet interrogatoire (qu’évidemment je ne vous donnerai pas). Leur parole nous est livrée brute, nous n’entendons pas les questions ; en revanche ce qu’on entend vraiment, ce sont toutes ces parlures diverses et entre elles dissonantes. C’est très réussi, et souvent drôle aussi.
Puis ce sont les carnets que tient l’Aurélien de la première vie qui nous sont donnés à lire, comme en son absence – puisqu’à ce moment de son histoire Aurélien est comme absent à lui-même. Alors là c’est peut-être ce que j’ai préféré et j’en aurais bien redemandé. Jugez plutôt :
 
Lundi 6, saint Nicolas
Nicolas personnellement connu : Saint-, ami de ma mère, lui faisait passer des bonbons pour moi.
Correspondance années passées : plus de bonbons depuis Victoire.
Météo : blanche et venteuse.
Travail : non. Non. Non. Ce n’est pas pour moi. Ne me concerne pas.
Autres actions effectuées : caché tiroir avec les autres. Pourquoi ?
Dicton : non, je n’ai pas à me rendre compte. Ni à vous, qui que soit vous.
Prévision pour demain : usine. Pas de risque.
 
(…)
 
Jeudi 9, saint Pierre Fourier
Pierre Fourier personnellement connu : incertitude, cf. supra..
Travail : envoyé courriers, courriers, courriers.
Autres actions effectuées : je signe mes courriers. Car. J’ai. Un. Nom.
 
Voilà, c’est aux pages 61-62, mais pour bien faire il aurait fallu que j’en recopie davantage.
Il y a dans cette façon de raconter – car ceci est bien du récit, il se passe même des choses essentielles pour l’intrigue derrière les mots normés (de moins en moins) d’Aurélien Moreau – une belle expression de la négation du temps qui passe, mais qui passe quand même et devra être rattrapé : j’aurais dû préciser que notre héros est quadragénaire, père d’une famille déjà oubliée et directeur dans la société présidée par son beau-père et spécialisée dans les… simulateurs de vie pour la protection de l’intérieur.
La crise monte, ses carnets formatés ne lui suffisent plus et jusqu’à l’événement qui déclenchera la deuxième vie d’Aurélien Moreau (laquelle finalement ne représente que le dernier tiers du roman), le récit prend la forme plus banale d’un journal à la première personne et c’est là que j’ai ressenti quand même un peu d’ennui ou en tout cas de déception tant le début m’avait emballé. Le personnage s’y dévoilant peut-être un peu trop n’est déjà plus le normopathe inatteignable qu’il a toujours été, c’était peut-être une nécessité du récit mais le fait est que celui-ci perd à mes yeux de sa densité et en tout cas de sa singularité, il m’a même semblé parfois qu’on n’était pas très loin du cliché.
Heureusement il y a donc encore dans cette deuxième vie d’Aurélien Moreau une deuxième vie d’Aurélien Moreau, et là les choses reprennent chair et voix notamment grâce à la langue ; car ce nouvel Aurélien qui n’est plus tout à fait l’ancien souffre (et bénéficie) désormais d’une discrète pathologie langagière qui accompagne sa renaissance. Celle-ci passe par la découverte de ce qui fait la vie : plaisirs des sens jusque là occultés notamment à l’occasion des voyages qu’il avait auparavant toujours évités : Bretagne, Grèce, Toscane. Bien sûr il y aura là de la carte postale idyllique mais le cliché sur elle représenté est assumé : Aurélien découvre ce que, souhaitons-le-nous, nous connaissons déjà ; rien d’étonnant alors à ce que ces couleurs nouvelles pour lui en pleine quarantaine nous paraissent presque un peu trop vives, d’autant plus qu’Aurélien entre enfin en communion, n’ayons pas peur des mots, avec autrui, dans les plaisirs partagés de cette vie nouvelle : le lecteur avec lui se rappelle ses propres vacances, et c’est quand même vrai qu’elles étaient bonnes, rappelle-toi, efkaristopoli. Du coup j’en reprendrais bien, et pourquoi pas aussi un peu de Tatiana Arfel, tiens, car je vois que c’est son troisième roman, il y en aura forcément d’autres et sûrement de beaux.
 
