dimanche 31 mai 2015

Mon jeune grand-père (85)




Bütow, le 15 novembre 1917. Mes chers parents.

Notre nouveau système postal n’a pas encore été modifié, et c’est aujourd’hui que je dois écrire une lettre ; je la remplace par 2 cartes pour pouvoir écrire à ma tante Maria. « C’est aujourd’hui que je dois écrire. » Une lettre. A côté des cartes, il y a aussi des lettres. Je les ai aussi, les lettres. Instinctivement, j’ai commencé par les cartes : un paquet bien homogène, au format unique, plus facile à manier que les lettres pliées au papier fragilisé par le temps. Ce n’est pas du tout comme ça qu’il aurait fallu faire. Il aurait fallu tout ouvrir, tout classer par ordre chronologique. C’est ça qu’il aurait fallu faire. Je n’ai du reste pas grand’chose à vous dire, vous ayant écrit il y a trois jours et n’ayant pas reçu de lettres depuis. La vie a déjà repris son petit trin-trin (sic) ordinaire (« ordinaire » surcharge un autre mot que je ne lis pas) et les événements ne sont pas bien nombreux. Un changement de camp n’est pas un changement. Ce manque de correspondance correspond paraît-il à une fermeture de frontière de plusieurs semaines. C’est bien ennuyeux pour nous, car cela supprime les seuls moments de joie que nous pouvons avoir. Enfin nous en prenons notre parti, car il est inutile de se laisser (Je n’arrive pas à lire, on dirait « déballer ».) J’ai reçu un seul colis le n°19 en très bon état. Mais demain je serai plus heureux : la liste est déjà affichée et je suis inscrit huit fois. Demain je serai plus heureux. Voudriez-vous m’envoyer une paire de gants quelconque en laine par exemple (j’en avais une paire dans ma cantine) car la seule que je possède (en peau) commence à être usée. J’aurais besoin aussi d’un képi, le mien commence à ne plus être mettable et mon casque m’a vite été pris par les autorités allemandes. et une paire de bandes molletières (ces derniers mots, « une paire de bandes molletières » ont été rajoutés dans le minuscule interligne au-dessus du début de la phrase suivante) Je voudrais un képi rouge ancien modèle, car c’est assez la mode. Je vous rappelle ma pointure (57). Dans cinq jours j’aurai dix-huit mois de captivité. Si l’accord est conclu je n’aurai plus longtemps à rester ici, mais j’ai bien peur que cela n’arrive jamais. (Les prisonniers sont des gens qui ne comptent et qui ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux !!!) Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant ts de tt mon cœur. EAnnocque


samedi 30 mai 2015

Tranche de Molloy



Mais c’est seulement depuis que je ne vis plus que je pense, à ces choses-là et aux autres. C’est dans la tranquillité de la décomposition que je me rappelle cette longue émotion confuse que fut ma vie, et que je la juge, comme il est dit que Dieu nous jugera et avec autant d’impertinence. Décomposer c’est vivre aussi, je le sais, je le sais, ne me fatiguez pas, mais on n’y est pas toujours tout entier. D’ailleurs de cette vie-là aussi j’aurai peut-être la bonté de vous entretenir un  jour, le jour où je saurai qu’en croyant savoir je ne faisais qu’exister et que la passion sans forme ni stations m’aura mangé jusqu’aux chairs putrides et qu’en sachant cela je ne sais rien, que je ne fais que crier comme je n’ai fait que crier, plus ou moins fort, plus ou moins ouvertement. Alors crions, c’est censé faire du bien. Oui, crions, cette fois-ci, puis encore une peut-être. Crions que le soleil déclinant donnait en plein sur la blanche façade du poste. On se serait cru en Chine. Une ombre complexe s’y dessinait. C’était moi et ma bicyclette.

Jusqu’à « sans forme ni stations » le papier est d’un blanc tout à fait acceptable mais ensuite c’est-à-dire à partir de la page 33 il est d’un jaune, d’un jaunâtre plutôt dont je ne me souviens pas. C’est le jaune du temps qui passe et qui fait que le blanc passe aussi mais plus ou moins selon la qualité du papier qui n’est pas uniforme dans cette édition de la toute récente collection « double » des éditions de Minuit, toute récente quand j’en ai fait l’acquisition s’entend, mais non ça n’en fait que trente, trente-trois puisque vous insistez, trente-trois ans et une jolie coïncidence de plus. De plus car à chaque fois que je le lis, celui-là ou un autre armé du même trident comme il dira plus tard, il y a toujours quelque chose qui coïncide. Non le livre n’avait pas ces allures de gâteau marbré quand j’en ai fait l’acquisition il y a trente-trois ans. Mais ça ne durera pas me dit la tranche. Un peu plus loin le papier va redevenir blanc. Ça ne voudra rien dire mais ça aura l’air de vouloir dire quelque chose. C’est toujours comme ça : rien ne veut rien dire et tout a l’air de vouloir dire quelque chose.

