lundi 30 juin 2014

Mon jeune grand-père (45)

  Le 23 juin 1917. Mes chers parents.
L’espace entre l’en-tête et la première ligne est inhabituellement plus large que les interlignes qui suivent.
Pendant quelques jours nous avons eu ici de très fortes chaleurs, c’était presque insupportable on ne pouvait rien faire sans être tout de suite en sueur. Il y avait près de 40° au soleil. Mais hier nous avons eu un peu de pluie et aujourd’hui le temps est un peu rafraîchi. C’est assez heureux pour nous. Surtout que j’avais tout le temps soif et que je buvais beaucoup, ce qui ne pouvait que faire du mal à mon estomac. Je crois que c’est la première fois qu’il parle de son estomac. C’est vrai qu’il y a une partie des cartes qui ont été mélangées et que j’ai laissé ce désordre. Je crois aussi que c’est ce quelque chose à l’estomac qui l’a tué, onze ans plus tard. Quelque chose qu’il aurait contracté durant sa captivité. Comme courrier j’ai reçu les cartes de papa des 2-4-5-6-7-8 ainsi qu’une carte de Thérèse Déqueuse (si je lis bien) de Suisse. Comme colis, j’ai reçu les colis gare n° 15-16-18. Tout était en bon état sauf le beurre qui avait fondu et qui était diminué d’une assez forte quantité. Il faudrait le mettre en boîtes comme celles de viande de cette façon il ne fonderait (sic) pas et n’abîmerait pas le reste du colis. Je n’ai rien reçu de Lucie depuis un mois et ne savais qu’elle avait fait ce voyage et changé de situation. Ma sœur est bien gentille de me confectionner des douceurs et je l’en remercie mais je croyais qu’elle devait m’écrire une longue lettre, je ne vois rien venir. J’ai oublié dans ma dernière carte de vous demander une ceinture en cuir ou en caoutchouc pas très haute pour mettre pour jouer au tennis à la place des bretelles. Je vous rappelle qu’il serait temps si vous ne l’avez pas fait de m’envoyer du savon, pâte dentifrice, et lacets. J’espère que (mot raturé) ma dernière carte vous sera bien arrivée et que vous aurez tout pigé. C’est vrai qu’il ne parle pas de son camarade Gauduchon. Un espace après cet inhabituel « pigé », concession à l’âge ; la formule finale fait une nouvelle fois l’objet d’un paragraphe séparé.
Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime. EA

samedi 28 juin 2014

savoir Quoi faire avec Pablo Katchadjian


Alberto et moi avons les poches pleines de beurre froid.  Il fait tellement chaud que nous craignons que le beurre commence à fondre et abîme nos vêtements. Nous nous mettons à courir sur un chemin qui ressemble à un pré couvert de quelque chose comme des fruits secs et nous entrons dans une maison habitée par une vieille. La vieille me montre du doigt et Alberto me dit : Ta tête grossit. Je me regarde dans un miroir et constate que ma tête est en train de grossir, mais l’effet en réalité c’est que tout rétrécit sauf ma tête, qui conserve sa taille normale. Alberto me tend une paire de ciseaux et j’essaie de me couper les cheveux pour empêcher ma tête de continuer à pousser, mais rien n’y fait, la situation empire et devient de plus en plus confuse. A ce moment-là, je me rends compte que si tout va mal c’est à cause de la vieille qui n’arrête pas de crier, ce qui nous rend nerveux. Je suggère alors à Alberto, pour la faire taire, de lui mettre un vieux chiffon dans la bouche. Alberto ne trouve pas de chiffon, à la place il trouve de la vieille mousseline, qu’il lui met dans la bouche. Mais la mousseline agit de telle façon qu’à présent ce ne sont plus des cris qui sortent de la bouche de la vieille, mais une merveilleuse mélodie qui enchante la forêt tout entière (à ce moment-là, nous découvrons que nous étions et que nous sommes dans une forêt). Nous quittons les lieux et la vieille pour nous retrouver dans une université anglaise, mais cette fois-ci en tant qu’élèves. Cependant, nous sommes aussi les professeurs et, ce qui est terrible, c’est qu’en étant spectateurs de nos propres disputes au sujet de Léon Bloy, nous nous rendons compte à quel point nous sommes fatigués de nous-mêmes (chacun fatigué de soi-même). La dispute s’interrompt lorsqu’un individu au faciès étrange nous fait remarquer que nous ne pourrons pas parler si nous continuons à garder la bouche fermée. Or nous sommes en train de parler et nos bouches ne sont pas fermées, ce qui nous amène à la conclusion que la remarque de cet individu est un piège : son objectif est de nous inciter à protester contre l’erreur manifeste de l’observation. Nous décidons donc de ne pas protester et c’est là que nous comprenons que le piège était plus subtil : le fait de ne pas protester nous oblige à fermer la bouche, et dès lors que l’individu réitère sa remarque, nous ne pouvons plus protester, car désormais celle-ci est vraie.
 
Pablo Katchadjian,  Quoi faire, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mikaël Gomez Guthart et Aurelio Diaz Ronda, éditions Le grand os, 2014, p. 23-24.
 
Quoi faire est le premier roman traduit en français (mais pas le premier roman, hein) d’un tout jeune auteur argentin que le grand os a l’excellente idée de publier, et c’est proprement fascinant. Une série de situations en nombre relativement limité mais très disparates par les lieux et les personnages qu’elles mettent en scène (à l’exception d’Alberto et du narrateur qui sont le fil double du roman) s’enchaînent et se répètent en variant les combinaisons, en cinquante courts chapitres d’un paragraphe chacun, qui sont à chaque fois comme des variations d’eux-mêmes. Les deux protagonistes, Alberto et le narrateur, y sont sommés de répondre à d’indécidables questions qui résonnent à travers le livre entier. « Lorsque les philosophes parlent, ce qu’ils disent est vrai ou s’agit-il d’un double ? » demande dès le tout début un étudiant anglais de deux mètres et demi qui, fâché de ne pas obtenir de réponse, entreprendra d’ingurgiter Alberto, lequel saura quoi faire à la fin, et quoi dire.
(Et voilà que je vois que le livre a déjà les honneurs de la librairie Ptyx à Bruxelles et du Comptoir des mots à Paris, vous savez où aller.)
http://3.bp.blogspot.com/-kXUUJkDSk3Q/U0uJCNQ5LiI/AAAAAAAABcs/IFY2yjv1-cY/s1600/quoi-faire-couv2.jpg