La deuxième vie d’Aurélien Moreau vient de paraître aux éditions Corti, qui méritent toujours d’être redécouvertes.



Commentaires

Et bien malgré les réserves ça me donne envie de le lire!
Commentaire n°1 posté par sissi le 21/11/2013 à 15h58
Mais c'est vraiment un livre à lire en effet.
Réponse de PhA le 21/11/2013 à 17h42

dimanche 22 septembre 2013

vendredi 20 septembre 2013

sa zone bleue est un poème

Il faudra bientôt que je vous reparle de Pascale Petit. N'oubliez pas votre disque pour stationner dans sa zone bleue.
disque-de-stationnement-Pascale-Petit-1.JPGdisque-de-stationnement-Pascale-Petit-2.JPG
Cliquez pour mieux voir comment c'est permis.

jeudi 19 septembre 2013

une leçon de vie

Il avait cherché longtemps, longtemps, en vain. Et puis, alors que, n’y croyant plus, il avait renoncé, le hasard enfin lui sourit. Alors il reprit ses recherches, riche de cette expérience et de deux bolets à pied rouge.

mercredi 18 septembre 2013

en trois jours tout était réglé par une dure à cuire


Bande son égarée
 
Toute ressemblance avec des personnages de fiction serait fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur
 
– Les psychopathes ont-elles le même style de maris ?
– Les psychopathes sont-elles calmes et remaquillées ?
– Faites entrer les psychopathes
 
Début de réponse dans une atmosphère de vieux téléfilm
 
Les questions sur la main de fer dans le gant de velours sont éliminatoires. Celles sur les princes chamans seront reversées à des comités hallucinatoires permettant le soin des inconscients défaillants, notamment la transposition de toute source négative vers son pendant éthérique.
 
Ensuite viendront les quarante-cinq années de mariage, les chignons laqués puis les détournements de fonds.
 
Tout va très vite, la voix de l’animateur en costume trois pièces, les réponses, les lumières, la séparation des lieux communs, le dossier est vite bouclé, la question subsidiaire/notariale a été supprimée, trop compromettante pour l’épouse qui avait quitté le domicile conjugal bien avant l’intervention des pompiers.
Les maris en vie sont toujours très fervents dans ce style de prime time
En juin tout est allé très vite, en trois jours tout était réglé par une dure à cuire.
 
 
 Sandra Moussempès, Acrobaties dessinées, « Remake », éditions de l’Attente, 2012, p. 55-56.
 

 

dimanche 15 septembre 2013

un vêtement politique original et oralement reconnaissable


La société est désireuse d’étoffer ses offres de services cependant la parole publique est en fripes. Elle s’habille low cost.
L’expression générale mange mou comme les enfants ou les vieux et forcément, la suite logique de ce régime quotidien c’est qu’elle ne peut plus mâcher ni mordre quoi que ce soit de solide.
 
 
(41)
Elle ingurgite des pensées liquides qu’elle répand sur son entourage. Sa cuisine ne régale personne. Elle est confectionnée par l’habitude, à l’image de ces femmes qui voient un banjo dans une casserole, avec une envie terrible d’en jouer et de dire une bonne fois pour toutes Non je ne sais pas cuisiner. Je n’ai jamais su le faire et en plus je n’aime pas le faire. J’arrête aujourd’hui cette mascarade. Je vais marcher. Sur la route je n’aime pas les bois. Les arbres se taisent et je veux parler avec quelqu’un.
 
