mardi 30 juin 2015

« Jésus est dans ma bouche. »



Écartant alors ses mâchoires et ramenant entre pouce et index sa lippe vers sa barbiche elle découvrit, rompant seule la monotonie des gencives, une canine longue, jaune et profondément déchaussée, taillée à représenter le célèbre sacrifice, à la fraise probablement. Je la brosse cinq fois par jour, dit-elle, une fois pour chaque blessure. De l’index de sa main libre elle la tâta. Elle branle, dit-elle, j’ai peur de me réveiller un de ces quatre matins en l’ayant avalée, je ferais mieux de la faire arracher. Elle lâcha sa lippe qui reprit instantanément sa place avec un bruit de battoir.



Samuel Beckett, Malone meurt.


lundi 29 juin 2015

Ma photo.



Ma photo. Ce n’est pas une photo de moi, mais je ne suis peut-être pas loin. C’est un âne, pris de face et d’assez près, au bord de l’océan, ce n’est pas l’océan, mais pour moi c’est l’océan. On a essayé naturellement de lui faire lever la tête, pour que ses beaux yeux s’impriment sur la pellicule, mais il la tient baissée. On voit aux oreilles qu’il n’est pas content. On lui a mis un canotier sur la tête. Les maigres jambes dures et parallèles, les petits sabots à fleur de sable. Les contours sont flous, c’est le rire du photographe qui a fait trembler l’appareil.

Samuel Beckett, Malone meurt.


dimanche 28 juin 2015

Une rencontre : mon Beckett chez Charybde



C’est jeudi prochain à 19h30 et ce sera à la librairie Charybde, 129 rue de Charenton dans le XIIe, près de la gare de Lyon. Dans le cadre du Pari des Libraires, la librairie Charybde inaugure un nouveau type d’événement, dans lequel un auteur ou chroniqueur présente et illustre sa rencontre avec un « grand nom » de la littérature. Et ce soir-là, jeudi 2 juillet donc, vous avez deviné que je vous parlerai de Beckett, forcément. Je ne vais pas faire un cours, hein ; on sera quand même en juillet. Je vais plutôt essayer de dire ce qui s’est passé quand, en pleine adolescence, j’ai commencé à lire Beckett, et les conséquences que ça a pu avoir pour moi. Et comme il faut bien des titres pour savoir de quel Beckett il s’agit, je ferai la part belle à l’Innommable et à Fin de partie, mais aussi à Mercier et Camier, Molloy, Malone meurt, Premier amour, le Dépeupleur



samedi 27 juin 2015

Mon jeune grand-père (89)



Bütow, 7 janvier 1918. Ma bien chère Maman. L’écriture est moins fine. C’est toujours à l’encre, mais ce ne doit pas être la même plume.

Quand j’ai lu « 1918 », il y a eu comme un suspens.

Je continue à recevoir un peu de courrier, puisse-t-il en être de même de vous. J’ai reçu les cartes de Papa du 27 octobre et du 31, celles des 2, 6, 9 novembre, la lettre de Maman du 9 novembre, les cartes des 10, 11, 16, 17, 22 décembre la lettre de Maman du 16 décembre et celle de Madeleine du 10. Je remercie bien cette dernière de sa bonne lettre et de ses bons souhaits. Je profite de cela pour vous redire quelque chose. Il faudrait que Papa s’arrange pour les faire réclamer ses Parents. Je ne comprends pas ce que ça veut dire, avec ou sans rature. J’ai reçu le colis de poires du 24 octobre. Comme bien vous pensez, elles étaient dans un piteux état. Quelques camarades reçoivent en ce moment des pommes de terre gelées. Pourvu qu’il n’en soit pas de même des miennes. Je ne pourrai faire la commission de Papa au C (je n’arrive pas à lire l’abréviation, c’est peut-être un capitaine, ou un commandant, ou un colonel) Pick, car il est décédé le mois dernier. Nous venons de l’apprendre, il était à l’hôpital pour soigner une maladie de foie aggravée par un froid pris pendant son changement de camp. Pauvre homme, à son âge – 61 ans ! Il aurait bien dû être en Suisse, sa femme rapatriée l’y attendait. Et puis quelle triste chose de mourir en captivité. Quant à moi je suis toujours en bonne santé et ne souffre pas trop du froid. En espérant que ma carte vous parviendra dans le délai ordinaire je vous embrasse bien fort tous les deux ainsi que toute la famille. EAnnocque

vendredi 26 juin 2015

les incompétences du SIEC

Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin.