vendredi 27 juin 2014

la grammaire au brevet 2014, un divorce confirmé

J’annonçais il y a un an jour pour jour le divorce officiel entre la grammaire et l’épreuve de français du brevet, c’est une affaire confirmée. Le texte de Charlotte Delbo (saluons quand même l’effort notable pour sortir un peu des sentiers battus – non sans regretter l’absence d’un vrai paratexte introductif qui aurait permis d’éviter quelques hors sujet en rédaction) n’a inspiré aux concepteurs encore une fois qu’une seule et malheureuse question de grammaire : la 5b (il y en avait 8) :
« J’avais toujours pensé que nous tomberions ensemble », identifiez le temps du verbe tomber et justifiez son emploi.
Le conditionnel présent (réponse attendue mais on admettra aussi la seule mention du conditionnel sans précision supplémentaire) est en effet un temps de l’indicatif, ça ne fait aucun doute à mes yeux mais force est de constater que beaucoup de mes collègues le présentent encore comme un mode, j’espère que ça n’aura pas troublé les plus sérieux de nos élèves (car celui qui aura juste répondu « présent » en considérant qu’on ne lui demandait pas le mode n’aura pas le demi-point).
Le demi-point suivant portait donc sur l’interprétation de ce conditionnel – et bien sûr c’est là que les choses deviennent intéressantes : quand la question de grammaire est au service de l’interprétation. « J’avais toujours pensé que nous tomberions ensemble », avec cette subordination à une principale au plus-que-parfait, aucun doute possible, le conditionnel a valeur de futur dans le passé. Bravo. Sauf que. Sauf que la phrase reproduite dans la question est tronquée, Charlotte Delbo a écrit : « J’avais toujours pensé que nous tomberions ensemble, si nous tombions. » Cette hypothétique finale évidemment change la donne. On est dans le cas, tout à fait passionnant à condition d’être loin du collège, d’une syllepse des valeurs temporelle et modale du conditionnel : le système hypothétique justifie le conditionnel aussi bien que la concordance des temps. Passionnant, non ? Entre d’autres termes, le candidat qui parle d’hypothèse mérite autant son demi-point que son camarade qui a reconnu un futur du passé. Et voilà comment la question de grammaire est annulée – sauf à savoir reconnaître un conditionnel par sa terminaison.
Concernant l’évaluation de la maîtrise des outils de la langue, comme on dit aujourd’hui, ce sera tout. Vous me direz qu’il y a la réécriture, remplacer une deuxième personne du singulier par une troisième du pluriel : « Je sais que tu es brave, je sais que tu sauras vivre sans moi. Il faut que tu vives, toi. » Je ne commenterai pas la longueur de l’exercice (4 points quand même, 0,5 par changement correct effectué), mais faites-le, observez le résultat. L’intérêt ne me paraît pas évident. (J’ai la faiblesse de penser que la réécriture est un exercice d’orthographe qui doit faire sens, qui doit faire réfléchir à la forme choisie par l’auteur. D’accord, ce n’est pas toujours facile à trouver.)
Il nous reste la dictée. C’est un peu comme l’an dernier : il faut montrer qu’on est exigeant sur l’orthographe. Du coup on a encore un texte difficile. Piégeux, même. Bien trop, à mon avis. Mais comme il faut bien que les élèves réussissent, on va faire des tolérances. Le candidat qui aura écrit  « Toutes confidences, tous contacts exigent un déplacement. Et il y a les distributions d’armes, de journaux, de postes émetteurs, de matériels de sabotages. Ce qui explique la nécessité d’une armée d’agents de liaisons qui tourne à travers la France comme des chevaux de manèges » aura la même note que celui qui aura procédé à des accords moins étonnants. Dans des cas pareils, si on ne veut pas pénaliser la majorité des candidats, qu’au moins on bonifie ceux qui pratiquent les accords les plus conformes au sens du texte.
Enfin, tout ça ne concerne que les élèves qui ne sont pas officiellement reconnus comme dyslexiques. Car ceux-là, à moins de souffrir d’une dysorthographie profonde, n’ont pas grand-chose à craindre de leur dictée à choix multiple. Sur un paquet de 39 copies, les deux dyslexiques avérés ont obtenu respectivement 6 sur 6 et 5,5 sur 6. Il y avait sans doute bien d’autres candidats dont les difficultés spécifiques auraient justifié au minimum le même traitement, mais certaines familles n’ont pas forcément conscience de la nécessité d’une prise en charge, et d’autres préfèrent aider leurs enfants à surmonter les difficultés plutôt que de les aplatir devant eux.

jeudi 26 juin 2014

les élèves aussi se ramassent à la pelle


 
La pelle, c’est comme ça qu’aujourd’hui on devrait appeler l’appel. L’appel, c’est cette possibilité donnée aux familles de recourir à une instance extérieure au collège (ou au lycée) lorsque l’avis du conseil de classe ne correspond pas avec leur souhait. Ça devrait concerner des cas limites, cas de conscience comme il y en a tant d’élèves aux résultats tout justes pour lesquels forcément on s’inquiète. Aujourd’hui ça ne les concerne plus guère, ceux-là on leur souhaite juste bonne chance, il y en aura pour savoir la saisir. Aujourd’hui l’appel, en fin de 3e, ça concerne plutôt des élèves dont les moyennes tournent entre 5 et 8 sur 20 en français, maths, anglais, histoire-géo… ; dont les parents n’imaginent rien d’autre que le passage au sacro-saint lycée, où ils envoient leurs chérubins se ramasser ; on en a mal au cœur pour eux. Il faut dire qu’au prix de revient d’un redoublement – depuis que l’orientation vers une voie professionnelle est devenue un gros mot –, la commission d’appel est une source non négligeable d’économie. Alors on se console en se rappelant tel autre, parti en BEP après une 3e techno alors que le conseil de classe accordait le lycée général, dont on a appris des années plus tard qu’il terminait avec succès son école d’ingénieur ; pourtant ce n’était pas gagné, grand dyslexique, mais on se souvient, ah mais oui : celui-là il travaillait vraiment dur.
(Encore un billet sans grand rapport avec la littérature – mais en cette saison j’ai du mal à faire comme si je n’étais pas aussi professeur.)