Je file pour tisser ensuite mon vêtement social et ma politique, en observant ceux des autres pour apercevoir les miens.
Un fil, des fils discutent, ils s’enroulent entre eux, ils s’entrecroisent et très vite un filet est obtenu qui mettra les mots en cage comme des papillons. Ils seront pris au piège des fils, tissés jusqu’à la confection d’un vêtement politique original et
 
 
(42)
oralement reconnaissable.
 
Marie Rousset, Conversation avec les plis, éditions de l’Attente, 2013, p. 48-49.
 
 
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/139.jpg

samedi 14 septembre 2013

ma soirée d’hier

Attendez au fait il faut que je vous raconte ma soirée d’hier, quand même. Alors voilà, je suis sorti de la gare, mais il y avait deux sorties à l’opposé l’une de l’autre et je ne savais pas laquelle prendre parce que je ne savais pas qu’il y avait deux sorties à l’opposé l’une de l’autre, avant, avant de les voir, ces deux sorties à l’opposé l’une de l’autre, mais alors complètement à l’opposé, on ne peut pas faire plus à l’opposé : l’une complètement à droite et l’autre complètement à gauche ; et entre les deux un long tunnel piéton large presque, non, pas comme une autoroute mais presque, avec des gens qui marchaient dans les deux sens. Mais quand même il y en avait un peu plus qui allaient vers la droite, enfin, vers la droite par rapport à ma position à moi, c’est entendu, eux ils ne devaient pas avoir tellement l’impression d’aller vers la droite mais pour moi ils allaient vers la droite. Alors je suis allé vers la droite, pour faire comme eux, la majorité, ceux qui allaient vers la droite, sauf que moi j’avais conscience d’aller vers la droite alors qu’eux, je ne sais pas. Ça faisait une différence. L’autre différence c’est qu’eux ils savaient où ils allaient, ça se voyait à leur manière d’y aller, les gens ont une manière d’aller où ils savent qu’ils vont qui ne trompe pas, vous avez dû remarquer ça aussi. Moi ça devait se voir aussi que je ne savais pas où j’allais, sauf qu’il n’y avait personne pour le voir. Et puis j’avais un peu de mal à ne pas faire comme eux : faire semblant de savoir où j’allais – même si eux, bien sûr, ne faisaient pas semblant. Rien ne m’autorise à penser qu’ils faisaient semblant.
Du coup je me suis retrouvé dehors. Dehors c’était une place ronde, demi-ronde plutôt, qui n’avait pas de nom visible ; il faut dire que la nuit commençait à tomber. Et alors là les gens, sans cesser d’avoir l’air de savoir où ils allaient, se sont mis à partir dans des directions différentes, parce qu’il y avait des rues, je dis des rues pour simplifier parce que ça ne ressemblait pas vraiment à des rues mais enfin c’était des endroits où l’on pouvait marcher, des directions, et il y en avait plein de différentes. Pourquoi qu’il demande pas son chemin, que vous vous dites, eh bien si, j’ai demandé mon chemin, à une jeune femme, car la plupart des gens étaient des femmes, je m’en suis rendu compte à ce moment-là, et la plupart étaient jeunes, ça n’a aucune importance mais c’est comme ça. Alors elle m’a indiqué une direction, sans hésiter, la jeune femme, elle m’a dit que c’était par-là. Je l’ai remerciée et j’ai suivi la direction indiquée, j’ai oublié de vous dire qu’il pleuvait, mais peut-être que c’est précisément à ce moment-là, quand j’ai commencé à suivre la direction indiquée, pas qu’il s’est mis à pleuvoir, non, il pleuvait déjà avant, j’en suis quasi certain, mais que j’ai commencé à trouver que ça aurait été mieux s’il n’avait pas plu. Parce que j’étais mouillé. Le fait de ne pas avoir beaucoup de cheveux sur la tête est à la fois un avantage et un inconvénient, quand on marche sous la pluie. Ce qui est pratique, c’est que dès qu’on trouve un abri, on s’essuie la tête une fois, deux fois, elle est sèche. En revanche, quand on est sous la pluie, les cheveux n’arrêtent pas l’eau qui ruisselle sur le front, on en a plein la figure.
A un moment j’ai vu une enseigne, très haut sur un immeuble qui était peut-être un parking à étages, mais dans le noir avec cette pluie c’était difficile de voir, d’autant plus que j’avais plein de gouttes à l’extérieur de mes lunettes et plein de buée à l’intérieur. La visibilité était mauvaise. Je n’arrivais pas bien à lire ce qui était écrit. Pourtant elle était énorme, cette enseigne – c’était une enseigne lumineuse, hein. Elle était énorme mais il y avait des branches d’arbres qui cachaient un peu les lettres, attends, si je fais encore quelques mètres je vais mieux voir, « re… », « rre… »… J’ai fait les mètres qui manquaient et c’étaient des mètres mouillés, des mètres qui me mouillaient mais finalement j’ai fini par lire « rrefour ». C’était écrit « rrefour ». Alors j’ai compris que c’était Carrefour, mais le problème c’est que c’était juste rrefour et que ça n’était pas bon signe. Je me suis quand même engouffré dans l’immeuble qui était probablement un parking à étages, parce que là il n’y avait rien de prévu pour les piétons, mais je m’y suis engouffré quand même parce que j’en avais marre d’être mouillé. A droite il y avait une station-service. Dans le parking. Ça n’était pas bon signe. J’ai traversé tout l’immeuble, pardon, le parking parce que peut-être que de l’autre côté je verrais quelque chose, et j’ai