vendredi 31 octobre 2014

Mon jeune grand-père (57)



Quand je me suis lancé dans ce projet – transcrire les cartes d’Edmond à ses parents – je l’ai fait dans l’instant. J’ai pris la première carte de la pile, sans chercher à voir si l’épais paquet était dans l’ordre. Il ne l’était pas. Sans doute suis-je moi-même responsable de ce désordre, j’avais déjà pioché dans ces cartes il y a quelques années, alors que je faisais travailler mes élèves de 3e sur des lettres de poilus. Et puis je me suis dit que ce je donnerais à lire, ce ne pourrait jamais être qu’une lecture, la mienne, et que l’ordre importait peu. Les cartes sur lesquelles je tombe aujourd’hui ne sont pas de la main d’Edmond. Le format cependant est identique et l’adresse est celle de mon arrière-grand-père, ou plutôt celle que lui imposaient ses fonctions à Quimper. Elle émane du Comité international de la Croix-Rouge. Au dos de la carte, on peut lire :
Genève (Suisse), le 13. 6. 1916.
Seuls « 13. 6. » est écrit à la main, à l’encre noire.
Monsieur,
(Là ce sont les lettres « onsieur » qui sont manuscrites.)

Nous ne pouvons, à notre grand regret, vous fournir aucun renseignement positif sur (la suite est manuscrite) le s/lieut. au 287e inf.
Edmond Annocque
Le reste est imprimé :
Tout ce que nous pouvons vous communiquer, c’est qu’à la date de ce jour le nom de votre disparu ne figure pas sur les listes de prisonniers, de blessés ou de décédés, qui nous sont envoyées régulièrement par les Gouvernements allemand, autrichien, bulgare et ottoman. Nous continuons nos recherches, et si une indication ultérieure nous parvient, nous ne manquerons pas de vous en aviser.
Veuillez agréer, M (je crois qu’il y a comme un r manuscrit), l’assurance de nos sentiments dévoués.

Agence Internationale des Prisonniers de Guerre

jeudi 30 octobre 2014

Mon jeune grand-père dans la Faute à Rousseau




La revue La Faute à Rousseau, publiée par l’APA (Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique) consacre son nouveau numéro (le 67 donc) à la Grande Guerre, et nous fait le plaisir d’un très bel article signé Elizabeth Legros Chapuis sur les échanges que nous entretenons à travers le siècle, Mon jeune grand-père et moi, faute d’avoir pu nous rencontrer.


Philippe et Edmond Annocque



Vous devriez pouvoir lire l’article en cliquant sur les images ci-dessous (plutôt un clic droit pour la première page, Blogspot a encore des secrets pour moi), et bien sûr Mon jeune grand-père sur ces Hublots, en cliquant ici, ou bien sur le Hublot pour mon jeune grand-père dans la colonne à droite de ce blog.
http://4.bp.blogspot.com/-rKSjjyccfDc/VFJEvVd9wfI/AAAAAAAAASk/FVqOVNOsWck/s1600/mon%2Bjeune%2Bgrand-p%C3%A8re%2Bdans%2Bla%2Bfaute%2B%C3%A0%2Brousseau%2B1.jpg



mercredi 29 octobre 2014

à l’endroit où ont craqué les coutures de ton nom



Celui-ci : aimes-tu un absent ou es-tu éprise de l’absence ? De son tracé si net, du cristal de ses contours tranchés ?

L’absence : ce lien farouche, fil rétif qui entaille.

Les traits farouches, nervures cachées au dedans de la feuille, qui se dérobent.

Il y a une mémoire, piquetée et tailladée, qui tremble de tout son long et tous tes sourires s’étirent à l’envers.

Tu voudrais effacer l’air qui t’affabule et se faufile et transite violet sous ta peau.

Il y a toujours un corps absent mais tu ne sais plus lequel, le tien, le sien, le leur ? Tes os mal agencés se ressoudent. Derrière le crépitement des mots, il y a toutes ces ondes concentriques du silence qui t’avale. Tu sollicites, nue et muette, une voix. Tu voudrais entendre une voix qui te recommence. Qui pratique des passes magnétiques à l’endroit où ont craqué les coutures de ton nom.