Q2Π


vendredi 29 mai 2015

joyeux vendredi


Je sais où aller ce soir. Et maintenant vous aussi. Pour savoir tout le bien que je pense de ce roman, c'est ici.

mercredi 27 mai 2015

Un étonnement républicain



Le sens d’un mot n’est pas fait pour durer : les syllabes qu’il nous faut prononcer pour le dire largement lui survivent. Regarder étonner, autrefois signifiant « frapper par le tonnerre », qui aujourd’hui vaut encore moins que surprendre. On l’emploie encore tous les jours, pourtant, même si son sens est usé jusqu’à la corde.

Ainsi en est-il aussi de républicain, qui devient paraît-il le nouveau nom d’un parti connu notamment pour sa recherche de qui ne veut rien dire : car ne rien dire aux yeux de ses dirigeants serait le meilleur besoin de rassembler ou d’unir (RPR, UMP). On a un peu de mal à saisir la nécessité d’un parti républicain dans un pays où depuis des lustres tout le monde se réclame de la république. Les gars vous êtes tous avec moi l’ennemi n’existe pas. Le fait est que l’observateur peine parfois à distinguer les futurs républicains des actuels socialistes dont certains d’ailleurs changeraient volontiers de nom : le sens d’un mot n’est pas fait pour durer, il n’y a pas de raison que socialiste y fasse exception. Bref.

Si la République était en danger, on comprendrait mieux qu’il faille des républicains pour la défendre. Mais peut-être après tout l’est-elle ? Peut-être est-ce là ce qu’il faut comprendre ? Je ne sais pas si la République est en danger, mais en France, il me semble que la Ve est morte il y a treize ans, sans qu’on se soit chargé en haut lieu de prendre acte de son décès. Qu’un candidat parvienne au second tour alors que l’énorme majorité des votants n’en aurait voulu pour rien au monde, il y a là quelque chose qui choque la raison. Et même la morale. Rappelons tout de même que le père Le Pen n’a pas été fichu de dépasser même 20 % des voix, tant s’en faut, face un candidat aussi impopulaire que Chirac l’était à l’époque. C’est misérable. Misérable et à l’évidence antirépublicain, puisque les électeurs ont été volés d’un vrai second tour : n’importe qui ou presque aurait fait mieux que Le Pen face à Chirac.

Et pourtant, ce résultat antirépublicain n’est dû à aucune fraude ; c’est juste le système qui a fait faillite. Depuis lors, les gouvernements se sont succédé, laissant soigneusement en place les institutions grâce auxquelles ils sont devenus des gouvernements, précisément : on comprend la logique. Mais je ne suis pas bien certain que cette logique soit, à proprement parler, républicaine. Ce système de représentation politique par la personne transforme le vote en l’un de ces jeux télévisés où l’on choisit d’abord qui on élimine. Hollande a été élu grâce à Sarkozy dont on voulait se débarrasser. Certes on peut compter sur l’aveuglement de ce « républicain » pour commettre la bêtise (du point de vue de son clan politique) de se représenter – en tout cas c’est certainement l’espoir nourri en face. A droite comme à droite (on n’ose plus dire à gauche) la question du second tour ne se pose plus : la fille de son père y a sa place réservée ; on pourra alors compter sur le sentiment républicain pour balayer le Front National. L’électeur sera encore privé de son second tour et sommé de voter utile (c’est-à-dire de voter contre ses convictions) au premier tour.

Après quoi pour cinq ans certains continueront donc à se proclamer républicains, sans que ni eux ni les autres ne proposent quoi que ce soit pour améliorer ce mode de scrutin (sans parler du reste des institutions de la défunte Ve République). Personnellement, puisque le système nous incite à voter contre plutôt que de voter pour, je me demande pourquoi on n’instaurerait pas carrément un avant-premier tour où l’on voterait pour éliminer le parti qu’on ne veut pas voir représenté au second tour. Ainsi les républicains sans guillemets se réuniraient contre ce qui leur paraît le plus contraire à la République. Hein ? Pourquoi pas ?


lundi 25 mai 2015

Avine en avion



Avine en avion

le vol MH493

en classe économique

la pluie qui tombe

la pluie qui tombe

en mythobézoarchibermiphiscoté sous quinzaine

Avine

il a froid

il est grand

la pluie qui tombe

il est trop grand

ses genoux lui rabotent les mâchoires, sous la casquette, un visage sans viande, un œil à travers le hublot, il voit les parcelles de la France, bien ordonnée, comme au fond de la mer, sous les nuages, une oreille à l’affût, toujours la plainte des Lulutes à Jésus Flageolet

guesh thorkeyrig xùa curyé
huigneu ma lingueu ross’
et raide !


Christophe Macquet, Tchoôl !, Le grand os, 2013, p. 9-10.



