samedi 30 avril 2016

Le corbeau et le renard et compagnie

Voici que j'apprends que la fable du corbeau et le renard ne s'arrête pas à la déconfiture du premier. Enhardi par son succès, le renard remettrait bien le couvert ; mais sa réputation le précède, et tout le monde n'est pas le corbeau, qui joue les abonnés absents dans la nouvelle pièce de Pascale Petit publiée à l'école des loisirs : Le corbeau et le renard et compagnie. Le voici sans corbeau donc mais pas tout seul, le renard : chaque saynète présentée par le fabuliste est une fable inédite ; c'est ainsi qu'on pourra découvrir la vache et le renard, l'éléphant et le renard, le paresseux et le renard, la tortue et le renard, la fourmi et le renard, la « chouette » et le renard et pourquoi pas l'opossum et le renard. Je passe les suivants, le plaisir est aussi dans la découverte des nouveaux personnages comme dans la variété de leurs réactions.
Devinette : Qui parle ?

« Mais je voudrais savoir, moi, pourquoi on m'aime : si c'est pour moi ou pour mon ornement. Je fais la moue. J'ai le dégoût de tout. Et je sais bien ce qu'on dit souvent : que mon ramage ne vaut ni mon plumage ni un fromage quand je dis léon, léon – ne dites pas non.


Pascale Petit, Le corbeau et le renard et compagnie, l'école des loisirs, collection théâtre, 2016.

vendredi 29 avril 2016

abécédaire de sécurité

A barricader catégoriquement : douze éléphants furieusement gaffeurs, huit irascibles jaguars kilotonniques lobotomisés, mille najas occasionnellement pacifiques, quarante rhinocéros sourcilleux, treize urubus, vingt wapitis, x yack zinzins.


mercredi 27 avril 2016

Pierre Gattaz, Sarkozy, la France, le travail et sa valeur

J'apprends grâce au Canard enchaîné que je vends beaucoup plus que Pierre Gattaz, ça réchauffe le cœur. Je parle de son livre, hein, la France de tous les possibles ; car par ailleurs il reste probable qu'il vende beaucoup plus de connecteurs radiofréquences coaxiaux que moi. N'empêche, il y a quelque chose d'héroïque dans un tel projet ; car enfin QUI pourrait avoir le soupçon de l'ombre d'une envie de lire ce genre de littérature ? Heureusement, il existe la pratique de l'office sauvage, qui consiste à facturer aux libraires des livres qu'ils n'ont jamais commandés et qu'il renverront à l'éditeur pour qu'il puisse faire croire le contraire – rappelez-vous récemment la France pour la vie, de notre Sarkozy national. Une pratique qui crée du travail, si l'on y regarde bien, cet office sauvage. Il faut bien acheminer tous ces livres ; quant aux libraires, qui vivent grassement dans leurs boutiques en lisant à longueur de temps, il faut bien les occuper un peu. Car le travail est une valeur, et c'est d'oublier cette vérité profonde qui perd la France. Oui, le travail, qui autrefois avait de la valeur, aujourd'hui en est devenue une, dans les propos de notre ancien président que ne renierait pas notre actuel ministre de l'économie, s'ils n'avaient pas déjà été tenus. Manière de culpabiliser ceux qui n'en ont pas – de travail – et d'encourager tous ceux qui en créent, à quelque prix que ce soit. Car qui oserait émettre l'idée que le travail, celui qui mérite salaire, puisse avoir une valeur négative ? Par exemple cette pratique de l'office sauvage, ou bien la programmation de l'obsolescence de mon premier smartphone que je viens de m'offrir, tout arrive ; tout cela représente bien du travail, or quelle valeur a ce travail ? On ne se le demandera pas, on passe d'un auxiliaire à l'autre ; le travail est une valeur, c'est le plus haut degré de la morale, il n'y a que des dépravés pour oser voir les choses autrement.

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mardi 26 avril 2016

lundi 25 avril 2016

Et les fesses de Marguerite, à propos ?