Bénédicte Heim, Corps de cavale, Les Contrebandiers, 2014, p. 46-47.



C’est le nouveau livre de Bénédicte Heim et il sort juste maintenant.

mardi 28 octobre 2014

Hublot de l'homme (5)



L’homme est un plantigrade qui ne veut pas que ça se sache.


L’homme est une araignée qui tisse sa toile pour faire du surf dessus.


L’homme est un cerf qui a honte que des bois lui poussent.



lundi 27 octobre 2014

Hublot domestique : la chambre (1)



L’armoire à glace reflète volontiers la frêle jeune fille.



La lampe n’a qu’un pied, elle n’en court pas moins vite que la chaise. Mais ça n’explique pas l’emplacement de son ampoule.



L’abat-jour se vante un peu.

dimanche 26 octobre 2014

naître ou ne pas naître



Au cinquième jour, il en est toujours là, malgré les exhortations des médecins et des sages- femmes. Sa mère reste sourde aux menaces de césarienne et d’injection d’ocytocine. Elle refuse tout avec énergie. Elle ne souffre pas. Il ouvre enfin les yeux. Il voit des visages, des blouses blanches et bleu-vert, des appareils photo, des caméras. Il entend murmurer. Tout le personnel de l'hôpital défile. Quelques journalistes téméraires se faufilent. La nuit, Lento est aveuglé par des flashes. Il voit même son visage sur l’écran de télévision de la chambre.

Il aime la nuit, la lueur bleue de la veilleuse, les yeux sombres et brillants de la jeune infirmière de garde qui veille sur lui, somnole, murmure dans ses rêves. Elle humidifie son corps avec une éponge. Parfois elle lui parle d’une voix mélodieuse dont il ne goûte que la musique. Il fait moins chaud dehors que dedans. Sa tête est au frais, son corps dans le corps palpitant de sa mère. D’instinct, il sait qu’il n’a pas de père.

Le cordon ombilical est toujours là. Une complète satiété. Voir le monde sans éprouver ni la faim ni le sentiment d’abandon est un privilège. Le temps de voir. Il ne veut pas être la pomme de Newton. Il imagine que sa mère se lève et s’en va nue dans la ville et qu’il voit le monde à l'envers, mais aussitôt il réalise que cette position serait dangereuse et que l’attraction terrestre le ferait naître par une brusque plongée vers l’asphalte. Trapéziste sans filet, jeté dans l’espace. Il cesse immédiatement d’imaginer pour se concentrer sur ce qui est autour de lui : tubes, instruments, perfusion, machines, air doux qui passe la nuit par la fenêtre entrouverte et fait frémir son nez. L’ombre d’un grand arbre, le murmure du feuillage.

Au douzième jour, l’envie de toucher le visage parfois si proche de l’infirmière le pousse à sortir un bras. La main s’ouvre, encore un peu gluantes et touche le nez de la jeune femme qui se met à rire. Il aime les nez. L’appendice qui domine le visage s’en va, avec une certaine prétention, flairer le monde. Au quinzième jour, il sort l’autre bras et laisse ses mains palper l’espace comme si c’était un corps, une évidence, et c’est à ce moment peut-être qu’il réinvente la danse du spermatozoïde. Il bouge les hanches et les jambes, sinue en douceur dans le ventre de sa mère. Tous les soirs à vingt heures, il voit ses progrès sur l’écran de télévision et apprend qu’on l’a prénommé Lento. Mais est-il Lento pour autant ? Il commence à se méfier de l’écran plat qui le regarde jour et nuit, même lorsqu’il n'y a pas d’autres couleurs que ce gris-noir brillant.

Antoni Casas Ros, Lento, Christophe Lucquin éditeur, 2014, p. 8 à 10.

samedi 25 octobre 2014

Mon jeune grand-père (56)



  Le 17 août 1917 Mes chers parents. Sur cette ligne et les deux suivantes l’écriture est bien plus large que d’habitude. Comme si Edmond avait oublié qu’il n’avait pas la place. Mais très vite les dimensions de la carte se rappellent à lui.