Oui, je rouvre Malone meurt mais là c'est surtout que je corrige le brevet et que j'apprécie à sa juste valeur l'organisation de sa correction par le SIEC, le service incompétent de l'éducation pour la correction des examens. Même que j'y retourne lundi, corriger. Une première dans le genre.



mercredi 24 juin 2015

Ecrivain est le nom d’une ambiguïté.



Ecrivain est le nom d’une ambiguïté. On aurait bien aimé s’en passer. On aurait bien aimé se contenter d’écrire et que l’édition soit une sorte de miracle qui fasse parvenir le texte au lecteur à qui il parlera sans plus se soucier de rien. Mais non. Un jour on voit la mention accolée à son nom. On avait déjà du mal à assumer d’avoir ce nom, ces mots qui prétendent nous résumer à quelques gesticulations de nos organes sonores, voilà qu’en plus on est obligé d’endosser un statut social supplémentaire. Ecrire, ça traîne derrière soi sans qu’on y pense, ça trempe dans le bouillon sans qu’on y puisse rien ; il y a un truc qui s’agglutine au bout, fait de toutes sortes de choses auxquelles on n’avait pas pensé, et voilà. Il fallait un mot pour tout ce qui s’agglutine derrière soi quand on écrit et c’est écrivain qu’on a trouvé. On n’y échappe pas, sommé de l’être. On est un autre encore, qu’on n’avait pas prévu. Le VRP de soi-même, la plupart du temps. C’est comme ça. Alors puisque c’est comme ça on va faire comme ça. On va même essayer de le faire bien. On va même essayer d’y prendre du plaisir. Et bien sûr on va y prendre du plaisir.

mardi 23 juin 2015

que voir

Nul ne regarde en soi où il ne peut y avoir personne.

Samuel Beckett, le Dépeupleur.

 

dimanche 21 juin 2015

élargissement de la "trilogie"



« Sa vie, parlons-en, ce n’est pas la sienne, ce n’est pas lui, vous pensez, lui faire ça à lui, c’est bon pour Molloy, pour Malone, voilà les mortels, les heureux mortels, mais lui, vous n’y pensez pas, passer par là, choses considérées, et quelles choses, et comment considérées, il n’avait qu’à ne pas y aller. »

Samuel Beckett

Oui, je suis toujours à relire Beckett. D’ailleurs j’avais oublié ce passage de l’Innommable. Il faut dire aussi qu’il n’est pas dans l’Innommable.


samedi 20 juin 2015

à la ligne



J’inverse deux lettres de mon linge pour avoir une ligne où l’étendre.


vendredi 19 juin 2015

Mon jeune grand-père (88)