vu que derrière il n’y avait rien à voir mais qu’il pleuvait aussi. J’ai tourné à droite, parce qu’il y a une force qui m’empêche souvent de faire demi-tour, pas toujours mais souvent, j’ai tourné à droite sous la pluie et là vraiment il n’y avait personne et il n’y avait rien. Au bout de la droite, quand même, enfin, à l’angle du parking-immeuble il y avait une avenue pour les voitures, une quatre voies, ça pouvait peut-être servir de point de repère, surtout que je me suis rendu qu’elle était parallèle à la voie de chemin de fer, juste de l’autre côté. J’ai longé l’avenue sur la droite encore, à force c’était quand même une manière de faire demi-tour mais sans avoir l’air de faire demi-tour, et je me suis retrouvé en dessous d’une longue passerelle couverte, qui traversait l’avenue et même la voie de chemin de fer derrière. C’était un moyen de passer de l’autre côté. Parce que vous avez compris que depuis quelque temps déjà je nourrissais le soupçon que je n’aurais pas dû prendre la sortie de droite, à la gare, mais plutôt celle de gauche. Avisant un escalator qui descendait de la passerelle, j’ai pris l’escalier qui, lui, montait aussi bien qu’il aurait descendu le cas échéant.
Honnêtement cette passerelle était un havre de paix. Peut-être même que l’idée de m’installer là, d’une manière plus ou moins définitive, m’a traversé l’esprit. Une fraction de seconde. Car il fallait que j’aille de l’autre côté, et elle était longue, cette passerelle couverte, avec son linoléum marron, un vrai délice. On pouvait marcher à grands pas, là-dedans, là-dessus, d’un air dégagé. Arrivé au bout, j’ai vu que je n’y étais pas : après un étranglement qui obligeait à bifurquer légèrement vers la droite il y avait une autre passerelle, ou était-ce la même encore, qui permettait de poursuivre la traversée, un vrai bonheur. D’autant que de l’autre côté, peut-être, pourquoi pas, j’allais me retrouver quelque part !
Je suis arrivé au bout de la passerelle. Un escalier large et arrondi, un peu solennel, permettait d’atteindre le sol. On était dehors de nouveau, il pleuvait toujours, j’étais au centre d’une place demi-ronde, une autre bien sûr, mais demi-ronde aussi, sauf qu’il y avait moins de directions, et moins de gens que tout à l’heure, tout à l’heure sur l’autre place demi-ronde. Il était clair que j’étais encore moins quelque part que tout à l’heure. Ça se sentait. Peut-être que pour sortir de la gare, c’était bien la sortie de droite qu’il fallait prendre, celle que j’avais prise. J’ai voulu demander mon chemin, et comme je pensais remonter l’escalier solennel pour retraverser la passerelle, un peu de bonheur en perspective, j’ai demandé mon chemin à une jeune femme, décidément les gens sont des femmes, et elles sont jeunes. Elle savait où elle allait elle aussi et même où j’allais, bien mieux que moi en tout cas, et en effet il fallait que je retraverse la passerelle. Alors j’ai retraversé la passerelle, au milieu il y avait des jeunes gars qui entraînaient leur chien à mordre, je comprenais leur bonheur. J’ai bifurqué vers la gauche cette fois au niveau de l’étranglement, forcément, attendez, non, c’était encore vers la droite, ne me demandez pas pourquoi, j’ai bifurqué pour continuer sur l’autre passerelle qui était peut-être la même. Et puis au moment où j’allais arriver au bout, je me suis dit que ce serait trop bête de redescendre par où j’étais monté, surtout qu’il y avait une autre descente, abritée celle-là. Je suis descendu par ce nouveau chemin, l’audace au cœur, et je me suis retrouvé dans un vaste couloir souterrain, et maintenant que vous me le demandez eh bien oui, vous avez sans doute raison : c’était sûrement le tunnel pour sortir de la gare, avec ses deux sorties opposées. Je suis en effet sorti par où j’étais sorti d’abord et je me suis retrouvé sur la même place demi-ronde, la première, que je préférais à l’autre maintenant, elle avait pris quelque chose comme un caractère familier, je reconnaissais le marchand de sushis que j’avais à peine remarqué la première fois.
C’était là que j’avais demandé mon chemin la première fois, et de nouveau j’ai demandé mon chemin, à un jeune homme cette fois, car il n’y a quand même pas que des jeunes femmes même si elles sont largement majoritaires ; il n’y avait d’ailleurs aucune raison particulière à ce que je demande mon chemin à un jeune homme plutôt qu’à une jeune femme, si ce n’est qu’il était le plus proche de moi à ce moment, d’ailleurs quand il a commencé à me répondre et que la jeune femme qui l’accompagnait, car il y en avait une, l’a devancé pour m’indiquer ma direction, qui n’était pas celle de tout à l’heure, ce qui s’expliquait d’autant mieux que je n’avais pas demandé la même chose, j’ai immédiatement pris la direction indiquée par cette nouvelle jeune femme ; il s’agissait de marcher dans une de ces rues qui n’en sont pas vraiment, je trouvais cela étrange de marcher là mais je n’étais pas le seul, d’autres personnes y marchaient aussi, sur le sol inondé, notamment le jeune couple qui m’avait renseigné, c’était encourageant, d’ailleurs en effet à un moment j’ai vu la croix verte d’une pharmacie qui clignotait au-dessus d’un feu tricolore, car il y avait un carrefour, et cette fois c’était bon signe.
 