Le courrier continue à arriver régulièrement. J’ai reçu les cartes de Papa des 28 30 et 31 juillet, 1 2 et 3 août ainsi que la lettre de maman du 29 j. Je suis content que mes cartes vous arrivent aussi régulièrement. Ces cartes. Deux années et quelques où ces cartes ont représenté le seul espace de liberté. Un espace de quatorze centimètres sur neuf à l’intention d’un destinataire unique à condition de choisir ses mots. Il n’y a plus que quelques (Edmond doit avoir oublié un mot) à attendre pour recevoir de nouveaux colis. C’est très pâle, je devine plus que je ne lis. Le crayon à papier s’efface. Cette difficulté à lire, c’est tout ce temps qui nous sépare. A commencer par les 35 ans qui séparent sa mort de ma naissance. Il est temps car il y a quelques denrées qui tirent à leur fin, la graisse notamment. Aussi n’oubliez pas de m’en envoyer une (je n’arrive pas à lire) comme je vous l’ai demandé pour que je ne sois plus à court. J’ai reçu le colis de pain n°12, il était encore moisi mais le (je n’arrive pas à lire) était en bon état et convient parfaitement. Je vois que vous êtes très Je ne suis même pas sûr que c’est ça. Je n’arrive pas à même deviner la suite. J’ai l’impression que ça passe directement à cher frère est toujours mais je ne vois pas le rapport et de nouveau la suite est illisible. En tout cas un peu plus loin il y a j’espère qu’il a profité de sa permission pour m’envoyer un petit mot. Bien sûr il s’agit de Louis. Cette pauvre maman va avoir bien de l’ouvrage en l’absence de Geneviève. J’espère que (je n’arrive pas à lire) et l’aideront. Je vous ai envoyé le jour du 15 août une photo de l’exposition (je suppose qu’il s’agit de l’exposition de Kerbschnitt du mois d’avril), il y en a plusieurs, je vous en enverrai de temps en temps. Il me semble (je n’arrive pas à lire) Que diront ses parents quand ils rentreront ? J’ai communiqué la nouvelle au Capne B qui le connaît il est de mon avis. Je ne sais même pas ce que je recopie. J’ai profité du 15 août pour communier. Je vous quitte en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis, Madeleine et Jean, et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. EAnnocque Cette formule finale, à peu près aussi peu lisible que le reste, mais toujours la même. D’elle au moins je suis sûr. Mais peut-être aussi est-ce cela, dans chaque carte, ces mots tout prêts, qui ont le plus de sens. En vous embrassant bien fort. How to do things with words, dira Austin. Je vous quitte. Je vous quitte.

jeudi 23 octobre 2014

Hublot de l'homme (4)



L’homme est un sanglier qui range ses défenses ailleurs que dans sa bouche.

L’homme est un caméléon qui se sert de sa langue sans attraper les mouches.

L’homme est un aptère auquel il manque aussi une paire de pattes.

mercredi 22 octobre 2014

Hublot domestique : la cuisine (3)



La cuisine moderne d’hier était aménagée, aujourd’hui elle est intégrée. Que sera-t-elle demain ? Assimilée ? Digérée peut-être ?

La cuisine américaine aussi est un concept très apprécié des Français qui toutefois préfèrent souvent ne pas y goûter.

La bibliothèque est dans la bibliothèque. Le bureau est dans le bureau. La cuisine, qui ne supporte pas d’être en reste, se fait encore dans la cuisine.

mardi 21 octobre 2014

Au courrier




Le voici enfin dans mes mains, ce texte venu d’ailleurs. Je peux le toucher. Je peux même l’ouvrir.