Et ça n’est que le début du voyage. Romain Verger parle très bien de Tchoôl ! dans l’Anagnoste, ainsi que Typhaine Garnier dans Sitaudis.

dimanche 24 mai 2015

Mon jeune grand-père (84)



Butow, le 12 novembre 1917. Le 12 novembre. Mais 1917. Ma bien chère Maman.
Cette carte aussi est à l’encre, une encre plus franchement noire, à moins que ce ne soit la plume qui soit plus fine. Comme la correspondance n’est pas très régulière en ce moment, je m’y prends à l’avance pour t’envoyer mes vœux de bonne fête, car je tiens à ce qu’ils arrivent à temps. Il faut quand même que j’aille jeter un œil dans mes notes pour me rappeler que mon arrière-grand-mère se prénommait Lucie, et un autre sur Google pour apprendre que la Sainte-Lucie se fête le 13 décembre. Je t’envoie à l’occasion de la Ste Lucie (je n’avais pas lu jusque-là, ma lecture est en direct) les meilleurs souhaits que je forme pour ton bonheur et ta santé. Je profite aussi de cette occasion pour te redire toute mon affection et pour te remercier de tout le mal que tu donnes (« te » manque) pour m’envoyer tout ce que j’ai besoin _ Je commence à être tout à fait installé ; notre petite chambre a un aspect très gai Est-il toujours avec Daussy ?, décorée qu’elle est de photos et de gravures. Le temps est à peu près le même que chez nous à la même époque ; c’est-à-dire assez humide. Mais nous avons de quoi nous chauffer et jusqu’ici nous n’avons pas souffert du froid. Le seul défaut que je trouve à la chambre c’est qu’elle est trop bruyante et qu’il est difficile de travailler sérieusement. Les lettres et les colis commencent à arriver, et cela fait plaisir. J’ai reçu les cartes de papa des 17-19-20-22-23-24 et la lettre de maman du 21 plus une carte du 7 du cousin Je n’arrive pas à lire. Ça ressemble à « Noip » mais ce n’est sûrement pas ça. Je vais regarder dans mes notes pour voir si je trouve quelque chose. Non. Je ne vois rien qui puisse ressembler à ça, ni dans les prénoms, ni dans les patronymes. C’est peut-être un surnom. Ou un nom dont nous avons perdu la trace. Les traces sont tellement effacées. J’ai été content de savoir qu’il était toujours en bonne santé. J’ai reçu les colis 16 et 22 qui étaient en bon état. J’ai causé avec un capitaine et un lt (si je lis bien) du 25 qui ont tous deux bien connu mon oncle. Là il s’agit sans doute d’Hector Mangot, commandant, et décédé le 21 septembre de cette année-là. Le 1er qui est de l’active le connaissait bien, le 2e était mitrailleur dans son Bon  (son bataillon) et a eu pendant longtemps son poste à côté du sien et ils faisaient ensemble de longues parties de piquet. C’est à peine si je sais que le piquet est un jeu de cartes. D’autres officiers sont encore arrivés. J’ai trouvé Lecerf-Renaud d’Arras (le fils) lt au 145 pris à Maubeuge. J’ai aussi vu un autre lt du 87 pris en sept. 14, il était officier de réserve. 33 officiers de Reisen sont revenus nous rejoindre vendredi. Je crois que le camp est maintenant au complet. Nous sommes environ 450. Je te quitte ma chère Maman en te renouvelant mes vœux de bonne fête et en t’embrassant bien fort ainsi que Papa et tte la famille. E La signature, soulignée, est illisible. 

samedi 23 mai 2015

vendredi 22 mai 2015

Mon jeune grand-père (83)



De nouveau la carte est à l’horizontale.
Bütow le 1er novembre 1917.
Je suis arrivé hier soir en bonne santé à mon nouveau camp.
La nouvelle adresse est
Offiziergefangenenlager Bütow
                             in Pommern
Baraque 9 – chambre 36d.
Je vous embrasse tous bien fort et de tout cœur.
EAnnocque
Très lisible, la signature s’étale sur près d’une demi-ligne.


jeudi 21 mai 2015

Dits des xhuxha’i



The Black Herald n’est pas qu’une revue, c’est aussi – ou plutôt Black Herald Press est aussi – une maison d’édition, pareillement de noir vêtue, et où je viens de lire les Dits des xhuxha’i, (ou encore Tales of the xhuxha’i, car l’édition comme la revue est bilingue), recueil de vingt-deux poèmes d’Anne-Sylvie Salzman. On y est à la fois loin et proche des Dernières Nouvelles d’Œsthrénie, du même auteur comme on dit, rappelez-vous. Apparemment loin par l’épaisseur de l’objet, cette fois très mince, et par le genre, poétique. Encore que. Les Dernières Nouvelles d’Œsthrénie étaient un roman qui était aussi autre chose, une manière de géographie et d’Histoire fictive, qui donnait chair et sang à tout un peuple, lequel se mettait à vivre (et encore davantage à mourir) sous nos yeux. Or ces Dits des xhuxha’i, ces poèmes comme je les ai un peu vite appelés (eux-mêmes se disent « chants », « contes » ou « malédictions »), sont signés Anne-Sylvie Salzman à la manière dont les Dernières Nouvelles d’Œsthrénie sont signés Anne-Sylvie Salzman : avec le plus grand effacement possible de l’auteur même. C’est aussi à un peuple que la parole est donnée, et là encore le mythe est en marche. D’ailleurs l’envie traverserait bien l’esprit d’interroger l’oracle Google sur l’existence de ces xhuxha’i comme sur celle de l’Œsthrénie, et l’on trouverait en effet quelque chose, puisque les remerciements à la fin du recueil nous informent que ces femmes dont les voix d’Anne-Sylvie Salzman disent l’origine et la fin doivent leur existence à « 22 dessins au sang menstruel et à la mine de plomb de Lmg Névroplasticienne », « on peut voir ces œuvres en ligne à l’adresse suivante : http://lmg-nevroplasticienne.com/?page_id=4613 » (l’avantage de recopier ça ici c’est qu’il ne vous reste plus qu’à cliquer). Mais seule une citation vous dira ce que ces textes ont d’essentiel :







VII. (chant xhuxha’i)





Trois jambes : oh, j’ai trois jambes, mon aimé : un chien m’a prise.