Le 10 Décembre 1917. Mes chers Parents. L’encre est très noire. La lecture sera plus facile.
J’ai enfin reçu quelques lettres cette semaine ! Très peu malheureusement, ce sont la lettre de maman du 11 et la carte de papa du 21, plus une lettre de Louise du 16. Louise. Il faut que je cherche. Dans la carte du 3 août 1916, Louise était reçue au brevet. Dans la carte du 13 janvier elle est associée à Lucie. Il faut que je regarde mes notes. Voilà. C’est Louise Mangot, la sœur de Lucie dont Edmond apprécie tant les lettres. Louise doit être la petite sœur. Leur père, Paul Mangot, était le frère de mon arrière-grand-mère. Ce sont les cousines germaines d’Edmond. Les lettres sont naturellement les bienvenues, puisqu’il y avait près d’un mois que je n’avais rien, mais je ne suis pas satisfait, car elles ne me renseignent pas suffisamment sur ce que vous devenez et surtout sur ce que vous avez reçu de moi. Edmond, lui, dans chaque carte, prend la peine de mentionner avec précision chaque courrier reçu. C’est à ça aussi que doit servir le courrier : rendre compte avec précision de la réception du courrier précédent. Je crains bien que ce ne soit pas beaucoup. Mentionner avec précision chaque courrier reçu permet de vérifier que le destinataire ne s’inquiète pas sans raison. Je vois d’après les adresses que vous avez reçu ma nouvelle adresse. C’est déjà quelque chose. Enfin le principal c’est que j’ai de vos nouvelles. Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites au sujet des colis car j’étais déjà au courant des fermetures de frontières d’après les journaux allemands. Mais vous pouvez vous tranquilisezr car j’ai refait mes réserves. Du reste vous avez une heureuse inspiration en expédiant quelques paquets postes. J’en ai reçu un, expédié directement à Bütow le n° 23. Il a été vite. Je vais sans doute en avoir d’autres ces jours-ci. Pour les gros colis, je continue à les recevoir assez bien, je n’en ai plus en retard pour le moment. J’ai reçu cette semaine les n°s 27-29-30-3 et 6 et le cake n°13. Tout était en bon état. Les pommes et les poires étaient très belles et surtout très bonnes. Elles m’ont fait grand plaisir et je vous remercie de tout cœur. Il me semble que vous m’envoyez beaucoup de sucre. Je ne voudrais pas que vous vous en priviez pour moi ; surtout que nous touchons ici directement notre part qui est presque suffisante. Par suite du changement de camp, mon linge est resté très longtemps dehors, et j’en ai été gêné : d’un autre côté, il est très malmené. Je crois que j’aurais avantage à le faire laver par une ordonnance ; il y a une installation ici, mais pour cela il faudrait du savon. Vous seriez donc bien gentils de m’en envoyer en quantité suffisante si toutefois cela est possible. L’encre à partir d’ici est encore plus noire. Quelque chose aussi dans l’écriture me laisse songer qu’Edmond a été interrompu avant de reprendre. Je suis bien content que vous ayez pu sauver quelques souvenirs de jeunesse. Louise m’écrit une lettre bien gentille et je vous prie de lui envoyer mes remerciements. C’est bien ça, il a même oublié qu’il avait déjà mentionné cette lettre de Louise. Je suis en ce moment en excellente santé C’est un peu comme si c’était une autre carte. Ou comme s’il l’avait continuée le lendemain. et vous embrasse bien fort tous les deux ainsi que ma tante, Geneviève et Louis et toute la famille. J’espère que cette carte ne tardera à vous arriver pour vous tranquilliser. EA

mercredi 17 juin 2015

Appel du 18 juin

Demain à 20 h, Pascale Petit et moi sommes les invités de la Librairie Le Comptoir des mots, sise au 239 rue des Pyrénées dans le XXe, métro Gambetta, pour nos deux livres aux éditions de l'Attente : Le Parfum du jour est fraise (de Pascale) et Mémoires des failles (de ma pomme, pour rester primeur). Si vous ne connaissez pas les éditions de l'Attente, si vous ne connaissez pas Pascale Petit, si vous ne me connaissez pas, venez donc ; et dans le cas contraire, venez aussi. Nous ne doutons pas que vous ferez l'impossible pour répondre à cet appel du 18 juin.

mardi 16 juin 2015

Il y a beaucoup trop de faux douks-douks.



Arrive une autre femme : Simi-Simi qui finit un bol de kava.

KOUBA
Simi-Simi. Tu bois beaucoup trrop de kava. RRegarrde plutôt qui est là. Nous l’avons trrouvé
prrès du grrand arraucarria.

AMANDELE
Il marrchait sur son ombrre à rreculons.

AVEKDESI
Depuis le temps que nous l’attendions, notrre nouveau douk-douk.

GRAND VOYAGEUR I
Depuis quand ?

AMANDELE
Depuis que nous n’avons plus de douk-douk !

SIMI-SIMI
Il faut se méfier. Ce n’est pas parrce que nous attendons notrre douk-douk, que celui-ci, là, est notrre douk-douk. Ce n’est peut-êtrre pas notrre douk-douk. C’est peut-êtrre un faux douk-douk. Ou pas un douk-douk du tout. Il y a beaucoup de faux douks-douks. Beaucoup beaucoup. Beaucoup trrop.

KOUBA
Comme celui que nous avons eu à la prrécédente lune.

SIMI-SIMI
Il n’a eu que ce qu’il mérritait.