Commentaires

Comment il s'appelait, déjà, le petit Chose ?
Feuilles vivantes, feuilles mortes : les cours de récré voient leurs marées se succéder, tandis que les gardiens de phares changent moins souvent. Il paraît que la profession est en perdition : un chatel remplace, ici et là, une tour.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 26/06/2010 à 09h30
Mais Chose, bien sûr ! Chose coûte de l'argent à l'Etat ; on ne va pas le traîner trop longtemps à l'école. Qu'il aille donc vite à l'Université, il y coûtera beaucoup moins cher (et une fois là, ses échecs successifs retarderont d'autant son entrée dans les statistiques du chômage ; c'est tout bénef).
Réponse de PhA le 26/06/2010 à 19h36
Nous avions un professeur, à l'époque, qui nous répétait à l'envie : "L'agriculture a besoin de bras!". Je rectifierais aujourd'hui, puisque vous parlez de "petits" chrétiens : "L'Eglise a besoin de prêtres!" Non, mais sérieusement... qu'attendez-vous? Le latin n'est plus nécessaire! :)
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 26/06/2010 à 10h32
Ce que j'attends ? Voyons voir... La retraite ? Non, je n'y compte guère. Les vacances, tiens ; je ne cracherais pas dessus ! (Bon, faudra quand même que j'emporte un peu du programme de 5e à potasser ; puisque je vais me retrouver avec trois niveaux, comme à mes débuts...)
Réponse de PhA le 26/06/2010 à 19h40
En général, sous les feuilles, se nourrit le terreau. Salutaire décomposition végétale, abrupt mensonge social ?
Commentaire n°3 posté par Gilbert Pinna, le blog graphique le 26/06/2010 à 13h45
Hélas, j'imagine celles-ci à même le bitume.
Réponse de PhA le 26/06/2010 à 20h38
Patience, Philippe, patience... La Multinationale façonne déjà les programmes de certaines filières - et ses futurs petits soldats dans le même temps -, bientôt Elle aura un système scolaire intégré, de la crèche (pratique pour les executives mothers) à l'embauche. La Multinationale puisera ainsi en son sein ses compétences (oh ! l'honni mot !), du standardiste au comptable (important, ça le comptable !), du manutentionnaire au publicitaire (essentiel, ça, le publicitaire).
Votre sacerdoce assassiné, vos illusions perdues comme autant de feuilles mortes pourrissantes, vous pourrez alors vous consacrer à vos liquidités et autres hublotages, sous statut d'auto-entrepreneurs.
Commentaire n°4 posté par r1 (poète et haïkuiste (maudit)) le 26/06/2010 à 20h08
Hélas... (mais je suis indécrottable : je compte bien défendre encore un certain temps l'Education nationale - contre son ministère, entre autres).
Réponse de PhA le 26/06/2010 à 20h41
Il va sans dire que je vous y encourage vivement...
Commentaire n°5 posté par r1 (redevenu lui-même) le 26/06/2010 à 20h45
Eh oui : défendre la littérature, c'est aussi enseigner la lecture !
Réponse de PhA le 26/06/2010 à 21h01
J'ai toujours pensé qu'au lieu d'ouvrir à tire-larigot des ateliers d'écriture on ferait mieux de créer des ateliers de lecture...
Commentaire n°6 posté par Pascale le 26/06/2010 à 23h41
Et on peut aussi faire passer l'un par l'autre.
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 09h35
Oui, absolument, je pense qu'on apprend à écrire d'abord en lisant.
Commentaire n°7 posté par Pascale le 27/06/2010 à 09h37
Sans doute (même si je fais partie des quelques originaux qui ont appris à lire en écrivant - mais faites ce que je dis, pas ce que je fais).
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 09h41
Et moi des originaux qui lisent plus qu'ils n'écrivent :-).
Commentaire n°8 posté par Pascale le 27/06/2010 à 09h43
J'aurais dit "qui lisent comme ils respirent".
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 09h47
C'est en effet ce que l'éditeur de ma nouvelle a mis dans ma vertigineuse biographie (ha ha ha)!
Commentaire n°9 posté par Pascale le 27/06/2010 à 09h50
Ah, tu vois ; et je n'étais pas allé vérifier.
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 10h11
Il y a belle lurette que je n'ai posé mon séant sur le banc d'une école mais qu'attend-on pour intéresser d'abord les gamins par des textes qui présenteraient nos grands auteurs sous un jour plus charnel, plus simple, s'amusant avec les mots - même un peu crus? (puisqu'aujourd'hui n'importe qui est un enc....!!) Bon, passez-moi votre ministre!!
Commentaire n°10 posté par Depluloin le 27/06/2010 à 12h27
Il y a bien longtemps qu'on n'attend plus rien, chacun fait comme il le sent (manquerait plus qu'on me dise quoi faire !) (J'aurais bien aimé vous voir sur les bancs de la classe...)
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 12h32
@ Philippe : Facile j'étais au fond! ... Quand j'étais là, pas chez le Surgé! :))
Commentaire n°11 posté par Depluloin le 27/06/2010 à 13h33
J'étais à côté de Dominique et on se disputait le radiateur l'hiver !
(petite par contre, j'étais devant car on nous classait par ordre alphabétique et j'aimais, puis ça m'a vite passé).
Commentaire n°12 posté par Pascale le 27/06/2010 à 19h32
Le radiateur ? Toi, j'aurais cru que c'était la fenêtre.
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 19h45
Les deux. Je suis une fille du soleil, et l'hiver j'ai toujours froid. Ils installaient TOUJOURS le radiateur sous la fenêtre. Pourquoi ? Je n'ai jamais compris (perte d'énergie) mais ça m'arrangeait : la rêverie au chaud, c'était un luxe - quand je ne dormais pas étudiante, car on se relayait pour prendre les cours au carbone puisqu'on travaillait de nuit pour avoir un pécule. On avait juste le temps de quitter le poste à 7h pour être présente à 8 ! Le cyclo à fond les manettes et chacune notre tour. Quand j'y pense, on en a bavé mais que de bons souvenirs...
Commentaire n°13 posté par Pascale le 27/06/2010 à 19h54
ça va souvent ensemble, il faut croire.
Réponse de PhA le 27/06/2010 à 22h26
je pense à un extrait de Septentrion de Calaferte que je lis souvent à mes élèves en début d'année (où il est question du bonheur de se retirer dans les chiottes de l'usine pour y lire tranquille, le pantalon en boule sur les chevilles), quant au redoublement bien d'accord avec toi...
Commentaire n°14 posté par Juliette Mézenc le 29/06/2010 à 16h13
 

mercredi 25 juin 2014

les silences de Pessan


J’avais sept ans, je grattais mes avant-bras jusqu’à me faire saigner, je tirais des lamelles de peau, ensuite j’arrachais les croûtes, j’empêchais la cicatrisation. Si on me surprenait en train de me gratter, je recevais une tape sur les doigts.
 
