mardi 27 mars 2018

au point du jour


J'ai pris gîte en ce monastère délabré.
Un lumignon près duquel j'ai le cœur transi.

Mon habit de voyageur qui le séchera ?
En versifiant, je retrouve un peu de mon calme.

Le bruit de la pluie longuement se fait entendre.
Encore attentif, me voici au point du jour.


Ryôkan, Poèmes de l'ermitage, traduction par Alain-Louis Colas, éditions Le Bruit du Temps, 2017.

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dimanche 25 mars 2018

A vous qui avant nous vivez


A vous qui avant nous vivez, un titre comme le vent qui soufflerait d'une galerie rouverte après 36000 ans et nous rappelle que d'autres hommes en effet ont vécu là avant nous et se sont émerveillés des œuvres de quelques-uns des leurs, hommes comme nous mais que nous disons Aurignaciens, car tout ici nous parle d'un lieu, redécouvert en 1994 seulement : la grotte Chauvet. Ce nouveau livre de Nathalie Léger-Cresson (rappelez-vous Hélice à deux, chez les même éditions des femmes Antoinette Fouque) n'est pas une visite, pardon, si, est une visite de la grotte Chauvet mais autrement : si la table des matières correspond en effet, pour sa plus longue partie, à la liste des salles, chaque chapitre, donnons-leur ce nom faute de mieux, fait la part belle à l'imagination, plus qu'il ne décrit la salle – ce qui, en fait, est une autre manière de décrire ce lieu voué à l'image. Déjà à la fin de l'introduction deux hommes et une femmes, doubles gravettiens des trois inventeurs de 1994, redécouvrent après 2500 ans la grotte oubliée de leurs ancêtres aurignaciens (car avant le grand oubli de 30000 ans il y en avait déjà eu un de 2500) :
« Oui mes familles ! Les Ancêtres qui chantaient les oiseaux, grandissaient les arbres, sifflaient les vents et couraient les animaux, ils ont tracé là tous les Esprits-Souffles. A la rivière Serpent Bleu. Pas juste un bison, pas juste un cheval, pas juste un lion : tous, tous les Esprits-Souffles ! Comme nos Vieux-Vieux-Vieux parlaient, avaient oublié où. »
Puis chaque salle est l'objet d'une évocation imaginaire, consanguine et communicative, à l'issue de laquelle je me suis rendu compte avec surprise que non, ce n'était pas de la grotte Chauvet que je sortais mais juste du livre de Nathalie Léger-Cresson, avec une furieuse envie d'y aller voir, au moins en reconstitution puisqu'on préserve la grotte pour nos descendants qui viendront 30000 ans après nous – on peut rêver, et on ne s'en prive pas après une telle lecture.