Elle fait ce geste avec la main – de tourner sa paume en l’air vers le bas.

KOUBA
Interrrroge celui-ci, là. Tu saurras bien vite toi si ce n’est pas notrre nouveau douk-douk. Et on saurra bien quoi en fairre s’il nous a menti !

GRAND VOYAGEUR I,
de plus en plus inquiet
C’est-à-dire que…

AMANDELE
Oui ! Interrrroge celui-ci, là !


Pascale Petit, le douk-douk, L’école des loisirs, 2015, p. 27-28

Voilà. Pour terminer l’année, les 6e C et F vont s’entraîner à tourner leur paume en l’air vers le bas, avec cet authentique douk-douk dont ils sont peut-être les premiers lecteurs, puisque le livre vient de paraître (car il y a en effet beaucoup trop de faux douks-douks). 


lundi 15 juin 2015

« les jeunes d’aujourd’hui »



On n’entend plus guère cette expression, « les jeunes d’aujourd’hui », si fréquente autrefois. Allez savoir pourquoi.


dimanche 14 juin 2015

toute cette différence rassemblée



J’ai enfin reçu hier mon exemplaire du numéro de juin du Matricule des Anges, avec le bel article de Guillaume Contré sur Mémoires des failles. (Oui je sais : à l’écran ça apparaît tout petit, je n’arrive pas à faire mieux.) C’est la troisième fois qu’un de mes livres est défendu par cette revue (après Chroniques en 2005 et Liquide en 2009) et à chaque fois, c’est un plaisir particulier de se voir dans une revue à laquelle on est abonné depuis des lustres. Des lustres, c’est-à-dire en ce qui me concerne 2001 ou 2002, je ne sais plus. J’ai encore des numéros de 2001 mais au début je n’étais pas abonné : j’achetais le Matricule chez Carrefour, il y en avait toujours deux ou trois exemplaires. J’allais chez Carrefour exprès, je trouvais ça rigolo d’acheter le Matricule chez Carrefour. Et puis un jour je n’ai plus trouvé le Matricule chez Carrefour alors je me suis abonné et j’ai arrêté d’aller chez Carrefour. Trois articles différents, de trois chroniqueurs différents, sur des livres publiés par trois éditeurs différents. Et trois livres bien différents. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de lecteurs qui aient lu les trois mais ceux qu’ils l’ont fait peuvent le confirmer. Et toute cette différence, voilà, toute cette différence rassemblée dans un même journal, ça aussi ça me fait plaisir.

vendredi 12 juin 2015

Mon jeune grand-père (87)



Bütow, le 26 novembre 1917. Mes chers parents.
Le courrier n’arrive pas d’une façon normale, mais j’ai tout  de même la chance d’en recevoir. Ces deux premières lignes sont écrites plus gros, comme si Edmond avait oublié le manque de place sur la carte. Il paraît qu’il y en a beaucoup à la censure. Notre ennui sera donc bientôt terminé. Tout ce retard est dû comme je vous l’ai déjà (« dit » manque) aux fermetures de frontière ; les journaux d’hier disaient même qu’elle serait fermée dorénavant jusqu’à la fin des hostilités avec seulement de temps en temps des ouvertures de 24 ou 48 heures. Cela ne ménage (« ne ménage » ? ça ne doit pas être ça, mais ça ne ressemble pas vraiment à « me présage ») bien des irrégularités dans la correspondance et les colis. C’est un petit malheur surtout s’il ne s’en perd pas trop. Vous aussi sans doute vous aurez été quelque temps sans nouvelles de moi. Pourvu que mes cartes ne se soient pas perdues. J’espère que mes cartes vous portant mes vœux de bonne fête à tous deux seront tout de même arrivées à temps. Il avait pris une bonne marge de sécurité. Les cartes reçues hier étaient une carte de Papa du 18 et une carte de l’oncle Desmarets du 24 octobre. Il est bien gentil de me donner de temps en temps de ses bonnes nouvelles. Il y a presque la même phrase, à propos du même oncle inconnu, dans la carte du 18 juin précédent. Il va ressembler maintenant à un jeune homme ; lui si gros. 30 livres de perdues cela doit se voir. Il m’annonce que vous aurez bientôt la visite de la cousine Gabrielle et de sa mère qui vont retrouver leur père près de chez vous. La distribution des colis se poursuit de façon très lente. A partir d’ici l’encre est nettement plus foncée, presque noire. J’ai reçu les n°s 25 et 1. Tout était en très bon état. La confiture de pommes était très bonne et est arrivée dans de bonnes conditions. S’il n’y en a pas en route, il serait temps de m’expédier de la pâte dentifrice. Le temps ici n’est pas brillant. Depuis trois jours il pleut sans cesse et le vent souffle en tempête. Nous en sommes quittes pour rester dans nos chambres. J’espère mes chers parents que ma carte vs trouvera en bonne santé car voilà plus d’un mois que je suis sans nouvelles de vous. Je vous embrasse tous les 2 bien fort ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. EAnnocque