 
Ce n’est qu’après que son mari m’ait écrit pour me dire qu’il voyait clair dans mon jeu que j’ai eu envie de coucher avec elle.
 
 
Il devait être malade, je ne vois pas d’autre explication, sérieusement dérangé et pervers pour aimer regarder des cochonneries pareilles à l’âge qu’il avait.
 
 
Une marionnette. Tu lui dis bleu, il répond bleu. Tu lui dis vert, il répond vert.  Aucune personnalité. Une girouette.
 
 
J’avais sept ans, papa et maman travaillaient, après les cours j’allais chez mon pépé.
 
 
Elle a tout fait de travers, tout accompli à l’envers. Elle me rend malade, elle le sait, elle me rend vraiment malade.
 
 
Je frémis en me demandant où il pouvait bien les acheter, ses magazines pornos, je n’ose plus mettre un pied à la maison de la presse, les commerçants savent bien qu’il était mon père.
 
 
Tu lui dirais de sauter par la fenêtre, il sauterait par la fenêtre.
 
 
J’avais sept ans et après – bien après – papa et maman m’ont demandé comment cela se faisait que je n’en parlais pas, comme cela se faisait qu’il n’y avait aucun signe.
 
 
Personnalité néant, esprit d’initiative néant. Un suiveur, un mollasson, un qui ne fera pas long feu su tu veux mon avis.
 
 
Eric Pessan,  Le syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente, 2014, p. 82-83.
 
Raconter pour ne pas mourir, bien sûr, mais il y a des choses qu’on ne peut pas dire ou alors, il y a des choses pour lesquelles la meilleure manière de les dire est de ne pas tout dire et c’est sans doute pourquoi le syndrome Shéhérazade est si plein de vides : l’imagination (souvent horrifiée) du lecteur comble ce qui manque entre ces voix sans nom mais qui deviennent familières, ces voix qui parlent dans le noir même avant que pour de bon la nuit tombe – à la page 219.
A lire Eric Pessan je me dis que décidément c’est le silence qui le fait écrire. Bien avant l’ouverture de ces Hublots c’était l’absence d’explication qui faisait tout le drame de Chambre avec gisant. (Puis me rappelant qu’il est aussi l’auteur d’Un matin de grand silence, et plus récemment de Dépouilles et de Muette je me rends compte que je viens d’enfoncer une porte ouverte. Ce n’est pas une raison pour la refermer.)
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/146.jpg

mardi 24 juin 2014

Mon jeune grand-père (44)

   Le 18 juin 1917 - Mes chers parents. Cette carte-ci est particulièrement bien remplie, bien serrée. L’impression, à la voir, qu’il y avait de quoi dire.
J’ai reçu ces 4 jours des nouvelles de plusieurs personnes. Ce sont d’abord la carte de papa du 31 main (sic), celle de maman du 24 mai et sa lettre du 2 juin, puis une carte de l’oncle Desmarets (j’opte définitivement pour cette orthographe) du 1er juin ainsi qu’un mandat du 20. Il est bien gentil et je suis toujours heureux de recevoir de ses bonnes nouvelles et de savoir qu’il est en bonne santé ainsi que toute sa famille. Je ne savais pas que Mme Desmarets-brodeur et le père Lecoq étaient morts. Les nouvelles sont tellement serrées sur la carte que parfois elles se collent bizarrement. J’ai aussi reçu une carte de Blanche Lévêque ; elle vient d’être évacuée, elle ne connaît pas votre adresse ; elle a appris la mienne par hasard. La sienne. Son adresse. Offiziergefangenenlager Reisen in Posen. Aussi elle me charge de vous demander si vous pouvez lui donner des nouvelles de son mari qui était à Quimper au début de la guerre. Elle habite près de notre cousin Je n’arrive pas à lire le nom, ça ressemble à « Loip », il y en avait des cousins à cette époque dans la famille, 37 rue de la claie. Je n’évite pas le réflexe Google, la rue de la claie existe toujours à Saint-Quentin – mais moi je ne connais pas du tout Saint-Quentin. Le capitaine de mon régiment qui est là-bas est sans doute le capne Maldidier. Je le connais en effet très bien, s’il est encore là rappelle-moi à son bon souvenir. Je vous assure que je ne suis pas las du tout du cake. Il nous sert pour prendre le thé. C’est très agréable. Comme colis je n’ai reçu qu’un colis de pain qui cette fois-ci n’a mis que quinze jours et était en assez bon état. Avant-hier au cours d’une conversation j’ai appris qu’un camarade avait fait une partie de ses études au collège de Maubeuge. Son père qui est officier d’administration y est arrivé en janvier 1904. Nous avons donc été six mois environ ensemble. Edmond a été élève au collège de Maubeuge. Je n’ai jamais mis les pieds à Maubeuge. Il est plus jeune que moi d’un an, il était donc en 8e pendant que j’étais en 7e. Nous ne nous rappelons pas l’un de l’autre, mais nous avons dû certainement jouer ensemble. Il se rappelle très bien de tous ceux que j’ai également connus. Il était très copain avec Jean Potier, Verlynde, Charles Fleuret etc. Je comprends pourquoi l’écriture est si serrée. Edmond savait de quoi parler. Il savait que cette fois la surface de la carte y suffirait difficilement. Nous avons causé très longtemps, évoquant tous les souvenirs communs, la ville, les professeurs, les camarades. Je n’ai aucun souvenir commun avec Edmond. Mon père n’a pour ainsi dire aucun souvenir commun avec Edmond. Il demeurait rue des Je n’arrive pas à lire le nom mais je me dis qu’il me suffirait de chercher sur un plan de Maubeuge, il s’appelle Gauduchon, vous rappelez-vous de ce nom ? Il a écrit aussi chez lui pour causer de moi. Il s’appelle Annocque, vous rappelez-vous de ce nom ? C’est très drôle d’avoir vécu un an sans savoir que l’on s’était déjà connu. Un an. C’est très drôle. J’oublie toujours de vous demander une pierre d’alun pour laisser sur je n’arrive pas à lire, un repentir et un coup de gomme à la ligne en dessous déborde sur le mot après s’être rasé. Envoyez-moi aussi des souliers de tennis car depuis trois jours je fais partie du tennis club, j’ai déjà fait plusieurs parties. Pas moi. Je ne me rappelle pas avoir jamais tenu une raquette de tennis. Il est vrai aussi que je n’ai jamais fait la guerre et que je n’ai jamais été interné en camp de prisonniers. Je vous embrasse tous bien fort. Votre fils qui vs aime si fort. Chaque millimètre compte. Une boucle suivie d’un trait ondulé sous « aime si fort » fait office de signature.