Erwan Larher a le chic des histoires improbables à propos desquelles on finit par se dire et après tout pourquoi pas ? Marguerite n'aime pas ses fesses est de celles-là, comme l'était déjà Qu'avez-vous fait de moi, son tout premier roman dont l'auteur en personne m'avait déconseillé la lecture – rappelez-vous. Ce n'était pas chez Quidam à l'époque et ça me fait bien plaisir de nous découvrir aujourd'hui dans le même catalogue. On retrouve dans Marguerite n'aime pas ses fesses le même humour coquin (un peu plus coquin peut-être même), le même goût pour l'intrigue flirtant l'air de rien avec le polar (sans d'ailleurs qu'on n'embrasse le polar dès le premier rendez-vous, j'aime aussi ce retard dans la détermination du genre), les mêmes préoccupations politiques avec au fond de l'air le même rêve d'un idéal de salubrité qu'on ne peut s'empêcher de partager. Et puis il y a aussi une façon de passer d'une scène à l'autre en fondu enchaîné – Marguerite interviewe l'ex-président Aymeric Delaroche de Montjoie et tiens, avant qu'on s'en soit rendu compte la voici en train de gober les mensonges de Jonas, son amant-parasite – tout à fait élégante. Tout cela est très joliment maîtrisé. Marguerite peut bien penser ce qu'elle veut de ses fesses, ça ne nous empêchera pas de les aimer. Vous pouvez lire un extrait sur le site de Quidam.




dimanche 24 avril 2016

la conjugaison bien comprise

Quand je couds tout seul j’ai besoin de mon d,
mais quand nous cousons ensemble je m’en passe volontiers.


vendredi 22 avril 2016

pragmatique linguistique

Parfois, quand j'écris, je pense à Austin.
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Le titre anglais est plus délicieux encore.

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mardi 19 avril 2016

lettre incorrecte

C’est l’histoire d’un q
où tenait la coquille
qui par mégarde omis
mit la couille en péril.
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lundi 18 avril 2016

un paradoxe quotidien

L'écriture, c'est quand même au moment où l'on acquiert le sentiment que rien ne vaut la peine d'être écrit que ça devient vraiment intéressant.


dimanche 17 avril 2016

je suis le grand bénéficien

Ne me croyez pas. Autour de moi, le grisâtre pue comme un œuf pourri, je suis un œuf pourri. Un sale petit menteur qui tapait sur une vieille machine à écrire, puis sur une électronique, un ordinateur. Ainsi passaient dimanche matin après dimanche matin, se redressant vers une médiocre modernité. Le monde s'allongeait debout sans autre mot à dire que cette sentence : je n'ai pas de sexe. J'ai perdu mon sexe quelque part vers l'âge de trois ans, j'aime bien penser à moi en termes d'âge, je n'ai pas d'âge, mais j'aime bien. Le monde se transforme en bénéfice, tout devient bénéfice pour moi, je suis le grand bénéficien, je bénéficie de crimes, de violences, d'assassinats, d'accidents de voiture et de vomissures à la viande hachée. En promotion celle-là, trois pour le prix de deux, toutes vomies mais avec points de réduction pour l'achat de vaisselle ou de bouffe pour chien, chat, hamster, crocodile ou serpent. C'est ainsi que tourne le monde, et ce monde épingle à mon œuf la médaille du mérite. Le monde me remercie, me dit que je suis quelqu'un de bien, de courageux. Je suis bénéfice, je suis celui qui monte, ils sont contents de moi. Je fonctionne et fonctionne bien et fonctionne mieux, je rentre dans le moule et le moule m'écrase. Ils sont contents que le moule m'écrase. Je souris, tout va bien. Moi, médaillé sur mon œuf, je n'ai pas honte, j'ai bénévicié.


Andreas Becker, Les Invécus, éditions de la Différence, 2016, p. 69-70.

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samedi 16 avril 2016

le sens unique

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Voilà bien une chose à laquelle je ne crois pas une seconde. Rien qu'une vue de l'esprit, et je ne crois pas non plus aux esprits. D'ailleurs parfois les collisions sont belles.

vendredi 15 avril 2016

mercredi 13 avril 2016

les mots dessus

Pour représenter la littérature*, il faut mettre des mots dessus. Mais les mots la plupart du temps existent déjà, c'est le problème avec les mots. Ils ont déjà désigné autre chose. C'est pratique quand même de les réutiliser, alors on les réutilise, et ça permet de créer des genres, des courants, auxquels on peut rattacher l’œuvre de tel ou tel auteur. Ça permet aussi d'éviter de parler directement de l’œuvre en question, en n'évoquant que ce qui lui est périphérique. Ainsi en est-il au départ du post-exotisme de Volodine, nous rappelait hier soir l'auteur, boutade à l'intention de la presse pour écarter la question de la science-fiction hors-sujet, néologisme forgé pour désigner l’œuvre elle-même. Puis le creux du mot naturellement se remplit, le post-exotisme devient le post-exotisme tel que le connaissent les lecteurs de Volodine, Bassmann, Draeger et Kronauer ; on peut enfin vraiment parler de l’œuvre.