lundi 20 octobre 2014

si nous avions eu un enfant



Il est sorti de la pièce, et je t’ai dit : « Ce n’est pas vraiment la peine, n’est-ce pas ? »
– Qu’est-ce que tu veux dire ? as-tu répliqué, tournant brusquement la tête de mon côté, et baissant tout aussi vite les yeux vers le sol.
– Que je vienne vous voir, ai-je dit.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire », as-tu répondu.
Puisque tu ne voulais pas aborder le sujet, que pouvais-je dire de plus ? J’ai essayé d’en parler avec lui quand il m’a raccompagnée.
Je suis restée sans rien dire pendant un long moment, regardant par la fenêtre, écoutant dans une semi-inconscience le bruit de son crayon sur le papier. J’ai fini par dire :
« Je vais partie maintenant. »
Il a levé les yeux de son dessin. « Déjà ?
– Oui, ai-je répondu. Il faut que je rentre.
– Eh bien », dit-il.
Il a posé son crayon et son carnet de croquis et s’est levé.
« Ne te dérange pas, dis-je. Je peux quitter la maison toute seule. »
Mais il m’attendait déjà, debout près de la porte. Je me suis penchée pour t’embrasser rapidement, mais tu as à peine réagi, tu as levé la main vers ma joue et tu l’as laissée retomber.

Gabriel Josipovici, Contre-Jour, Gallimard, 1989, p. 52-53.


Je t’en supplie, reviens. Viens nous voir. Je ne te demanderai pas de rester.
Ta présence nous permettra de combler le fossé qui nous sépare. Avec toi il nous sera possible de nous parler à nouveau.
Quand j’essaie de lui parler c’est toujours au travers de ton ombre absente.
« Si elle était ici, tout serait différent.
– Mais non, me dit-il. Il ne faut pas dire des choses pareilles. »
Je lui dis : « Si nous avions eu un enfant tout aurait été différent. »

Gabriel Josipovici, Contre-Jour, p. 129.

Ce sont deux extraits – deux détails, plutôt – de Contre-Jour, de Josipovici décidément, détails puisque le roman est sous-titré « Triptyque d’après Pierre Bonnard ». Et décidément, parce qu’on a rarement aussi bien parlé du sentiment de l’inexistence – qui est aussi mon seul sujet, si j’en ai un. Deux extraits des deux premières parties : la voix de la fille, puis celle de la mère. Le père est presque muet puisqu’il est peintre, et sa lettre trop courte pour que je puisse la citer.
Rappelons que cet automne a vu la parution chez Quidam de Goldberg : Variations.



samedi 18 octobre 2014

Mon jeune grand-père (55)



Le 11 août 1917. Mes chers parents.
J’ai reçu pas mal de courrier ces jours-çi et je continue à recopier la même carte avec la même faute parce que si les cartes se ressemblent c’est parce que les jours se ressemblent, ce sont les cartes de Papa des 19-24.25.26 et 27 Juillet, une lettre de ma tante du 26 juillet et une carte de la cousine Adélaïde du 21 juin. Adélaïde. Non. C’est la première fois que je recopie ce prénom. Je suis bien content de savoir que tout le monde est en bonne santé et ne souffre pas des circonstances actuelles. L’euphémisme de circonstance. Je ne saurai jamais si Edmond avait une vraie tendance à l’euphémisme ou si il la doit à la conscience de la censure. La lettre de ma tante est comme toujours très affectueuse mais un peu triste. Dites-lui que je la remercie et que je l’embrasse bien fort. J’espère que Tante Marie aura fait un bon voyage, et que tout se passera sans incident. Tante Marie. La sœur de mon arrière-grand-mère. La marraine de mon père. Sans doute est-il la dernière personne à se souvenir d’elle. Il y a le souvenir de la personne, et puis après il y a le souvenir du souvenir. Dites à Geneviève que je lui souhaite bon voyage et bon amusement. J’espère qu’elle aura emporté son appareil et qu’elle m’enverra quelques épreuves. Je ne savais pas que Tata faisait de la photo, surtout à cette époque. Je ne sais pas grand-chose. Dites à la jeune Ninique (si je lis bien) que je la remercie et que je lui envoie aussi mon bon souvenir ainsi qu’à ses parents. Ce pauvre Louis n’a vraiment pas de chances avec ses permissions, on le fait toujours languir. Et toi, Edmond ? Quelle chance as-tu ? J’ai reçu le colis n°11 Voilà ta chance : tu as reçu le colis n°11. Qui va t’aider à manger et surtout te dire qu’il y a encore une place pour toi dans le monde ailleurs qu’à Posen. le dernier avant l’arrêt, il était en bon état. Nous ne savons pas comment arranger les haricots séchés. Vous aviez annoncé la recette, mais je ne l’ai trouvé dans aucune de vos lettres. Ça m’étonne quand même que Daussy ne sache pas arranger les haricots séchés. Après-demain ce sera le troisième anniversaire de mon départ de Saint-Quentin. C’est vrai que les Annocque étaient originaires de Saint-Quentin. Je n’ai jamais mis les pieds à Saint-Quentin. Je n’ai jamais eu de raisons d’aller à Saint-Quentin. Combien de temps me faudra-t-il encore attendre avant d’y rentrer et dans quel état la retrouverai-je ? Enfin ça sera peut-être plus tôt que nous ne le pensons. Quelle joie ce jour-là ! Mes chers parents je pense toujours bien à vous, et espère que vous ne vous ennuyez pas trop. Il n’a pas mis « de moi ». Et de quoi d’autre ? Je vous quitte en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis, Madeleine et Jean, et toute la famille. Mes meilleures amitiés à tous les amis. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EAnnocque