lundi 23 juin 2014

métamorphose de Marie Cosnay


Marilyne Peau, je la vois sur scène, se décompose en une multitude de petits espaces cubiques qui vont donner lieu à l’apparition de nouveaux personnages, un personnage roux d’abord, qu’on appelle le frère. Le frère parle à Marilyne Peau, assise par terre, forçant sa souplesse dans des exercices gymnastiques répétés. La sœur répond au frère sur un ton léger. Le photographe fait son apparition, encourage Marilyne Peau, il dit qu’elle retrouvera son niveau des débuts et la colère ou la rage ou la volonté, enfin l’énergie. Le petit déhanché qu’elle a acquis sera sa particularité. Il dit que tous ensemble ils y arriveront. On voit Marilyne Peau triste et douloureuse, puis ils fument des cigarettes tout en regrettant que la vie ne soit plus la chose continue, unie, qu’elle était. Marilyne Peau a un peu bu, pendant ce temps on creuse les tunnels. La nuit, après avoir beaucoup parlé, tout le monde creuse et prépare. Parfois il faut s’arrêter. Le frère empêche Marilyne Peau de boire, il la pousse à s’entraîner encore et il s’entraîne avec elle et s’entraînent avec eux tous ceux qui se cachent avec eux, les voilà qui s’assouplissent, jambes écartées, face à moi, à nous. Le directeur de la compagnie chorégraphique, lui, ne s’entraîne pas. Il semble, whisky et pelle à la main, un peu découragé.
 
Marie Cosnay, Des métamorphoses, p. 56-57, Cheyne, 2012.
 
Le soir le lecteur lit Des Métamorphoses de Marie Cosnay puis le lendemain oubliant qu’il est aussi le lecteur se recompose en professeur qui se dit que ce serait dommage quand même, après avoir étudié avec ses 6e cet extrait du Déluge, celui de la Bible, de ne pas leur lire aussi comment Ovide le raconte dans ses Métamorphoses. Et le voici qui lit, l’attention est raisonnable quand même malgré l’été venu, Deucalion et Pyrrha inspirent la sympathie. L’oracle de Thémis fait lever les sourcils, quand même, jeter derrière soi les os de sa mère, quelle drôle d’idée ; Pyrrha est d’accord avec les élèves. Je leur dis, C’est comme ça, les oracles ne sont pas immédiatement compréhensibles ; j’aurais dû leur dire, Il faut se laisser comprendre. C’est de retour à la maison que le professeur se décompose recompose de nouveau, redevient lecteur, s’étonne que ses divers soi-même ne communiquent pas davantage entre eux ; Marie Cosnay, Marie Cosnay qui par ailleurs traduit Ovide et ses Métamorphoses, devient la sibylle.
 

dimanche 22 juin 2014

samedi 21 juin 2014

quelques agacements mécaniques


Je suis tout de même un peu vexé de constater que ma très vieille grand-mère ne me reconnaît plus, comme si c’est moi qui avais pris un terrible coup de vieux en six mois.
 
 
En mourant le père prodigue son dernier conseil – débrouille-toi tout seul maintenant.
 
 
Cette amie excentrique marche pieds nus toute la journée et où qu’elle soit. Si bien qu’à chaque fois qu’on la voit on regarde ses pieds comme si elle avait de nouvelles chaussures.
 
 
« Mais comment une belle femme comme toi peut vivre seule ? », demande à notre amie C. le déplaisant P. dont je m’étonne qu’il ait trouvé compagne.
 
 
Cette fois c’est décidé, je coupe mes longues boucles blondes avant d’aller rendre visite à ma grand-mère pour lui trouver une excuse si cette fois encore elle ne me reconnaît pas.
 
 
Olivier Hervy, Agacement  mécanique, L’Arbre vengeur, 2012.
 
 
Voilà, ça va déjà mieux.
http://remue.net/IMG/arton5354.jpg?1343559080

Commentaires

Séduisant. Je note. Voyez que vous êtes dangereux : vous chamboulez toutes mes lectures!
Commentaire n°1 posté par Michèle le 22/06/2014 à 08h54
En fait je suis sûrement une bombe qui s'ignore.
Réponse de PhA le 26/06/2014 à 17h16

mercredi 18 juin 2014

Mon jeune grand-père (43)