Un chien, un cheval que je croyais homme.

Un sanglier.

Un serpent.



Où es-tu, aimé ?

Je te cherche dans la vallée.

Tes cheveux sont noirs.



Je te tresse trois cornes

avec mon sang.





Anne-Sylvie Salzman, Dits des xhuxha’i, Black Herald Press, 2015, p. 20.

mercredi 20 mai 2015

Révolution avec ou sans l’accent




Au courrier de ce matin je découvre le nouveau numéro de la très belle revue bilingue The Black Herald, qui me fait le plaisir d’accueillir un de mes textes inédits : Révolution. (C’est sans doute de tout ce que j’ai écrit ce qui s’apparente le plus à une nouvelle fantastique – à moins que ce ne soit plutôt une fiction conjecturale.) Je vous recopie juste les noms du sommaire, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici ou de là-bas, histoire de vous allécher un peu (d’ailleurs j’y reviendrai) : David Gascoyne, Alistair Ian Blyth, Pierre Cendors, Emil Cioran, Andrew Fentham, Peter Oswald, Charles Nodier, Jos Roy, Heller Levinson, Philippe Annocque, Anthony Seidman, Victor Segalen, Afonso Cruz, David Spittle, César Vallejo, Peter Oswald, Yves et Ada Rémy, Michael Lee Rattigan, Olive Moore, Paul Stubbs, Egon Bondy.

Et c’est grâce à Rosemary Lloyd que j’ai le plaisir de me lire en anglais. A revolution for me.


lundi 18 mai 2015

Soutien à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin en Yvelines

Je relaie le message de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin en Yvelines et vous engage vivement à signer la pétition en sa faveur.


NON à la FERMETURE de la MAISON de la POÉSIE de Saint-Quentin-en-Yvelines !
JE REFUSE LA FERMETURE DE LA MAISON DE LA POESIE DE ST QUENTIN EN YVELINES,  je demande le maintien de ses activités DANS ses murs et HORS les murs.
JE SOUTIENS une des plus belles vitrines de la Poésie en France.
JE SOUTIENS LA POÉSIE, activité essentielle à une société démocratique et humaniste.
Créée en 2002, la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines a su ancrer la poésie sur le territoire saint-quentinois, et bien au-delà, grâce au festival PoésYvelines, soutenu par le Conseil départemental des Yvelines (Conseil Général) dès 2004. Pour le Rectorat de Versailles, la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines est l’établissement de référence pour les projets scolaires liés à la lecture et à l’écriture.
Elle est reconnue en France mais aussi à l’étranger comme un des équipements les plus actifs dédiés à la poésie et aux poètes d’aujourd’hui.
Lors du Conseil communautaire du 27 avril 2015, la  majorité de la Communauté d’agglomération a décidé la fermeture de la Maison de la Poésie au double prétexte qu’il faut faire des économies et qu’elle est un « équipement confidentiel ». La Maison de la Poésie serait alors remplacée par une « mission poésie intégrée au réseau des médiathèques ».
Fermer la Maison de la Poésie, ce serait se séparer d’un lieu défini, identifiable, atypique, pour tous les habitants et spectateurs, pour les artistes et poètes : lieu ouvert de rencontres et d’échanges avec les passeurs de la poésie et de la création d’aujourd’hui, et laboratoire de création.
Fermer la Maison de la Poésie, ce serait se priver d’un outil complémentaire à l’ensemble de l’offre culturelle du territoire, ce serait se priver d’une compétence rare pour un domaine exigeant mais non élitiste.
Fermer la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, ce serait rompre ce processus lent et inquantifiable de la pensée, l’irruption des mots, l’engagement de tous les jours pour des jours meilleurs.
Mesdames et Messieurs les élus, laissez ouverte et vivante la Poésie et Sa Maison !
Adressée à
M. M Laugier, Président de la Communauté d'Agglomération de Saint-Quentin en Yvelines
M. E-A. Junes, Vice Président chargé de la vie culturelle
MAINTENEZ OUVERTE la Maison de la POÉSIE de Saint-Quentin en Yvelines, et ses activités DANS SES MURS ET HORS LES MURS

dimanche 17 mai 2015

Mon jeune grand-père (82)