* J'ai fait de cette question – la représentation de la littérature – un tag sur ce blog. Il y a là une source d'agacements parfaitement inaltérable, allez-y donc boire.

mardi 12 avril 2016

un type dans la tête duquel on n'est pas

Terrier se fit monter une bouteille de J & B, de la glace et un pack de ginger ale, ainsi qu'un annuaire du département. Il se versa un verre, prit le téléphone et appela Anne.
— Anne Schrader à l'appareil, dit-elle, j'écoute.
— C'est Martin, dit Terrier.
— Allô ? Quel numéro demandez-vous ?
— Anne, c'est Martin Terrier. Je suis en ville.
— Il y a erreur, dit la voix neutre, et Anne coupa la communication.
Terrier poussa un soupir léger. Après un instant d'immobilité, il consulta l'annuaire à la rubrique professionnelle, trouva le numéro de l'entreprise Freux de matériel électrique. (Il s'agissait en fait d'une petite usine utilisant exclusivement de la main-d’œuvre féminine pour monter des électrophones à partir de platines fabriquées ailleurs.) Il appela et demanda Félix Schrader. On lui demanda de la part de qui. Il se nomma. On lui passa Félix.
— Tintin ! s'exclama Félix Schrader. Martin Terrier ! C'est vraiment toi ? Où es-tu ? (Sa voix était mal placée. Il essayait de jouer les barytons et dérapait vers la haute-contre à la fin de chacune de ses exclamations.)
En ville. Je suis revenu.
— Revenu ? Pour de bon ?
— Je ne sais pas encore.
— Formidable ! (Félix paraissait vraiment content.) On se boit un pot ? Attends ! (Terrier attendit.) Ça te dirait de venir bouffer à la maison ? demanda Félix après un instant.
— Je crains d'abuser.
Félix dit à Terrier que pas du tout, pas du tout, faut venir, ce soir-même.
— Dis-donc, demanda-t-il, tu sais que j'ai épousé Anne Freux ?
— On m'a dit. Compliments.
— Pas de quoi. Je vais te donner l'adresse. Huit heures ce soir, d'accord ? Terrier dit que c'était d'accord, nota l'adresse. Il s'étendit sur le lit, son verre à portée de la main, ses mains sous sa nuque. Plus tard il s'éveilla brusquement, baigné de sueur et la bouche pâteuse.


Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché, Gallimard, 1981.


Raconter toute une histoire du point de vue d'un type dans la tête duquel on n'est pas. Comme au cinéma. Ça me dépayse.

dimanche 10 avril 2016

L’art de la séduction




… ne passe pas que par les mots.

(Novembre 1996, à une époque où ils manquaient.)
(Cliquez au cas où.)

samedi 9 avril 2016

Macron marche-t-il ?

Il ne faut pas confondre un homme d'Etat en marche et un homme en état de marche. Ou peut-être que si ?

Emmanuel Macron, le 20 juin 2015. REUTERS/Pascal Rossignol.

jeudi 7 avril 2016

Les mauvaises odeurs de Christine Angot

Je vais peut-être faire rajouter un H à Annocque. Christine Angot, ma voisine de rayonnage alphabétique, sent mauvais. Je ne m'en étais pas avisé jusqu'à présent. Cette dame tient une chronique dans Libération. Le 1er avril – mais c'était peut-être un poisson, auquel cas je lui présente d'avance mes plus plates excuses – est paru un article dont c'est peu dire qu'il ne m'intéresse pas (jugez donc par vous-même) mais dans lequel je relève ceci :

« … un jeune éditeur, Christophe Lucquin, qui se dit amoureux. Il a une petite maison d’édition, qui publie des textes à caractère essentiellement pédophile. De l’avis même des amateurs d’érotisme, ces textes sont un peu limites, un peu lourds et ne rencontrent pas le public. »

Je ne connais pas personnellement Christophe Lucquin mais j'ai lu deux livres publiés par sa maison – c'est-à-dire infiniment plus que Christine Angot qui semble n'en avoir lu aucun. Il s'agit d'Un paysage ordinaire, de Derek Munn, rappelez-vous, et de Lento, d'Antoni Casas Ros, cliquez donc. Enfin, quand je dis « rappelez-vous » ou « cliquez donc », pour l'un comme pour l'autre, mon invitation à la curiosité ne s'adresse pas aux pédophiles, qui risquent d'être bien déçus, ni même d'ailleurs aux amateurs d'érotisme.
Comme deux c'est peu, je suis aussi allé jeter un œil sur le blog de la librairie Charybde ; une dizaine de titres y sont recensés, c'est instructif en plus d'être intéressant.