mercredi 10 juin 2015

du Annocque partout



C’est aujourd’hui le premier jour du Marché de la Poésie, ça se passe sur la place Saint-Sulpice jusqu’à dimanche inclus et il y aura forcément plein de belles choses. Il y aura même du Annocque (ou de l’Annocque ? je me demande) un peu partout, puisque pour vos enfants les éditions Motus (stand 102) auront sans doute encore quelques exemplaires de Dans mon oreille, la revue The Black Herald (avec ma nouvelle inédite Révolution dans le nouveau numéro) sera au stand 710 ; et bien sûr, last but not least, mes Mémoires des failles seront au stand 110-112 avec les éditions de l’Attente. Et si vous avez la bonne idée de venir samedi, il y aura même de l’Annocque en chair et en os sur ledit stand 110-112 à partir de 17h (et même avant en cherchant bien) en compagnie, tenez-vous bien, de Pascale Petit pour Le Parfum du jour est fraise et de Marie Cosnay pour Sanza lettere. Par ailleurs je me suis laissé dire qu’il y aura aussi beaucoup d’autres éditeurs que j’aime même sans figurer à leur catalogue. Que du bonheur, quoi.




mardi 9 juin 2015

un jeu puéril et naïf

Ne cherchons pas à comprendre. Comprendre est le plus souvent en art un jeu puéril et naïf, laveu d’une sensibilité ralentie, la revanche intellectuelle du spectateur affligé d’anesthésie artistique. Celui qui ne comprend pas et s’obstine à comprendre est, a priori, celui qui ne sent pas.

Victor Segalen, extrait du Double Rimbaud que publie le nouveau numéro de The Black Herald.




dimanche 7 juin 2015

j’avais commencé mon histoire par les oreilles




sans transition puisque nous étions des filles sans transition, j’ai voulu raconter mon histoire à Elodie, mon histoire depuis le début, les vallées se succédaient, il n’y avait pas une source, pas une seule, nos boussoles et nos cartes dans les sacs à dos et les nuits je rêvais d’une chose familière qui n’avait aucun rapport avec de ce que je racontais et nous allions, sans lettres, demi-évaporées les lettres

j’avais commencé mon histoire par les oreilles. Chez moi on trouve des hommes sans oreille et comme ça, sur la route, dans la Kangoo qui faisait un bruit de tonnerre parce que je porte tort d’une façon fatale aux voitures même quand je ne les conduis pas, comme ça dans la Kangoo asthmatique alors qu’Elodie est imperturbable, même si parfois elle m’interrompt par un toussotement aigu de tuberculeuse

le savoir indiciaire se présente sous forme d’une oreille

mon père en avait une fort décollée et avant lui son père en avait une fort décollée – père qui sortit de l’inconnu quand son père à lui de même oreille sortit des tranchées et de l’avant (et donc de l’inconnu) et à l’oreille le père reconnut le fils. Tous 2 traversèrent la mer rouge, père et fils d’oreille décollée, droits sur le pont du bateau, l’un sortant des tranchées et l’autre de l’inconnu, les 2 de même oreille gauche décollée et après eux mon père qui fut de même oreille gauche décollée n’allait pas en rester là


Marie Cosnay, Sanza lettere (road movie), éditions de l’Attente, 2015, p. 60-61.