Le 29 octobre 1917. Ecrite le même jour, donc. Mais cette fois-ci c’est de nouveau la toute petite écriture serrée sur la carte tenue verticalement. A l’encre, toutefois. Mon cher Papa. Voir ma nouvelle adresse au dos. Cette mention rajoutée en tout petits caractères sur le seul espace resté libre. « Adresse au dos » n’est peut-être pas à proprement souligné, c’est peut-être juste un trait pour séparer du corps de la lettre.
Au dos, l’adresse est bien « Offiziergefangenenlager Bütow in Pommern » comme sur la carte précédente ; elle corrige « Reisen in Posen » qui est raturé. Le contenu me dira sans doute si elle a été écrite avant qu’Edmond ait été informé de son changement de camp.
J’espère que cette carte te parviendra avant le 20 novembre ; car c’est à elle que je confie mes vœux de bonne fête à l’occasion de la Saint-Edmond. Mon arrière-grand-père aussi s’appelait Edmond. Peut-être était-on dans un monde où l’on croyait encore à la reproduction du même. Edmond était devenu officier comme Edmond avant lui. Je crois même savoir qu’Edmond, père d’Edmond, aurait pris part à la guerre de 1870, auquel cas il aurait été encore plus jeune que son fils. Je souhaite que ta santé se maintienne toujours bonne Je regarde les dates. Le père est mort neuf mois après le fils. Gestation inversée. et que tu ne souffres pas trop de ton estomac. Ici encore, mimétisme filial. Mais je n’ai pas connaissance que ce soit par l’estomac que mon arrière-grand-père soit parti. C’était un vieil homme en 1929. Je fais également des vœux pour nous soyons bientôt tous réunis. L’année dernière à pareille époque, j’espérais être auprès de toi cette année pour t’embrasser du meilleur de mon cœur. Puisque Dieu ne l’a pas voulu, je me résigne en espérant être plus heureux (surcharge : il avait d’abord écrit « en espérant que cette fois ») en 1918. Le 20 novembre, Edmond, tu seras sur des charbons ardents. Mais à Amiens ? Déjà ? Je n’y crois pas. Je profite de cette occasion pour te remercier une fois de plus de tout le mal que tu donnes (« te » manque) pour me faire plaisir et pour adoucir mon sort _ Maintenant j’ai une nouvelle à vous annoncer. Voilà. Je change de camp. Ce midi nous avons été prévenus que cent officiers devaient partir et je suis parmi eux. Je ne sais pas encore où nous allons. La carte précédente est donc en réalité la carte suivante, et les deux ont dû être postées en même temps. A part l’ennui du retard qui sera causé aux lettres et aux paquets, cela me va assez. Je tomberai peut-être plus mal, mais cela m’est égal ; il y a trop longtemps que j’étais au même endroit : le changement me fera du bien. Le changement de camp est donc aussi un « changement » – après tout. Le temps de se faire une nouvelle installation sera du temps qui passera très vite. Et c’est important que le temps passe vite. Le temps n’est pas encore mauvais Le temps et le temps sont les deux sujets. , et si le voyage doit être long, nous n’avons pas à craindre de souffrir du froid _ J’ai été assez favorisé ces jours-ci par la correspondance. J’ai reçu les cartes de Papa des 5, 2, 6, 8, 9, 10, 11, 13 et les lettres de maman des 7 et 14. La carte du 11 était censurée après ce que tu me dis des manteaux. Je suis content de savoir que Louis va mieux, j’espère que cela va continuer et qu’il sera bientôt remis. Je comprends qu’avec son caractère . il doit se morfondre de rester enfermé Il y a un point assez net quoique immotivé après « caractère ». Il est peut-être dû au fait que Louis avait ce qu’Edmond et sans doute toute la famille appelaient un « caractère ». , mais dis-lui qu’il faut savoir se résigner _ Comme colis je n’ai reçu que le n°15 _ C’est aujourd’hui que vous vous mettez en route, je vous suis par la pensée et je fais des vœux pour que vous fassiez un bon voyage. Quimper-Amiens. Je te quitte, mon cher Papa, en renouvelant mes vœux de bonne fête et en t’embrassant bien fort ainsi que ma chère maman, Geneviève, Louis, mes 2 tantes et toute la famille. _ Nous partons demain matin _ Ces mots ont été rajouté en minuscule juste au bord bas de la carte. Ton fils qui t’aime de tout son cœur

vendredi 15 mai 2015

Mon jeune grand-père (81)


Reisen le 29 octobre 1917
La carte cette fois est tenue à l’horizontale. En format « paysage », comme on dirait aujourd’hui. Elle est encore à l’encre.
Mes chers parents
Je pars demain après-midi pour un nouveau camp en Poméranie. Voici ma nouvelle adresse.
Offiziergefangenenlager
Bütow in Pommern
Je vous embrasse tous bien fort
EAnnocque
Voilà : on change de paysage. Wikipédia m’apprend qu’en 2009 Bütow comptait 478 habitants. C’est toujours en Allemagne (contrairement à Reisen, revenu en Pologne).

jeudi 14 mai 2015

Antoine Boute a une blague. Moi aussi.