Commentaires

au carrefour des emmêlements, les pinceaux s'activent...
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 14/09/2013 à 19h16
Et après il a fallu les laisser sécher.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h41
Attendez-moi, je vous suis....
Commentaire n°2 posté par Michèle le 14/09/2013 à 19h42
Risque-tout !
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h41
Je t'avais dit à gauche !
Commentaire n°3 posté par tor-ups le 14/09/2013 à 21h10
Tu n'avais rien dit ! (d'ailleurs finalement c'était à droite)
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h42
Et tout s'éclaire : voilà pourquoi je ne t'ai pas vu cet après-midi : tu étais retenu ailleurs !
Commentaire n°4 posté par L'employée aux écritures le 14/09/2013 à 21h48
Et même très retenu. C'était bien, la Fête ?
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h43
Vous avez bien fait de prendre à droite de la sortie de gauche, évitant ainsi de vous fouvoyer dans la sortie droite du parking. Bien joué.
Commentaire n°5 posté par AppAs le 15/09/2013 à 02h39
J'ai fait fort, j'en ai conscience.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h44
On dirait...la gare Montparnasse.
Commentaire n°6 posté par Lza le 15/09/2013 à 09h45
Oh la la, c'est bien pire. Quand on sort de la gare Montparnasse, au moins, on est dans une ville.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h45
Ca c'est du ANNOCQUE pur, que j'adore!
Commentaire n°7 posté par Ambre le 17/09/2013 à 18h02
Ça me donne envie de me relire, tiens !
Réponse de PhA le 17/09/2013 à 19h04