Tenir un tel propos, aussi définitif, sur une maison d'édition sans même y aller voir de plus près, d'autant plus quand c'est une petite maison encore fragile, franchement, je vous le dis comme je le pense : ça pue.

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mercredi 6 avril 2016

mardi 5 avril 2016

Petrov dans le passage

Dans le passage il ne fait rien ou presque. Il murmure à l'oreille de la vieille. Il répète le même geste au ralenti. Il se répète.

Tous deux vêtus de noir, une longue robe. Elle s'approche de lui, s’incline. Il se penche sur elle. Leurs visages se frôlent, l'un rose et lisse, l'autre blême, fripé.

Quelques mots murmurés à l'oreille, on croit entendre espoir, ...l'espoir que vous m'accorderez cette valse, un premier pas timide, un pas de danse qui en appelle un autre et les voilà pris. La vieille ne le lâche plus, c'est même elle qui l'entraîne.

Dans le couloir il ne fait rien ou presque. Il murmure à l'oreille, recommence, il tourne en rond, livré au lent, au discret tournoiement. De plus en plus fort, de plus en plus vite, la valse, dans le haut-parleur. Son tourbillon fatal emporte tout et tous au passage.


Petrov, Dans le passage un pope, traduit du russe par Pauline J.A. Naoumenko-Martinez, éditions Louise Bottu 2016, p. 83.

Et cliquez donc sur le titre pour en savoir plus.

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lundi 4 avril 2016

Mémoires des failles aux CCP

Dans la revue CCP (Cahier Critique de Poésie), un bel article d'Alexandre Ponsart à propos de Mémoires des failles, consultable en ligne.

samedi 2 avril 2016

confession du lendemain

Evidemment je suis l'autre et à mon avis vous l'aviez deviné. C'est aussi une façon de dire ce que j'ai toujours senti avant d'apprendre que d'autres aussi : qu'il n'y a qu'un livre dont nous sommes tous l'auteur.

vendredi 1 avril 2016

Les sonnets de Lautréamont

Un petit hommage à Lautréamont, dont on va bientôt fêter le 170e anniversaire. On connaît bien les Chants, beaucoup moins les deux uniques sonnets (et le second en est-il un ?) d'une vraisemblable série alphabétique inachevée ou perdue que je découvre à l'instant dans l'édition de la Pléiade qu'on m'a gentiment offerte à Noël, et que je vous recopie ci-dessous.



S

Sous la terre éclairée de soleils insolites
Se love aux galeries ignorées le Serpent,
Guetteur de l’ombre enfin qui le soir se répand
Et s’insinue malgré les clartés sélénites.

Contemplant la voûte où la lumière se pend
Les anneaux ophidiens, durs et froids zoolithes,
Imitent les anciens temples préadamites
Où de l’envoûtement nul point ne se repent.

Sinueux souverain du monde sublunaire,
Le culte en reptation parait imaginaire
Aux rationnels savants de l’axe vertical.

D’eux, bipèdes imbus de leur vaste cervelle,
La sinuosité blanche et molle révèle
La noble Ophidité de leur mal cortical.



O

Oroboro oroboro oroboro !
Oracle rendu par le prêtre troglodyte
D’un peuple d’ophidiens souffrant d’encéphalite.
O — long cri rond sans fin du retour à zéro.

Ordre où finalement la source est estuaire
Et la naissance inscrite en livre obituaire.
Où, dans l’ultime instant, un retour radical

Change un serpent mortel en lien ombilical,
En berceau une bière obscure et mortuaire,
En langes délicats un pale et froid suaire.

Ordre où sans fin l’on voit les mêmes numéros
Décrire dans l’espace une éternelle orbite
Autour d’une origine aux grands vers circonscrite.
O — l’Omphale au tour d’or orné d’Ouroboros !


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