Dans les Morts rigolos non plus, il n’y a pas tromperie sur la marchandise : les Morts y sont vraiment rigolos. D’ailleurs l’incipit vous met d’emblée dans la situation :
« J’ai une blague. »
Alors voilà on pourrait dire ça : c’est l’histoire d’un type qui a une blague à raconter mais en fait non : c’est l’histoire d’un type qui annonce qu’il a une blague à raconter, ce qui modifie la donne dès le départ, transformant le lecteur en « blagué », en attente de la chute de la blague (on le lui rappelle régulièrement, au cas où il serait tenté de l’oublier, qu’il est en attente de la chute de la blague), tandis qu’il lit un livre de plus de 250 pages quand même, ce qui pour un livre est une longueur assez courante mais pour une blague c’est beaucoup ; et pendant le temps que sa blague, suppose-t-on, se met en place, il nous raconte comment de clerc de notaire que fugacement il fut il est devenu organisateur d’enterrements-performances sous formes de scénographies poétiques et comment il est devenu papa en même temps. La blague prend du temps et ne manque pas d’ampleur : il faut devenir papa pour écrire sous la dictée de ses enfants suffisamment grandis mais pas trop quand même l’histoire des Morts rigolos. N’empêche : c’est rigolo. Tout en parlant de la mort (ce qui est une bonne façon de parler de la vie).
Antoine Boute est écrivain, performer et conférencier. (Là je ne me fatigue pas : je recopie la 4e.) Je devine un microcosme dont je ne connais qu’à peine l’existence – la littérature contemporaine n’est pas un milieu mais un truc complètement disparate où bien souvent l’on ne connaît pas l’existence du voisin – et la poésie contemporaine j’ai l’impression que c’est pareil sauf que c’est pire. Du coup j’ai une blague, moi aussi. C’est de faire lire les Morts rigolos à des gens qui n’auraient jamais entendu parler d’Antoine Boute, ni de la collection Les grands soirs (des éditions Les petits matins). Ça doit se trouver. Ce serait une bonne blague. Ce serait une bonne blague pour le lecteur et pour l’auteur, qui ferait bien rigoler tout le monde.


mardi 12 mai 2015

Votre soirée de demain

Demain soir à 19h30, l'excellente librairie Charybde (129 rue de Charenton dans le XIIe, non loin de la Gare de Lyon) a l'excellente idée d'inviter Monique Rivet pour son Cahier d'Alberto - rappelez-vous. Rien ne saurait me faire manquer ça.


lundi 11 mai 2015

les bons départs



Le cordon ombilical est indispensable à la vie intra-utérine – à la fin de laquelle on peut encore l’employer pour se pendre.

Le nouveau-né pleure d’avoir raté son suicide.


vendredi 8 mai 2015

Thérèse Raquin en Livre de Poche : mauvaises notes



Quant aux « classiques », comme on appelle un peu vite ces livres dont le succès semble résister au temps, il n’y a plus guère que dans les classes qu’on les lit encore, à en croire les éditeurs – c’est ce que je me dis en sortant d’un Thérèse Raquin chez Le Livre de Poche, collection Les Classiques de Poche (c’est écrit dessus) ; édition que je ne conseillerai pas au lecteur qui, n’ayant pas encore lu Thérèse Raquin, serait tenté de l’y découvrir. Les notes y sont nombreuses, on vous y explique par exemple le sens d’« impudence » ou d’« implacable ». Bon. Mais faut-il vraiment que, sous prétexte que l’édition s’adresse à des élèves (ce qu’elle pouvait faire en l’annonçant plus clairement en couverture), faut-il absolument priver ces jeunes gens du plaisir de découvrir l’histoire par eux-mêmes ? Les deux événements majeurs du récit (disons : le dénouement de la première moitié et le dénouement final) sont carrément annoncés, sans la moindre précaution, dans les notes. Histoire de bien rappeler à nos jeunes lecteurs que s’ils lisent, c’est parce que l’école les y oblige ; pas du tout parce qu’ils pourraient trouver, pourquoi pas, du plaisir à cette lecture. Spoiler, comme on dit aujourd’hui. Gâcheur, en français, c’est parlant aussi. En revanche, alors que tout du long de Thérèse Raquin court la métaphore obsessionnelle de l’enterré vivant – c’est tout le drame de Thérèse –, même lorsque, concernant un autre personnage, on tombe sur cette phrase :
« Ses sensations ressemblaient à celles d’un homme tombé en léthargie qu’on enterrerait et qui, bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit sourd des pelletées de sable. »
jamais n’est fait le rapprochement avec la Mort d’Olivier Bécaille, cette nouvelle de Zola où l’enterré vivant n’est pas là simplement à titre métaphorique. Et pourtant, pour rester en pédagogie de la littérature, c’est une nouvelle très accessible au jeune élève qui serait curieux de prolonger sa découverte de Zola.