Le 14 juin 1917. Mes chers parents.
Il vient d’y avoir un peu de nouveau au camp. D’abord nous avons eu il y a quelques jours le bonheur de voir arriver un aumônier qui est affecté au camp. Cela nous a fait plaisir car nous avons été si longtemps sans ou presque. Oui, il en avait déjà été question, et cette piété de mon jeune grand-père m’avait arrêté sans que j’aille jusqu’au commentaire. J’y pense rarement, mais je sais que l’avancement militaire de mon arrière-grand-père, le père d’Edmond, avait été stoppé à cause de sa trop grande piété – plus tard j’ai appris qu’il avait carrément été fiché lors de l’« affaire des fiches », précisément. Serait plus à sa place « sous la soutane que sous l’habit militaire », était-il écrit ; le tout (un très bref tout) assorti de la flatteuse mention « très dangereux ». Je trouve ça drôle. Trois générations plus tard, l’un de ses arrière-petits-enfants lui rend volontiers hommage, tout éloigné que je sois moi-même de la religion et carrément prêt à voter communiste à l’occasion, sans qu’il y ait jamais eu de rébellion envers la génération précédente, tout simplement un cheminement personnel que l’éducation avait à chaque fois rendu possible. Ou peut-être suis-je moi aussi très dangereux sans le savoir ? Ensuite il y a eu ce matin un départ de cinq officiers. Tout cela a produit un peu de mouvement et a changé les idées. J’ai reçu comme courrier la carte de papa du 26, la lettre de maman du 27, la carte de papa du 28 et la carte de maman du 30. J’ai reçu aussi une longue (il manque « lettre ») de ma tante du 29 mai. Dites-lui que je la remercie et que je lui envoie mes meilleurs baisers. Comme colis j’ai reçu les paquets postes 26 et 27 et les colis gare n° 13 et 14 ainsi qu’un colis de pain complètement moisi. Le reste était en bon état. Je continue de temps en temps les matières classiques, je lis un peu d’histoire de géographie ou de physique. Il y a en ce moment un camarade qui nous fait quelques conférences sur l’acoustique. J’y assiste. Le temps continue à être très beau, il fait même bien chaud dans la journée, mais le soir de 7 à 9 il fait très bon.
Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis Madeleine et Jean et toute la famille.
Votre fils qui vous aime de tout son cœur.
Ces retours à la ligne sont inhabituels. Edmond avait moins à dire. Pourtant pour une fois il s’était passé un peu quelque chose.
Edmond

mardi 17 juin 2014

l’auteur en question


L’artiste est-il maître de son œuvre ? demandait-on hier matin en philo aux élèves de Terminale scientifique. Nul doute que le Carnet d’or de samedi était à l’origine du sujet. J’y reviens encore une fois à propos de Mariana, Portugaise, le livre de Guy Goffette, réédité lui aussi mais de dix ans plus ancien que le mien puisque paru pour la première fois en 1991 aux éditions Le Temps qu’il fait – saluons au passage le beau travail de cet éditeur.
Un extrait pour commencer :
 
O grand cinéma de la componction.
Petite Marie-Madeleine au bordel battant sa coulpe ô tendre lupin des lupanars baisant de larmes et chaude salive les pieds du christ en bois, répandant l’avaricieux parfum du capitaine Judas, la chevelure de feu épongeant la dalle avant que tombent les douces paroles du pardon, les douze coups de trahison. C’est matines qu’on entend hélas, et c’est le glas dans la vallée, à Mértola ; c’est la relève qui sonne là-bas sur la mer : la Campagne du Portugal s’achève. Au jardin, les oliviers s’éveillent. Vide est le champ du potier, vides les yeux de Mariana, l’encrier vide et l’avenir fermé.
 
Guy Goffette, Mariana, Portugaise, Gallimard, p. 52.
 
Ni glose ni paragraphe des Lettres de la religieuse portugaise sommes-nous prévenus, Mariana, Portugaise est une sorte de palimpseste amoureux des lettres de l’amoureuse abandonnée, poème d’amour en prose qui reprend la structure pentagrammatique du best-seller naguère anonyme, dont du coup j’ai voulu relire les cinq lettres : mince, impossible de mettre la main dessus. D’un saut à la librairie j’en fais l’acquisition, sans trop me poser la question de l’édition ; ça sera Garnier-Flammarion. Et là, voici que le nom de Guilleragues (je m’avise à l’instant que je n’avais jamais vraiment pris la peine de le retenir) me saute aux yeux d’une manière désagréable : il est écrit en plus gros caractères que le titre. C’est une chose qui me choque toujours comme une incongruité : rendre le nom de l’auteur plus visible que le titre. C’est d’autant plus frappant quand le nom de l’auteur est bien moins connu que le livre lui-même. J’avais bien senti à ma lecture de Mariana, Portugaise et des commentaires dont Guy Goffette accompagne le texte de sa nouvelle édition que l’attribution tardive (on en parlait encore quand j’étais étudiant) des Lettres portugaises à Guilleragues lui déplaît. J’avais l’impression que pour ma part elle me laissait indifférent. Peut-être pas tant que ça. Enfin, ça n’est peut-être pas tant Guilleragues lui-même ; il faut bien après tout qu’un texte ait un auteur, et l’on sait bien que celui-ci ressemble rarement à la voix qu’il fait résonner dans son œuvre, mais tout de même : lorsque celui-ci a le bon goût de s’effacer lors de la publication – car c’est bien intentionnellement que les Lettres portugaises sont d’abord parues sans nom d’auteur – n’est-ce pas un peu trahir le texte que de lui coller ainsi le nom de ce « courtisan-diplomate gascon », ainsi que le résume Guy Goffette ? On comprend qu’il soit importuné : ce nom de Guilleragues sur la couverture est un inutile tue-l’amour entre Mariana et son lecteur – car Guy Goffette, à n’en pas douter, est amoureux.
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dimanche 15 juin 2014

N’oublie pas, s’il te plaît, que tu m’aimes.


Ne me lis pas en te cabrant, en tendant les muscles, comme si tu craignais de te faire avoir, de tomber dans un piège, d’être embobinée. Ne te ferme pas d’avance, par rigidité de principes, à ce que j’essaie par tendresse profonde de te faire entendre. Nous nous sommes fait mal sans nous être jamais fait du mal. Je cite de mémoire ce que je t’avais précédemment écrit dans une de mes missives : « Comment deux personnes qui ne se veulent que du bien peuvent- elles en fait se faire si mal, d’après toi ? Je te laisse le soin de répondre. » (J’avais bien spécifié : « d’après toi » ; tu ne m’as pas répondu.) Et j’ajoutais : « Mais, je crois que tout le monde donnerait la même réponse. »
 