(Oui, là je suis encore une fois embarqué avec Marie Cosnay, quelque part entre un meurtre invisible et les élections en Grèce ; il y a encore de la place dans la Kangoo si vous voulez.)


jeudi 4 juin 2015

Mon jeune grand-père (86)



Le 19 novembre 1917. Bütow n’est pas précisé. Edmond n’est pas près de changer de résidence. Mes chers Parents. La carte est encore à l’encre, mais une encre plus pâle, comme si elle avait été diluée.
Je n’ai pas encore reçu de courrier et je commence à m’ennuyer, mais enfin connaissant la raison, je ne me tracasse pas trop. J’ai pourtant hâte d’avoir des nouvelles de votre installation. En revanche, j’ai reçu beaucoup de colis mais il m’en reste tout de même quelques-uns en retard. Les numéros (« numéros » est presque illisible, c’est l’importance accordée par Edmond à la numérotation qui me permet de le deviner) reçus sont : les (je lis « cables » mais ce n’est sûrement pas ça) 12 et 14 et les colis gare 18.20.23.24.26.28.2 et j’en ai encore un d’annoncé pour demain. Tout était en bon état et très bon. Merci pour la fourragère ; elle est très jolie. Les deux manteaux vont très bien et sont déjà en fonction. Le mien n’a même pas eu besoin d’être retouché. C’est un peu ennuyeux de recevoir tout à la fois, car par exemple pour les œufs j’en ai reçu 72 en trois jours. Et comme il fait très chaud dans la baraque j’ai peur qu’ils s’abîment. Aussi nous nous dépêchons de les manger. Vous avez bien fait de ne pas tenir compte de ce que je vous ai dit pour le pain. Nous nous sommes renseignés et il n’y a paraît-il rien de fait. Il n’y a encore que des pourparlers. Attendez donc un avis officiel du gouvernement français. Dans la carte du 28 septembre, Edmond parlait d’un accord entre les gouvernements des deux pays à propos de la distribution du pain. Je vais encore me faire soigner les dents, car j’en ai quelques-unes qui me font un peu mal et qui ont besoin d’être plombées. Il y a une dentiste femme qui (je n’arrive pas à lire les trois mots qui terminent la phrase, ni les trois premiers de la phrase suivante) je suis tjs en bonne santé et vs embrasse ts les 2 bien fort ainsi que toute la famille. EAnnocque


mercredi 3 juin 2015

Jonathan Coe et B.S Johnson au Centre Pompidou

Cest demain, et malheureusement je vais devoir manquer ça. Mais peut-être pas vous :


Un Nouveau festival 6e édition 
PAROLE EN JEU

JEUDI 4 JUIN 2015, 18h ET 19H, PETITE SALLE
Jonathan Coe sur B.S Johnson 
Jonathan Coe, né à Birmingham en 1961, est l’un des écrivains anglo-saxons les plus célèbres aujourd’hui. Testament à l’anglaiseLa maison du sommeilBienvenue au club, Expo 58 et tous ses autres romans sont publiés en français aux éditions Gallimard. Sa biographie de l’écrivain anglais B. S. Johnson (1933-1973), B. S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux, a paru aux éditions Quidam. B.S Johnson reste une figure méconnue bien qu’il ait été l’avant-garde littéraire. On lui doit notamment le roman Les Malchanceux (The Unfortunates, 1969), livre disloqué à lire dans l’ordre que le hasard offre au lecteur.
Jonathan Coe, en compagnie de Pascal Arnaud, directeur des éditions Quidam (éditeur des romans de B.S Johnson en français), et de Vanessa Guignery, auteur de Ceci n’est pas une fiction. Les romans vrais de B. S. Johnson (Presses de l’Université Paris-Sorbonne), consacrera la soirée à l’œuvre littéraire, critique et cinématographique de B. S. Johnson.
A 18h : Séance précédée de la projection de 3 films de B.S. Johnson : Up Yours Too, Guillaume Apollinaire (2mn, 1968), Poem (1mn, 1971) et Fat Man on the Beach (40 mn, 1974)
VENDREDI 5 JUIN 2015, 19H, PETITE SALLE
Jonathan Coe sur ses livres
Conversation entre Jonathan Coe et Vanessa Guignery.
Avec le soutien de Quidam Editeur et des éditions Gallimard.
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Renseignements :
Christine Bolron, 01 44 78 46 52, christine.bolron@centrepompidou.fr
Pour rester informé : Christine Bolron, paroleaucentre@centrepompidou.fr

mardi 2 juin 2015

Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas.