Allez, une petite image de Walking Dead en illustration parce que les amateurs de cette série savent particulièrement bien ce que Spoiler veut dire et que des morts qui marchent c’est un peu la même chose que des enterrés vivants, sauf que c’est exactement le contraire – quoi.

jeudi 7 mai 2015

mercredi 6 mai 2015

Mon jeune grand-père (80)



 Le 23 octobre 1917. Mes chers parents. Cette carte aussi est écrite à l’encre. Ça m’en facilite considérablement la lecture.
La correspondance continue à ne pas être régulière. Je n’ai rien reçu ces cinq jours-ci que la lettre de Papa du 1er et ses cartes des 3 et 4 plus une de Louis Mangot. Louis Mangot, c’est le nom de son cousin germain. Edmond précise sans doute le nom de famille pour éviter la confusion avec son frère. Je ne sais rien sur Louis Mangot. Comme colis c’est encore pire. La semaine dernière il n’y a pas eu d’arrivage ; j’ai reçu seulement ce matin le colis n°14. Les pommes étaient en bon état. La lettre du petit Louis est très gentille, quoique ne me paraissant peut-être pas aussi triste que l’on pourrait s’y attendre, mais il est encore très jeune, je crois ; quel âge ont-ils donc tous les deux, je ne m’en rappelle plus. Le « petit Louis » est certainement Louis Mangot, dont le père Hector, le frère de mon arrière-grand-mère, vient de mourir, le 21 septembre, à l’âge de quarante-trois ans, je ne sais pas comment – je sais juste qu’il était lui aussi officier. Il est possible aussi que ce jeune Louis ne veuille pas par sa lettre attrister son cousin prisonnier. Edmond est bien jeune aussi. Pour les manteaux, je ne sais ce qu’on répondra, mais d’après ce que je me rappelle, il ne doit pas y en avoir avec pèlerine. Je demandais un manteau simplement parce que c’est plus ample qu’une capote et qu’on peut le faire rectifier comme on veut. Je me doute bien que vous devez avoir du mal à vous procurer des boîtes pour mes colis. Si seulement je pouvais vous les renvoyer ! Je me rends bien compte du travail que vous devez avoir pour le déménagement ; je vous plains et regrette de n’être pas avec vous pour vous aider. Dimanche, 20 nouveaux officiers sont arrivés ici. Parmi eux il y en a trois qui nous avaient quittés il y a 4 mois ; il y a aussi un colonel. Ils viennent d’un camp de représailles où ils ont été assez malheureux. J’espère que l’indisposition de Louis n’est pas grave et qu’il sera bientôt remis. Mais oui. L’automne paraît vouloir être assez beau. Jusqu’à présent nous avons beau temps, quand il pleut, cela a lieu la nuit et dans la journée il n’y paraît pas. Je vous quitte mes bien chers parents en vs embrassant bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève Louis et tte la famille. Votre fils qui vous aime. EAnn


mardi 5 mai 2015

Mikki et le village miniature



Mikki et le village miniature est un livre dont le titre annonce franco le sujet, il n’y a pas à tortiller : ça parle de Mikki et du village miniature, et notamment de Mikki et le village miniature, autrement dit des relations qu’il y a ou qu’il n’y a pas entre Mikki et le village miniature.

La relation d’un titre au livre qu’il désigne, c’est intéressant aussi. Certains font mine de s’ignorer, de se tourner carrément le dos. A l’autre bout d’un entre-deux largement majoritaire, d’autres titres surjouent avec leurs livres l’évidente complicité. Ici, par exemple, c’est en effet l’histoire d’un type qui s’appelle Mikki et qui vient d’hériter du pavillon de ses parents récemment disparus dans un accident de téléférique dans la cave duquel (du pavillon, pas du téléférique) il découvre, derrière une porte soigneusement verrouillée, un village miniature, dont les habitants, on l’apprendra très vite, d’ailleurs c’est écrit en 4e de couverture, sont vivants. Et le roman ne parlera que de ça : de Mikki et de son village miniature.

Ou plutôt de Mikki et du village miniature, car il a beau en avoir hérité, ce village miniature n’est clairement pas à lui. Mikki a beau être à sa manière une sorte de grand gros enfant attardé dans le pire sens du terme (il doit glandouiller près de la trentaine) et être affublé d’un sobriquet mignon, et le village miniature a beau quant à lui ressembler au prime abord à un jouet merveilleux, ce n’est pas le sien, et d’ailleurs Mikki n’a jamais aimé les trains miniatures de feu son père, principal suspect de cette invraisemblable réalisation. Et ce village miniature est un drôle de jouet, quand on regarde de près ce qui s’y passe. Et Mikki et le village miniature est un drôle de roman, dont le titre mignon grince joliment à la lecture : non non, ne le rangez pas au rayon des livres pour enfants.

Les habitants de ce village miniature sont aussi des personnages du roman, au même titre que Mikki, et eux n’ont pas du tout le sentiment de faire partie d’un jeu (alors que, quand même…). Il y a un plaisir tout ludique à observer voire à essayer d’interagir, vous verrez bien si c’est possible ou non en lisant, avec ce petit monde, mais si c’est un jeu il est clairement pour adultes avertis. Car les quelques habitants des quatre ou cinq rues (ça fait peu d’habitants mais pas mal de personnages quand même, tous les romans ne sont pas des villages) vivent une vie qui, si elle est miniaturisée d’un strict point de vue dimensionnel, est au contraire assez clairement exagérée dans les horreurs et / ou les absurdités qu’elles nous révèlent. C’est aussi que, par-dessus l’épaule de Mikki, nous devenons nous-mêmes voyeurs – et même carrément équipés d’un endoscope pour mieux pénétrer dans l’intimité de chacun.