samedi 7 septembre 2013

Faillir être flingué : l’échappée Minard


J’ai beau faire (enfin, surtout beau dire et écrire), ma liberté est quand même imparfaite. Notamment, je dois bien le reconnaître, celle du lecteur en moi. Si je le laissais faire, celui-là, il risquerait bien de se professionnaliser, encouragé de part et d’autre par les deux métiers de ses autres lui-même. Et voilà qu’en vous écrivant ceci d’un coup je le vois en cheval, mon moi lecteur, un cheval qui voudrait bien rester entier (pas un hongre, donc), un cheval avec des rêves de prairie plein la crinière parce que là, figurez-vous à l’instant que je viens de terminer Faillir être flingué, le dernier roman de Céline Minard. Nom d’un chien, quel plaisir ! Je vous le dis comme je le sens.
http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/public/.CM2011Al_s.jpg 
Bon, je ne suis pas tellement surpris parce que ce n’est pas mon premier Minard ni mon premier plaisir, mais celui-là c’est du tout frais ; le bouquin je l’ai là, juste à côté de moi, il respire encore. Alors donc c’est un western, hein, vous le saviez déjà, ou vous l’aviez deviné, et vous savez aussi combien Céline Minard aime jouer avec les genres et les codes, vous vous rappelez, par exemple, comment toute petite encore elle se jouait déjà délicieusement du roman de science-fiction et du conte philosophique façon dix-huitième siècle dans la Manadologie, ou comment elle faisait dans Bastard battle d’un récit aux allures faussement médiévales jusque dans la réinvention de la langue une sorte de remake des Sept mercenaires – déjà un western donc – mais qui n’oubliait pas non plus son origine nippone et artistiquement martiale (qu’est-ce que j’ai pu japper en bondissant sur mon lit en lisant celui-là !).
C’était à chaque fois une littérature magnifique, dans sa langue aussi, mais peut-être écrite principalement pour moi ; quelque chose dont il était difficile de rendre compte avec les quelques mots de la critique littéraire habituelle et qui pouvait dérouter le lecteur amateur de sentiers balisés. Dans Faillir être flingué, inutile de baliser des sentiers qui n’existent pas encore puisque le décor principal est une nature immense et vierge, magique comme dans certains passages de So long Luise ; mais cette fois-ci, je sens bien que je ne suis pas le seul invité. Car je défie tout lecteur humain de ne pas être emballé par cette magnifique cavalcade, ces aventures où chaque personnage est principal (et pourtant il y en a un paquet), où chaque événement prend la force du mythe. Et en même temps le langage (Céline Minard fait partie de ces auteurs qui en font ce qu’ils en veulent : j’ai parlé de Bastard battle mais j’aurais pu aussi évoquer Olimpia), le langage retrouve une sorte de simplicité première qui rend la lecture du roman accessible même à un petit enfant. Et en réalité c’est bien l’enfant en moi qui piaffe de plaisir à cette lecture, je suis en le lisant le même gamin qu’au fond je n’ai jamais cessé d’être, et je suis tout épaté de m’y voir reconnu par un auteur dont je n’ai pas de mal à deviner par ailleurs la culture et l’intelligence littéraire, mais qui sait si bien me la faire oublier, ainsi que la mienne si j’en ai, en m’invitant à sa suite :
 