vendredi 17 octobre 2014

Hublot de l’homme (3)



L’homme est un boa constrictor avec quatre membres supplémentaires pour faciliter l’étreinte.

L’homme est un mille-pattes victime de neuf cent quatre-vingt-seize amputations.

L’homme est un poulpe qui se sert de son encre pour se montrer au lieu de se cacher derrière.

jeudi 16 octobre 2014

les gens parfois

Parfois vous allez à la gare et une personne sur le quai vous fait un signe discret. Puis dans le train c’est un autre qui esquisse un salut. Plus tard les rues de Paris sont pleines de gens qui vous sourient, vous souhaitent carrément le bonjour ou vous adressent un clin d’œil plein de connivence.
Ce n’est pas désagréable. C’est même plutôt agréable. Mais tout bien considéré, c’est quand même un peu étrange. C’est quand même un peu étrange. C’est quand même un peu étrange.

mercredi 15 octobre 2014

Elli Kronauer et le rossignol brigand, à l’autre bout du Terminus



Vous n’êtes pas si forts : personne n’a trouvé de quel ouvrage post-exotique j’ai fait l’acquisition chez Charybde lors de la soirée consacrée à Antoine Volodine. Je vous avais pourtant donné un indice : « il y a un rapport avec chacun des deux personnages principaux de Terminus radieux. » Alors ? Alors ? Allez, bon prince, je vous recopie une phrase :

« Ils allèrent au pas dans cette direction, vers le carrefour de Levanidovo où, selon les chansons des chanteurs, jour et nuit le Rossignol Brigand somnolait dans son nid de ramures épineuses, ne dormant ni ne veillant, méditant sur les méfaits qu’il avait commis et sur ceux qui lui restaient encore à accomplir. »

Levanidovo, ça vous rappelle bien quelque chose ? C’est bon, je vous ouvre au hasard mon Terminus radieux :

« Il n’en pouvait plus du Levanidovo, de ses habitants, des horreurs et des aberrations oniriques qui s’y succédaient. »

Levanidovo, un carrefour, donc, où se croisent deux livres par ailleurs bien différents. Car Ilia Mouromietz et le rossignol brigand, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un bien plus petit livre que Terminus radieux. C’est une vieille byline russe, (« ces récits épiques chantés par les bardes au son des gouslis », nous dit la quatrième de couverture), chantée par un chanteur de notre temps – ou plutôt d’un autre temps puisqu’il se nomme… Elli Kronauer. Mais ce Kronauer-là n’est qu’un homonyme, m’a assuré Antoine Volodine, de celui qui « n’en pouvait plus du Levanidovo, de ses habitants, des horreurs et des aberrations oniriques qui s’y succédaient ». De fait, le personnage principal de Terminus radieux, je le disais dans mon premier billet, malgré son nom est l’un des rares personnages qui reste éloigné de toute production poétique ou littéraire. Au contraire de l’autre, celui qui est si j’ose dire bien plus principal que Kronauer, et contre lequel celui-ci ne peut rien : Solovieï – autrement dit (et heureusement qu’on me l’a dit car je ne l’aurais pas trouvé tout seul) : le Rossignol Brigand (en russe, bien sûr). C’est lui qui déjà faisait la loi au carrefour de Levanidovo dans la vieille byline, avec ses trois filles et ses trois gendres, cette byline qui est donc une source épique et séculaire de Terminus radieux, l’épopée post-exotique d’Antoine Volodine.