… Oui, ces mille et un malentendus entre nous, et je peux en remettre : le non-dit, les suppositions, les supputations, les interprétations à l’aveuglette, les détails dans notre tête cent fois retournés, les hantises, le sentiment de culpabilité, les doutes sur soi (jamais sur l’autre), la crainte de n’avoir pas été à la hauteur, d’avoir failli, d’avoir trahi, et la fatigue, et, aux pires instants, le dégoût de soi et de la vie qui vient avec. Tout cela est tout à fait nous et en même temps indigne de nous. Pourquoi nous infliger cela nous-mêmes ? Car qui s’oppose à ce que nous nous fréquentions ? À qui ferions-nous mal ? À nous ? À toi ? Ah, parce que tu penses que tu es plus heureuse aujourd’hui, à « aller comme ça peut » ? Le secret de ta réticence – si réticence il y a –, en tout cas la raison pour laquelle tu m’as si brutalement écarté de ta vie, se cache dans ton cœur, et seule toi peux y avoir accès. Moi, je ne puis que deviner. Une chose cependant est sûre : il n’y a rien, je dis bien rien, dans les circonstances extérieures, objectivement considérées, qui justifie la torture qu’encore une fois nous nous sommes administrée depuis six mois. Ce secret réside en toi. En toi seule.
 
Gaétan Soucy, N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime, p.47-48, Noir sur Blanc, 2014.
 
Tu ne veux pas entendre tout ce qui ne va pas dans le sens de ta certitude. D’ailleurs, je ne crois pas que ce soit une certitude. Tu veux te convaincre toi- même, et tu veux me convaincre par ta conviction. Mais, Philippe, est-ce que tous ces arguments ne te servent pas d’abord à te dissimuler ton doute ? Profondément, je crois que tu le sais, et que tu ne veux pas te l’avouer, parce que c’est trop difficile (et crois-moi, c’est difficile pour moi aussi) : celle à qui tu as déclaré ton amour ne le partage pas. Aucune démonstration n’est capable de susciter l’amour.
Tu le sais bien. On ne peut pas convaincre d’aimer quelqu’un qui n’aime pas. Il ne reste plus qu’une possibilité : démontrer que l’amour est déjà là, qu’on refuse de le voir pour de mauvaises raisons, qu’il s’agit de le reconnaître, et d’agir comme des gens qui s’aiment. Tu ne veux pas susciter une conversion, mais une prise de conscience, un peu comme ces prosélytes qui vous disent qu’ils n’ont pas à vous faire devenir chrétiens, parce que en réalité, sans le savoir, vous l’êtes déjà. Mais finalement, c’est toujours une manière de chercher la conversion.
 
Pierre Jourde, N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime, p.78-79, Noir sur Blanc, 2014.
 
Oui, vous avez bien lu : c’est le même livre pas du même auteur. Pierre Jourde était avec moi l’un des invités d’Augustin Trapenard à un Carnet d’or sur la réécriture (c’était hier sur France Culture mais on peut encore écouter le podcast en cliquant ici), sujet qui pose implicitement la question de l’auteur. Si concernant mon livre c’est entre moi-même et moi à plus de treize ans d’écart que le doute se glisse, pour N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime la question se pose différemment. Le texte de Gaétan Soucy est constitué d’une longue lettre d’amour suivie d’une très brève fin de non-recevoir de la jeune femme à qui elle a été adressée, et qu’il aurait peut-être développée si la mort ne l’en avait empêchée. La possibilité de cette réponse était là ; quatre auteurs (Suzanne Cotet-Martin, Pierre Jourde, Catherine Mavrikakis et Sylvain Trudel) ont imaginé cette possible réponse.
Le hasard a voulu que je lise le texte en deux temps – c’est un livre court à lire d’une traite mais la fiabilité du service Colissimo de la Poste étant ce qu’elle est, je n’ai toujours pas reçu à ce jour les deux exemplaires que les éditions Noir sur Blanc avaient pris la peine de me faire parvenir ; j’ai donc dû me contenter du PDF sur mon vieil ordi, condition de lecture détestable qui a l’avantage de m’aider à faire le tri : si j’arrive à le lire c’est que le livre est bon. Bref j’ai fait une pause après avoir lu le texte de Gaétan Soucy, et c’est le lendemain seulement que j’ai lu les réponses des quatre autres écrivains. Eh bien après leur lecture le texte de Gaétan Soucy lui-même s’est mis à résonner autrement. Après la lecture de ces quatre réfutations – qui, rappelons-le, développent celle très brève de Soucy ; il n’y a donc pas non plus à proprement parler trahison –, et particulièrement après celle de Pierre Jourde, le texte changerait presque son titre : ce n’est plusN’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime mais N’oublie pas, s’il te plaît, que tu m’aimes. L’amant est un maître de la rhétorique, mais l’ironie du sort veut que celle qu’il aime soit la meilleure de ses élèves : impossible qu’elle s’y laisse tromper. Et c’est peut-être même pour ça qu’il l’aime.
On dira que le livre échappe à son auteur. C’est vrai. Mais c’est toujours le cas. Un livre change de signification en fonction des conditions de sa lecture, et la présence de Pierre Jourde en face de moi ne pouvait que me rappeler la manière dont la lecture de son propre Pays perdu sera nécessairement différente de celle qu’elle a pu être lors de sa parution, j’en avais parlé ici même, rappelez-vous.
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jeudi 12 juin 2014

Mon jeune grand-père (42)

Le 9 mai juin 1917. Mes chers parents.
C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre arrivée à Reisen. Combien de temps allons-nous encore y rester ? Comme courrier j’ai reçu les cartes de Papa de des 19 et 22 et celles de maman des 23, 24 et 25. Comme colis j’ai reçu simplement les colis gare n° 11 et 12. J’ai remarqué que maman s’était servi de l’emballage de mon colis, il en aura fait du voyage ce carton. Ces 2 colis étaient en bon état. Je crois qu’une chemise et un caleçon de toile me seraient de nouveau nécessaires, car le linge reste si longtemps au blanchissage que je n’en ai pas assez pour changer toutes les semaines. A part cela, rien de bien particulier ici. Rien. Rien à faire, rien à dire. Un peu plus que rien pour manger et se vêtir. Rien à l’horizon. Je ne peux pas m’empêcher de voir ce rien inscrit dans le nom même de Reisen. Je viens de me mettre à jouer au football, car j’ai trouvé que je ne faisais pas assez d’exercice. On se lasse vite de tourner autour du parc ! Aussi je joue deux fois par semaine, les premières fois j’ai été bien fatigué cela n’a rien d’étonnant, il y avait si longtemps que je n’avais fait d’exercice violent. Il y avait si longtemps que je n’avais fait d’exercice violent. Le brave Mairesse n’a pas volé son galon, ce n’est réellement pas un veinard. On devine l’atroce litote. J’ai écrit à la cousine Jeanne, mais malheureusement avant d’avoir reçu la carte du 19. Je pense que l’arrêt des colis n’a dû durer que quelques jours ; car quelques camarades d’autres régions m’ont dit que les envois avaient être suspendus trois ou quatre jours mais un peu plus tôt. Vous essayez de remonter un peu le ménage, vous avez raison car il en aura sûrement besoin. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis Madeleine et Jean et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. Edmond