Gifford comprenait les traces qu’il voyait mais il ne se les expliquait pas. Depuis qu’elle s’était volatilisée du village d’Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu’à une de se ses caches. Quand c’était le cas, les signes qu’elle laissait étaient clairs et l’espace, plein de sa présence, avait cette qualité électrique qui lui était propre et qu’il reconnaissait toujours avec le même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu’elle ne désirait pas pour l’instant de contact humain direct mais qu’elle ne voulait pas rompre le lien. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu disparaître à ses yeux en un tournemain, Gifford le savait pertinemment. Il supposait que son retrait, plus marqué qu’à son habitude, était lié à des rites de deuil. Gifford savait pour l’avoir entendu dire dans certaines nations qu’il y avait un tabou très fort autour du corps humain mort et que, parfois, le fait d’avoir avoisiné un mourant ou cadavre exigeait des cérémonies de guérison à même de rétablir l’harmonie dans l’individu. Mais peut-être Eau-qui-court-sur-la-plaine était-elle tout simplement triste. Elle lui avait dit que les animaux sauvages, quand ils étaient touchés par une maladie, s’éloignaient de leurs congénères pour ne pas les contaminer. C’était une de leurs différences avec les animaux domestiques. Et c’était aussi une des raisons pour lesquelles il leur fallait beaucoup d’espace, ce qui supposait un rapport équilibré de la prédation et de la reproduction. Les bisons pouvaient circuler par milliers tant que les plaines restaient vastes. Les hommes pouvaient suivre les bisons tant que les troupeaux restaient nombreux. Si rien n’était fait pour empêcher la mort de se changer en volonté, la balle qui sortait du canon tuait à la fois le tireur et la proie. Gifford pensait qu’Eau-qui-court-sur-la-plaine ne l’avait pas assassiné en l’atteignant pour ne pas céder au désir qu’elle portait en elle et qui était peut-être celui d’une Force ou d’un Dieu. Eau-qui-court-sur-la-plaine avait attendu que se décantent les sentiments qui lui appartenaient et ceux qui s’étaient imposés à son cœur. Elle attendait peut-être encore. Il n’était pas exclu qu’un jour ou l’autre, elle le tue, Gifford le savait. Et d’une certaine façon, cette possibilité le réjouissait comme l’avait réjoui l’éclat de son couteau près de sa gorge le jour où elle l’avait épargné.
 
Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages, 2013, p. 109-110.

http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/media/images/faillir-etre-flingue-minard/69663679-1-fre-FR/Faillir-etre-flingue-Minard_w525.jpg

Commentaires

C'est très beau !
Commentaire n°1 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h27
OUI !
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 20h51
Je vais le lire !
Commentaire n°2 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h55
Vous allez adorer. (J'espère : c'est ma réputation qui est en jeu, là.)
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 21h04
Il faut que je le tente celui-là. Je n'en lis que du bien ! Belle critique...
Commentaire n°3 posté par Thyone le 10/09/2013 à 22h08
Que du plaisir !
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h37
Je viens de lire que ce livre est retenu dans la liste du Prix Femina.....
Commentaire n°4 posté par Michèle le 13/09/2013 à 11h16
Et du Wepler ! (J'ai un faible pour le Wepler, même s'il est moins vendeur.)
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h40

lundi 2 septembre 2013

Mon jeune grand-père (12)