(J’ai oublié de préciser qu’Ilia Mouromietz et le rossignol brigand, d’Elli Kronauer, est publié à l’Ecole des Loisirs. Il n’y a pas d’âge pour entrer dans le post-exotisme. D’ailleurs : Ilia Mouromietz saura vous défendre.) 

mardi 14 octobre 2014

Hublot domestique : la cuisine (2)



Le manche de la casserole de Lichtenberg est amovible pour qu’on puisse l’égarer simultanément dans deux endroits différents.

Autrefois notre cuisinière trônait fièrement dans la cuisine. La voici aujourd’hui toute désemparée, le four ici, les plaques ailleurs, qui ne mérite même plus son nom.

Après une éclipse de plusieurs décennies, on observe un retour en grâce du poêle à bois dans nos intérieurs. La poêle à frire est pour sa part d’un usage historiquement plus constant.

dimanche 12 octobre 2014

Rond de café = Hublot



Le temps me piétine

je le laisse marcher devant

en comptant dans le cendrier

le nombre de cendres



Il faudra que je pense à arroser

régulièrement ce galet

on ne sait jamais



Toute fraîche

une toile d’araignée balance mollement

ses grappins de lumière

je me prends les rêves dedans



Une carotte sur mon bureau

pourquoi pas !



Rond de café = Hublot






samedi 11 octobre 2014

Hublot de l'homme (2)



L’homme est un manchot rarement empereur avec deux bras sauf accident.

L’homme est une limace qui pour détaler ventre à terre prend ses jambes à son cou.

L’homme est une tortue à domicile fixe, c’est plus léger.

vendredi 10 octobre 2014

Mon jeune grand-père (54)



Le 6 août 1917. Mes chers parents.
Lundi je vous envoyé une photo représentant les joueurs de foot-ball du camp. Je lis ce trait d’union comme un trait d’époque. Les « joueurs de foot-ball » aussi datent. Jeudi je me suis fait photographier et je vous enverrai une épreuve dès que je l’aurai reçue. Mais je n’en enverrai pas beaucoup, 1 mark la carte c’est cher, et mon maigre budget ne me permet pas d’en faire faire beaucoup. Cette carte est bien plus facile à lire que la précédente. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Comme courrier j’ai reçu les cartes de Papa des 18-20-21-23 et la lettre de maman du 22 et une carte du (ce doit être « du ») cousin Daguerre-Mahaut qui demande des nouvelles. Une vérification. Oui, c’est la première fois que je rencontre ce nom. Ne vous faites pas de mauvais sang, je passerai la période d’interruption sans souffrir car non seulement nos réserves sont suffisantes mais aussi (Mon jeune grand-père était sûrement latiniste. Non solum sed etiam.) le correspondant de D. ayant vu dans les journaux un avis officiel disant de ne pas tenir compte de nos lettres, n’interrompt pas les envois. Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette phrase, pourtant je ne crois pas me tromper. Comme colis j’ai reçu les colis 8-9-10. Tout était bien et en bon état sauf la boîte de (je n’arrive pas à lire) qui n’étant pas soudée avait fui et perdu la moitié de son contenu mais heureusement sans rien abîmer, pas même les photos qui sont très bien. les souliers de tennis sont bien quoique un peu trop justes. Les souliers de tennis. Je vous l’ai déjà demandé mais je vous le répète encore, envoyez-moi des lacets de chaussure en assez grand nombre. Depuis une quinzaine je n’en ai plus et suis forcé de me servir de vieux bouts noués ensemble. Envoyez-moi aussi quelques paires de chaussettes, une grande partie de celles que j’ai ont rétréci au lavage et sont trop petites. La question Combien chaussait mon jeune grand-père bêtement me traverse l’esprit. C’est vrai aussi que les pieds ont cette faculté de se rappeler impérativement à la pensée, depuis l’autre bout du corps. Pour les fruits frais nous ne pouvons en avoir que très rarement et à un prix très élevé. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. EAnnocque

jeudi 9 octobre 2014

Hublot domestique : la cuisine (1)



Le lave-vaisselle est un four plein d’eau qui s’obstine à cuire ce qui n’est plus dans l’assiette.