dimanche 8 juin 2014

ce que nous chante Jean-Louis Bailly


Mi-brouillard un soir à London
Un sacripan qui paraissait
Mon amour sortit du bas-fond
Or l’air vil dont il vous lorgnait
M’a fait rougir jusqu’au trognon
 
J’ai suivi mon mauvais garçon
Qui sifflotait cachant sa main
Dans Piccadilly dirait-on
S’ouvrait à nous un flot carmin
Pour lui Juifs pour moi pharaon
 
 
Ajustez vos lunettes. Oui, ces vers vous disent quelque chose. Quelque chose de tantôt familier, tantôt curieusement étranger. Vous cherchez mieux, mais voyons, quel est cet auteur, j’ai son nom sur le bout de la langue. Vous vous obstinez, un nom se dégage peu à peu, et un autre aussi ; pas de chance, ce sont deux noms différents : Apollinaire, Perec. Comment ça, Apollinaire-Perec ? Perec ou Apollinaire ?
Ni l’un, ni l’autre – ou les deux. Oui, ces vers rappellent fortement le début de la Chanson du Mal-Aimé (« Un soir de demi-brume à Londres / Un voyou qui ressemblait à… »). Et oui, vous avez raison : la voyelle e y fait l’objet d’une disparition.
Mais Perec cette fois-ci n’est pas le ravisseur, tout au plus l’instigateur. Si j’en crois la couverture du livre que j’ai entre les mains, ce lipogramme – qui est aussi un palimpseste et peut se lire comme tel : certains passages du poème original (reproduit sur les pages de gauche) se mettent à résonner de façon singulière à la lecture de son adaptation après liposuccion du e –, ce lipogramme est l’œuvre de Jean-Louis Bailly, l’auteur notamment de Mathusalem sur le fil et d’Un divertissement. Mais vous me connaissez : je me méfie des couvertures. J’ai croisé assez d’agents doubles pour savoir qu’elles cachent toujours quelque chose. En l’occurrence, je sais, pour avoir lu Un divertissement, que cette Chanson du Mal-Aimant – car tel est son titre – est en réalité l’œuvre de Pierre Helmont, le protagoniste d’Un divertissement. C’est là en effet qu’on comprend pourquoi ce mien collègue (il est professeur de français) a éprouvé la nécessité tragique (et qui soit dit en passant nous vaut un beau roman très émouvant) d’écrire un poème intitulé la Chanson du Mal-Aimant.
La Chanson du Mal-Aimant est parue récemment aux éditions Louise Bottu, comme Un divertissement.
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vendredi 6 juin 2014

mercredi 4 juin 2014

Mon jeune grand-père (41)

Le 4 juin  1917. Mes chers parents. Nous aussi nous sommes le 4 juin, aujourd’hui. Je sentais venir cette concomitance. Ma lecture a pris naturellement le rythme de sa correspondance.
J’ai reçu comme courrier ces jours-ci les cartes de papa des 15-16-17-18 et 21 et la lettre de maman du 20 mai. Comme colis j’ai été aussi bien servi. Sont arrivés les colis gare n°6-7-8 et 10 + 1 colis de pain du 10 mai et le cake n°25. Le cake n°25. Le pain était encore complètement moisi. Tout le reste était en bon état, sauf les œufs du colis n°7, il y en avait un de cassé, il s’était gâté et avait abîmé tous ceux qui l’entouraient. Il y en a eu de ce fait plusieurs de perdus. Je me demande comment un œuf en pourrissant peut gâter des œufs encore en coquille. La question me vient en même temps que la conscience de son inanité. D’ailleurs je n’y connais rien, au fond. L’œuf cassé se trouvait dans un coin. Maman ferait bien de n’en pas mettre dans les coins car souvent il y en a de fendus dans ces endroits, mais jusqu’à présent le son avait bouché les fentes et comme il ne faisait pas très chaud le reste était en bon état. Je ne suis pas sûr de bien lire « son ». La chose me paraît étrange. Mon arrière-grand-mère l’employait-elle pour combler les espaces et caler les œufs ? Pourquoi pas. Vous exagérez les compliments sur les travaux, il y a beaucoup de défauts et j’ai dû faire souvent usage de la colle. Il y a des officiers qui travaillent bien mieux et qui font des choses vraiment superbes. Mais nous ne pouvons pas faire la comparaison, nous. Je ne sais pas si les compliments sont exagérés, mais je m’y joins. Depuis petit, c’est une évidence. Les objets nous sont fournis tout montés et tout dessinés. Quelquefois cependant on change le dessin ou on l’interprète d’une façon différente. J’ai fini le service à fumeurs pour Louis, il est ciré et prêt à être expédié (c’est donc ça, cet aspect sur lequel je ne mettais pas de nom : tous ces objets sont cirés), mais par malheur l’envoi de colis en France est suspendu pour le moment. J’espère que ça ne durera pas trop longtemps car je voudrais que Louis puisse le voir à sa prochaine permission. Je n’ai jamais vu ce service à fumeurs. Un instant la pensée que Louis non plus me traverse – et puis je me dis qu’il était peut-être tout simplement dans les affaires de Louis, peut-être même était-il exposé quelque part la dernière fois que nous sommes allés le voir, au début des années 70. Je ne suis pas là d’avoir fini ce que j’ai projeté car c’est assez long, surtout pour moi qui ne travaille qu’un petit moment par jour. Je vais faire maintenant le cadre pour Tante Marie. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. EA