dimanche 18 mars 2018

Bientôt toutes les pierres


Je veux écrire un billet sur le nouveau roman de mon ami Didier da Silva. Qu'il soit un ami n'est pas tout à fait anodin, je parle de ma lecture, de comment je le lis après avoir lu tous ses autres livres, depuis le premier, Hoffmann à Tokyo, y compris tous ceux qu'un peu coquettement il renie, je le reconnais bien là ; et jusqu'à L'ironie du sort, il n'y a pas si longtemps, laquelle marque un tournant, j'y reviendrai.
Ma phrase n'est pas tout à fait aussi da silvesque que je la souhaiterais, elle filandre un peu, pardon Didier ; et puisque c'est moins ton livre que ta phrase que je veux évoquer, ou du moins lui à travers elle d'abord, j'ouvre celui-là au hasard, et y recopie celles-ci :
« Il avait beau tenir ces propos décousus dans un français parfait, elle [vous aurez reconnu l'armée française, note d'Annocque] ne songeait certainement pas à prendre à son service un jeune Prussien à l'air hagard, s'il vous plaît, monsieur, circulez, et c'est une faveur qu'on vous fait. La providence lui sauva la mise en mettant sur son chemin un jeune médecin-major croisé à Paris en 1801, à la faculté ; prenant le pouls de la situation, le brave garçon l'abrita chez lui, en qualité de domestique pour la galerie, avec défense expresse d'en sortir ; il avait eu une chance de damné en n'excitant pas davantage la méfiance des autorités, on en avait déjà fusillé pour moins que ça et récemment encore un de ses compatriotes, pris pour un espion russe, avait été passé par les armes. »
Les grammairiens n'auront pas manqué de remarquer la tendance de la phrase da silvienne à la parataxe, les stylisticiens parleront plutôt d'asyndète, va pour asyndète car c'est bien du style que je parle, c'est bien du style que je pars. Il y a dans ces phrases, telles qu'elle naissent sous la plume de l'auteur, un effacement de la subordination qui amène le lecteur à mettre tout ou presque sur un pied d'égalité. Or ce qui moi me fascine, c'est la parfaite cohérence, peut-être légèrement inconsciente mais je ne désespère pas, que dis-je, j'ambitionne carrément de faire découvrir à l'auteur quelque chose sur lui-même, la parfaite cohérence disais-je entre cette caractéristique de la phrase et l'ambition même du roman – sur le plan macro-structural, aurais-je osé proclamer il y a une trentaine d'années, quand ces vocables-là étaient encore à la mode. Car, de la même façon que nous avons dans la phrase de Didier une juxtaposition de propositions entre lesquelles le lecteur est invité (et non pas contraint) à restituer les rapports, Toutes les pierres (c'est son titre, il est magnifique et encore plus après lecture, vous comprendrez pourquoi je ne l'ai pas cité d'emblée) nous raconte conjointement la vie du poète Li Baï qui, citons sans vergogne la quatrième de couverture, « arpenta la Chine du VIIIe siècle », et celle du « terrible Heinrich von Kleist, mort très jeune en 1811 ». Et bien évidemment l'invitation précitée, à restituer les rapports entre les propositions de la phrase, vaut aussi bien au niveau supérieur des récits – car il y en a plusieurs, qui alternent, ou non, selon les changements de chapitre. En musicien qu'il est (et que je ne suis pas, vous me pardonnerez les approximations), Didier sait qu'un motif vaut par la confrontation avec un autre, les deux se répondent ; l'effacement relatif des patronymes pour un il commun facilite le passage de l'un à l'autre, Li Baï bien sûr n'est pas Kleist ni inversement, mais enfin chacun pourrait l'être, c'est là affaire de circonstances ; lisons-les. Li Baï et Kleist et pas qu'eux, car d'autres artistes, pas musiciens pour rien ceux-là, viennent faire résonner de leurs destins les destins des deux principaux protagonistes, suggérant par là même au lecteur, en tout cas à moi et après tout j'en suis un, une figuration de l'infini : en effet d'autres destins, une infinité à l'évidence, pourrait venir à leur tour faire écho et contrepoint à ceux déjà évoqués, et ça n'est sans doute pas pour rien que, malgré la mort au bout de la vie, le livre de Didier se refuse à finir, voici qu'après sa fin viennent des notes qui n'en sont pas et qui le poursuivent de l'intérieur, puis des « dettes » en guise de remerciements aux livres qui ont nourri le travail de mon érudit ami, on n'a pas fini de lire ; et je repense à l'Ironie du sort, dont je disais plus haut que c'était un virage, en effet, c'est le moment où Didier da Silva a décidé de ne parler non pas de tout ce qui existe, mais, moins modestement, de faire sa fête à l'infini.

PS : Je m'avise que Toutes les pierres ne paraîtra (sous une belle couverture de François Matton) aux éditions de l'Arbre vengeur que le 5 avril prochain. Vous êtes déjà sur les braises. Pardonnez-moi de m'en réjouir.


dimanche 11 mars 2018

Elise et Lise à Saint-Germain


Belle rencontre vendredi avec les élèves du Lycée Léonard de Vinci de Saint-Germain-en-Laye, merci à eux et à leurs professeurs, ainsi qu'à la médiathèque de Saint-Germain qui nous accueillait. C'était pour Elise et Lise, qui fait partie de la sélection du Prix Littéraire des Lycéens d'Ile-de-France. Car c'est à ça que servent (que doivent servir en tout cas) les prix : permettre de belles rencontres.


lundi 5 mars 2018

jeudi 1 mars 2018

La vérité diffamatoire est-elle un oxymore ?


On s'interroge sur le sens des mots et les mots à leur tour nous interrogent sur ce que nous en faisons. Ainsi du verbe diffamer et de sa famille diffamatoire et diffamation. Je lis sur un site jurifiable (c'est son nom) que la diffamation « est une infraction pénale passible de lourdes amendes – en particulier lorsque les propos diffamatoires sont proférés de manière publique » ainsi que la définition juridique suivante « La diffamation est une notion juridique qui désigne le fait de tenir des propos attentatoires à l’honneur et à la dignité d’une personne de manière intentionnelle », ce qui est assez conforme à la définition du lexicographe, puisque le TLF me confirme que diffamer consiste à « chercher à porter atteinte à la réputation ou à l'honneur de quelqu'un par des écrits ou des paroles ».
Très honnêtement si j'avais lu ces définitions sans idée préalable, rien là-dedans ne m'aurait choqué. Mais il se trouve que j'avais à l'esprit la question du mensonge, et qu'il me semblait qu'il y avait nécessairement, dans la diffamation, du mensonge. Vous remarquerez que non. Si vous dites la vérité sur une personne mais que cette vérité est attentatoire à son honneur et à sa dignité, ça relève quand même de la diffamation. N'allez pas signaler à la police votre voisin dont vous savez très bien qu'il bat femme et enfants dès lors qu'il a un peu bu : même vrai ça pourrait rester de la diffamation. Mais à regarder nos puissants on comprend qu'un tel flou puisse être utile.
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