La cuiller en bois aussi a bien résisté à la révolution numérique.

Les poêles d’autrefois étaient plus attachantes en prévision de notre nostalgie.

mercredi 8 octobre 2014

Creusons le Bardo.



– Il faut creuser, dit Schmollowski. Je ne vois que ça. Il faut s’enterrer avant que les matrices nous attirent !
Il s’est attaqué au monticule de sable noir. Il a prévu une cavité juste à la base, un trou où il s’enfouira. Il a prévu qu’il se tassera là-dedans en position repliée, comme une chauve-souris en hibernation ou une momie nazca, et qu’il déclenchera au dernier moment une avalanche qui l’ensevelira, à la dernière heure du quarante-neuvième. Maintenant, pour rester ici au-delà du jour fatidique, il ne voit que ça.
Il creuse. La matière glisse sur ses bras, ruisselle. Sans pelle pour évacuer le gravier, sans planche pour consolider les parois, il est très difficile de construire une cavité de dimensions convenable.
Dadokian a quitté le belvédère, à son tour. Il rôde autour de Schmollowski avec des gestes et des soubresauts de désespoir. Il se penche sur le bord de l’entonnoir que Schmollowski essaie d’agrandir, et où sans cesse refluent des quantités énormes de matière noire.
– Bougez-vous, Dadokian ! le rudoie Schmollowski. Les forces de la réincarnation vont se déchaîner, ce n’est pas le moment de traînasser !…
– Je viens de recevoir un message radio, annonce Dadokian. Il ne reste plus que trois jours.

Antoine Volodine, Bardo or not bardo, Seuil, 2004, p. 195-196.

Oui, après Terminus radieux, j’avais envie de prolonger un peu ma visite entre la vie et la mort. Eh bien j’en ressors requinqué. Bardo or not bardo est sans doute l’un des livres les plus drôles de Volodine. C’est évidemment l’humour du désastre, n’empêche : ça donnerait presque envie de mourir, juste histoire de trouver comment ne pas se réincarner sans pour autant disparaître dans la Claire Lumière ; faut pas charrier non plus.

mardi 7 octobre 2014

Hublot de l'homme (1)



L’homme est un oiseau sans plume et sans bec qui ne pond pas d’œufs.

L’homme est un éléphant qui se sert de ses pattes avant au lieu de sa trompe parce qu’elle est trop courte.

L’homme est un kangourou qui ne saute qu’à l’occasion et range son portefeuille dans sa poche.

lundi 6 octobre 2014

dimanche 5 octobre 2014

hublot domestique : les toilettes (2)



Le papier n’a pas d’autre motif qu’hygiénique.



On tire en vain la chasse d’eau : les canards sauvages poursuivent leur vol imperturbable.


Le frein de chute ne concerne que l’abattant.

samedi 4 octobre 2014

Mon jeune grand-père (53)