Le 22 janvier 19167 - Mes chers parents. (Décidément toutes ces cartes de janvier portent cette difficulté à passer l’an. C’étaient des années qui ne passaient pas. Sur cette carte-ci l’article « Le » aussi est surchargé par un autre « Le », bizarrement. On a l’impression qu’Edmond a été interrompu au moment d’écrire – même si bien sûr ça n’explique pas vraiment cette correction d’un Le par un autre.)
C’est la crise des colis en ce moment. Ils n’arrivent pas et la réserve commence à être épuisée, car Daussy ne reçoit rien non plus. Je n’ai reçu que le colis poste n° 17. Je me demande quelle peut bien être la raison car il y en a qui les reçoivent régulièrement. Comme correspondance, j’ai reçu les cartes de papa des 8.9.10.12 et la lettre de maman du 7. Il fait toujours très froid en ce moment, il gèle très fort. J’ai bien reçu une fois des macarons, mais il y a très longtemps, c’était le 18 août et je crois en avoir accusé réception. Je n’en trouve pas trace dans les cartes que j’ai déjà recopiées, pourtant il y en a du mois d’août. Mais peut-être cette carte s’est-elle glissée ailleurs : j’ai conservé le relatif désordre dans lequel j’ai retrouvé ces cartes et dont je suis peut-être moi-même responsable. Ou peut-être a-t-elle été perdue. J’ai transmis au capitaine les renseignements il remercie bien papa du dérangement. On n’en saura pas plus. Vous êtes bien gentils de me donner des nouvelles de tout le monde. Je remercie tous les amis de leur bon souvenir _ (Les phrases toutes faites s’imposent d’elle-même, signes à la fois qu’il n’y a rien à dire et que dire est tout ce que qu’il y a à faire. Ce sont souvent ces phrases, dans leur terrible banalité, qui m’émeuvent le plus : « Vous êtes bien gentils de me donner des nouvelles de tout le monde. » Même l’évidence mérite d’être dite. Vous êtes bien gentils de me dire que le monde existe encore.) Je ne suis pas toujours l’emploi du temps que je vous ai donné dans ma dernière carte, car il y a des moments où je n’ai pas le goût de travailler alors je lis ; la bibliothèque est très bien montée et on n’a que l’embarras du choix. Je vous ai dit que c’était D qui fait la cuisine. (« Ai dit » et « c’était » surchargent d’autres lettres que je ne peux pas reconnaître.) Ms il ne faut pas croire que je ne fais rien c’est moi qui suis chargé du chocolat, thé, boissons et c’est moi qui met la table. (Je rends hommage à l’orthographe de mon jeune grand-père en recopiant cette faute – car c’est la seule.) Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vs aime de tt son cœur EA

dimanche 1 septembre 2013

Que diriez-vous du polatouche ?


Le babiroussa a disparu. Il doit bien y en avoir encore quelques-uns dans les forêts malaises, mais plus aucun dans les requêtes menant à ces Hublots. Fort de sa notoriété, c’est lui qui durant des mois, que dis-je, des années, avait assuré le succès de ce blog. Jusqu’à ce que, malavisé peut-être, j’ai tenté de lui adjoindre le potamochère. Depuis lors, le babiroussa n’a cessé de se faire de plus en plus discret, jusqu’à disparaître tout à fait. Le potamochère, quant à lui, s’est fait attendre. Des années. Je me rappelle l’avoir vu de loin en loin d’abord puis de plus en plus fréquemment et voilà qu’à présent, à la faveur de l’été et profitant de l’absence du maître de ces lieux, il s’impose. Pas un jour en effet sans qu’un chasseur de potamochères ne le suive jusqu’ici. A croire que c’est le seul animal de la création. La faune est riche, pourtant, derrière ces hublots. Et personne pour débusquer le coendou, surprendre le douroucouli, pêcher l’arapaïma ou même l’amphioxe lancéolé – ils y sont pourtant. Il n’y en a que pour les cochons sauvages. Car le potamochère, comme vous ne l’ignorez pas, est un suidé, au même titre que le babiroussa. Nul doute que si je me résolvais à écrire un billet sur le sanglier, le phacochère ou même l’hylochère, je verrais exploser les statistiques de ces hublots. (Par sur le pécari à collier, non. Le pécari n’est pas un suidé, mais bien un tayassuidé. Ne confondons pas.) Mais ces Hublots ne sont pas un blog cochon. Il est temps de passer à autre chose. Que diriez-vous du polatouche ?
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