Alors je rentrai dans la maison, et j’écrivis, Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas.



1947



Voilà, vous avez reconnu l’explicit de Molloy, presque aussi célèbre que son incipit (que je ne vais pas vous rappeler quand même). Je pense que je n’attendrai pas trente ans avant de le relire. Maintenant, ça porte moins à conséquences.

Du coup, tiens, ou plutôt dans la foulée, j’ouvre (presque) au hasard le Cahier de L’Herne consacré à Beckett. Je recopie ci-dessous les réflexions d’un universitaire américain. J’ai déjà lu tout ça aussi, il y a un quart de siècle.



« Mais ce qui est arrivé au cours de la narration, c’est que l’énoncé sur la nuit et la pluie qui fouettait les vitres est passé d’un niveau de fiction à un autre – du niveau de la pseudo-réalité (les événements dont on se souvient) au niveau de la sous-fiction (les événements inventés). Par conséquent, la partie négative de l’énoncé qui termine le roman (« Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. ») est non seulement en contradiction directe avec ce que Moran écrit, mais encore avec toute la deuxième partie du roman, et par extension, puisque la seconde partie du roman est postulée sur le fond de la fiction contrefaite de Molloy, la narration tout entière devient un paradoxe. (…)

En fait Molloy parle ici de la confusion créée par l’écrivain, en toute connaissance de cause, entre l’actualité (le présent) et la pseudo-réalité (le passé). Il serait, certes, préférable pour Molloy (et aussi pour Moran) de ne pas tenter de raconter ce qui, croit-il, est arrivé, car, comme il le sait bien, « c’est tout autrement que les choses se passaient ». Mais puisque Molloy, comme toutes les autres créatures beckettiennes à qui on donne le pouvoir illusoire de parler pour elles-mêmes, ne peut pas « la boucler » et doit continuer à parler, nous pouvons ainsi assumer que ce qu’il nous dit est faux. »



Moi-même je n’ai pas la prétention de croire vraiment vous parler de Beckett et de Molloy en recopiant ces propos. Je crois bien que si je m’interroge un peu j’essaie plutôt de dire quelque chose de mon propre travail, notamment de ces lignes relevées par Didier da Silva dans Mémoires des failles à propos de la confiance que j’accorde à ce que je dis.


 « Dire les choses est vraiment un problème. Et on n’a cependant pas la naïveté de prétendre dire les choses telles qu’elles sont. Les choses n’ont vraiment rien à voir avec les mots. Sans doute faut-il, pour dire les choses au plus près, dire carrément n’importe quoi d’autre ; oui, c’est bien cela : dire carrément n’importe quoi d’autre, et compter sur la chance pour tomber juste. C’est la seule manière sérieuse d’écrire. »



Mais je ne devrais pas le dire, alors faites comme si ne pas. En revanche, ce que je devrais dire (car de même qu’il y a les choses à ne pas dire il y a celles à dire), c’est le nom de cet universitaire américain que je cite ci-dessus. Des années plus tard, j’ai entendu ce nom de nouveau. J’ai d’abord cru à un homonyme, mais non. C’était Raymond Federman.

lundi 1 juin 2015

Un air de famille par la queue

Lâne, le singe et la dinde ont la même clef anglaise.




oublier d’être



Bon, vous l’avez compris, je relis Molloy. Dans ma vieille nouvelle édition, maintenant jaunie par le temps, mais pas partout : juste les pages 33 à 64. Ce qui aujourd’hui nous amène ici :



Et il y avait un autre bruit, celui de ma vie que faisait sienne ce jardin chevauchant la terre des abîmes et des déserts. Oui, il m’arrivait d’oublier non seulement qui j’étais, mais que j’étais, d’oublier d’être.



« d’être » est à la page 65. Moi j’avais oublié qu’il y avait ces mots-là, ainsi disposé. J’avais déjà relu l’Innommable (plusieurs fois), Malone meurt, Mercier et Camier et plus récemment Watt, mais je n’avais pas relu Molloy. Mais quelque chose en moi s’en souvenait sûrement.