Le 31 juillet 1917 – Mes chers parents –
Je reçu comme courrier les cartes de papa des 10-13-14-16-17 et la lettre de maman du 15 juillet. Combien de fois ai-je recopié cette phrase ou sa jumelle ? Quel sens cela a-t-il d’encore la recopier ? Je pourrais dire une fois pour toutes que, dans chacune de ses cartes, il y a une rubrique où Edmond énumère le courrier qu’il a reçu et dont le noyau est constitué des cartes de son père et d’une lettre de sa mère. Je le dirais une fois pour toutes et on n’en parlerait plus. Ce serait moins fastidieux. Mais si je le faisais, est-ce que ça rendrait justice à cette correspondance dont le sens n’est que dans la répétition du même parce que chaque jour serait le même que la veille sans les aléas du temps et ceux du courrier, précisément ? Alors je continue : J’ai reçu les colis gare 5, 6 et 7 en bon état sauf le pain qui est toujours complètement moisi. Maman a eu une bonne idée de m’envoyer une paire de chaussettes de coton ; car non seulement c’est plus élégant mais c’est aussi moins chaud. Personne ne m’entend mais c’est à voix haute que je lis ces phrases, d’un ton hésitant parce que je peine à déchiffrer, et qui résonne à mes oreilles comme la voix de quelqu’un pour qui la lecture n’est pas une pratique familière. Louis ne pourra pas voir son service à fumeurs à sa prochaine permission car l’expédition des colis n’est pas encore rétablie. Vous lui direz que je lui souhaite beau temps et une bonne permission. Tandis que je lis cette phrase une photo s’impose à ma mémoire. Le souvenir est flou, je ne sais plus si Edmond et Louis sont en uniforme, je ne sais plus si Geneviève est assise au premier plan devant ses frères debout ; il se peut que je confonde plusieurs photos. Je me souviens juste d’une certaine gaucherie dans la pose de Louis qui tranche avec l’aisance de son cadet. J’ai en effet (je ne comprends pas, je lis « bien » suivi d’un mot très court, deux lettres au plus ; ça ressemble à un n) de ce que vous me racontez au sujet de ma jumelle, Lucie, (je crois lire « Lucie », le mot est surchargé mais ça me paraît vraisemblable, il doit s’agir de sa cousine Lucie Mangot, peut-être avait-elle le même âge), le même tour m’est arrivé quand je l’ai reçue. Le secret c’est qu’elle est (je lis « couliste ») pour éviter la longueur due au fort qui justement. Je n’y comprends rien. Ce ne doit pas être ça. C’est idiot de recopier ces mots qui ne sont sûrement pas les bons. Mais peut-être que ne pas comprendre fait partie de cette chose que je suis en train de faire. Vous n’avez donc qu’à la tuer vous verrez parfaitement. Qu’est-ce que ça veut dire ? Elle n’a qu’un défaut c’est qu’elle a un champ très petit. Ça ne doit pas être bien criminel en tout cas. J’ai dans un journal (il a dû oublier « lu ») que le Ct Gerdin (sous réserve) du Pavillon était en Suisse, peut-être aurez-vous bientôt de ses nouvelles. Puisque maman désire une nouvelle photo, je me ferai refaire, mais maintenant nous sommes obligés d’avoir à faire (sic) aux photographes civils et ils prennent très cher. Si j’avais su que la mesure pour les colis devait durer si peu de temps je ne vous l’aurais pas écrite, car je me doute que vous vous tourmentez.
Depuis quelques jours il refait bien chaud. J’ai fait une partie de tennis ce matin et j’ai été obligé de changer de linge. Tout de même, Edmond ne manque pas de talent pour tenter de substituer un souci imaginaire aux réels tourments. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et tte la famille. EAnnocque

vendredi 3 octobre 2014

hauts plateaux en vue



Et dans un mois…

Un projet qui est né sur ces Hublots (ou plutôt les précédents), qui y a grandi, qui y a évolué, et qui bientôt continuera d’évoluer ailleurs. (La mention de genre ne doit pas effrayer. C’est un peu comme la direction assistée, on y gagne en souplesse et on l’oublie très vite.)

jeudi 2 octobre 2014

Auditeurs et auditrices d'Off-Shore-Info, Antoine Volodine en direct de Charybde

Pour les lecteurs retenus dans le Bardo qui n'ont pas pu venir écouter Antoine Volodine hier soir chez Charybde, l'entretien a été enregistré par Mario Schmunck, je suppose, et qu'on remercie.

(Oui, vous avez bien deviné que je suis passé de Terminus radieux à Bardo or not Bardo.) (Et puisque vous êtes si fort, devinez de quel ouvrage post-exotique qui manquait à ma collection j'ai fait hier l'acquisition.) (Un indice : il y a un rapport avec chacun des deux personnages principaux de Terminus radieux.) (Comment ça, vous n'avez pas encore lu Terminus radieux ? Mais qu'attendez-vous ?)