Ce village est donc bien une sorte de jeu absurde et cruel dont nous sommes moins les jouets que le Dieu, un Dieu un peu minable qui n’en comprend pas les règles et porteur d’un nom (un surnom plutôt ?) qui n’est pas sans évoquer le prénom infantilisé de l’auteur : on est aussi, à coup sûr, dans une méditation jubilatoire sur la fiction en littérature.

Mikki et le village miniature, de Mika Biermann, est paru récemment aux éditions POL.

lundi 4 mai 2015

Les bons comptes




Il rendit d’abord son dîner puis tant qu’il y était rendit aussi son âme.


samedi 2 mai 2015

Mon jeune grand-père (79)


Le 18 octobre 1917. Mes chers parents. Oui, encore le 18 octobre 1917. Deux cartes le même jour. Ou bien une erreur de date ? Autre étrangeté : cette carte est écrite à l’encre au lieu de l’habituel crayon à papier. Du coup elle est nettement plus facile à déchiffrer que les autres.
Vous devez bien vous douter que j’ai été très surpris d’apprendre la nouvelle de votre changement de résidence. Je retourne la carte. En effet elle n’est pas adressée à Quimper mais à Amiens. Ça explique peut-être les deux cartes le même jour. Ou peut-être pas. Je ne suis pas très content que vous m’ayez caché si longtemps la nouvelle situation de Papa. Voilà deux fois que vous me cachez quelque chose ; je ne vais plus savoir que penser. Ce n’est pas gentil : vous devez bien penser que je suis assez courageux pour supporter tout ce qui peut vous arriver de malheureux. Je n’ai aucune explication pour ce déménagement. Je ne saurai sans doute jamais ce que ce jeune homme prisonnier depuis un an et demi à l’autre bout de l’Allemagne trouve si malheureux. Je sais juste que mon arrière-grand-père était à Quimper pour des raisons militaires, qu’il y était chargé du recrutement. Je comprends bien ce que maman me dit, et je ne me tourmenterai pas, quoique la situation soit bien changée. Bien changée ? J’attends d’autres nouvelles sur la façon dont papa passe son temps et comment vous vous êtes arrangés. Passe son temps. En octobre 1917 mon arrière-grand-père avait soixante-cinq ans passés, si je ne me trompe pas. On l’aurait mis à la retraite de l’armée contre son gré ? En pleine guerre ? Je pense que quand cette carte vous parviendra vous serez installé dans votre nouvelle demeure, c’est pourquoi je l’envoie (« je l’envoie » surcharge autre chose) à votre nouveau domicile. Je comprends votre désir de vous rapprocher du pays. Plus rien en effet ne vous retenait dans cette lointaine Bretagne. Quand vous serez installé (cela fait deux fois qu’Edmond oublie le pluriel, il n’est pourtant pas coutumier de cette faute et je ne peux m’empêcher d’y voir une adresse – inconsciente puisqu’il ne le vouvoyait pas – à son père), j’espère que Papa prendra quelques photos et me les enverra ; il y a du reste longtemps que vous ne m’en avez envoyé. Surtout donnez-moi beaucoup de détails sur votre nouvelle installation : vous pensez bien que cela me fera plaisir. 17 rue de l’Abbaye, Amiens. Cette nouvelle installation sera aussi la tienne, Edmond, après la guerre. Sans ce déménagement tu n’aurais pas rencontré ma grand-mère, qui vivait à Amiens, et je ne serais pas là pour te le dire. Si vous éprouvez des difficultés pour confectionner des boîtes de viande, arrêtez les frais ; ce n’est pas très utile ; nous évitons d’en manger, et il y en a quelques-unes en réserve. Envoyez plutôt du lard ; avec les légumes mon associé me fait de bonnes soupes et ragoûts qui sont bien meilleurs pour la santé, surtout pour mon estomac. Entre parenthèses, il est remis encore une fois ; j’espère que c’est pour quelque temps, car je vais prendre des précautions. Cette carte souffle la vie et la mort. Envoyez-moi aussi s’il vous plait du fil noir et blanc et un dé, car j’ai toujours un tas de choses à réparer ; vous rirez sans doute quand vous verrez mon ouvrage, mais ça tient c’est le principal. J’ai déjà raccommodé plusieurs fois mes chaussettes ; je m’en tire assez bien _ Le courrier en retard est enfin arrivé en une seule fois, ce sont les cartes des 21-22-27-28-29 et les lettres des 23 et 30. Comme colis sont arrivés les cakes 10 et 11 et le colis n°12, tout en bon état. Merci pour la fourragère, vous êtes bien gentils. En espérant que tout s’est bien passé et que vous êtes tous en bonne santé et installé (encore, et c’est toujours sur ce verbe, « installé » ; comme s’il y avait quelque chose dans ce verbe qui grippait) dans votre nouvelle résidence. Je vous embrasse des milliers de fois très très fort ainsi que Geneviève et Louis, mes 2 tantes et toute la famille. Ce déménagement à Amiens devait sûrement les rapprocher de ces « 2 tantes », mais je ne sais pas qui elles sont. Votre fils qui vous aime de tt « son » est illisible mais on déchiffre cœur juste au-dessus de la signature dans l’angle en bas à droite.
EAnnocque