Vie des hauts plateaux (éditions Louise Bottu)

Vie des hauts plateaux, éditions Louise Bottu, novembre 2014. (Cliquez pour agrandir.)
Echos (les articles sont classés dans l'ordre chronologique inversé) :

Histoires perchées et cadavres exquis

Vie des Hauts plateaux, sous-titré fiction assistée, de Philippe Annocque, est une série de micro-fictions bien perchées et ponctuées d'interludes tout aussi loufoques. Apparemment.
Il y a du Tati dans cet univers surréaliste de cadavres exquis, drôle et déroutant.
Il est question d'une dernière partie de pêche avant la mort, de gens qui dorment dans le lit des autres sans y être invités, de morts soudaines (souvent de faim) et parfois prévues, de naissances spontanées, de mariages à tours de bras et de divorces en veux-tu en voilà... Tout un programme !
La surprise et le cocasse nous attendent à tous les coins de phrase et surtout où on ne les attend pas. Seuls les narrateurs semblent trouver de la normalité et de l'évidence où il n'y en a pas, et vice-versa.
Comme on irait aux antipodes pour mieux se retrouver et sentir ses racines, il y aurait dans ce bouleversement des règles une invitation à observer nos propres codes. En effet, Philippe Annocque indique à son éditeur* : "Je suis très sensible à l'absurdité des règles qui régissent les relations sociales, et même la vie quotidienne en général. Ou plutôt, il suffit que j'arrête un peu mon regard sur ces règles pour éprouver très vivement le sentiment de l'absurde. J'avais envie de jouer un peu avec ces règles pour faire partager ce sentiment."
Car derrière l'apparente incongruité de ces textes se cachent une logique et quelques indices à décoder, comme le sous-titre (fiction assistée) ou l'étymologie de interlude (entre les jeux) ou cette énigmatique quatrième de couverture : "Un dispositif que n'identifiera pas forcément, c'est aussi bien, le lecteur même lettré — mais un plus jeune, peut-être, et c'est bien aussi — donne à cette Vie des hauts plateaux le léger décalage nécessaire pour une mise au point attendue (ou non) sur la vie. Et la mort. Et l'amour. Carrément." Et en bonus, de nombreux jeux de mots à débusquer.
Quand lire devient un jeu d'enfant.

Éditions Louise Bottu, 2014, 158 pages.
* Les éditions Louise Bottu ont vu le jour fin 2013 et comptent déjà une douzaine de livres à leur catalogue, dont Ozu de Marc Pautrel.

Du même auteur, entre autres :
- Hublots, son blog.
- Liquide, éditions Quidam (voir ma chronique).
À paraître ce 20 octobre également chez Quidam éditeur : Pas Liev
 

Une lecture d’Annocque c’est toujours une aventure, cette fois encore je me demandais bien ce à quoi je devais m’attendre en ouvrant cet opus et je ne fus point déçu, ce livre livre encore une autre facette du talent de cet auteur protéiforme. Philippe n’aime pas les catégories, les classements, les écoles – même s’il y travaille -  il s’évertue dans chacune de ses publication à exposer une autre version de ses aptitudes littéraires. En la circonstance, il propose au lecteur des textes courts qui ressemblent à une ébauche de roman, à une histoire en morceau qui n’aurait pas encore été assemblée en un scénario définitif. Mais ces textes sont reliés entre eux par un fil rouge enroulé autour de thèmes toujours présents même s’ils ne sont pas exposés de façon péremptoire.
« Vie des hauts plateaux » est surtout une affaire de mort, de mort rapide, expéditive, comme dans les jeux vidéos mais, toujours comme dans les jeux vidéos, la mort n’est pas obligatoirement définitive, il peut y avoir des rattrapages. Une affaire d’amour aussi, celui que l’on fait, moins de celui qu’on éprouve. Aucun sentiment dans ces textes froids comme la glace, rien que des faits, la mort, l’amour, la vie qui s’en va et sans cesse revient. Annocque n’aime pas beaucoup les histoires, elles se ressemblent toutes. « Qui que je sois, mon histoire commencera toujours de la même manière : il me faudra d’abord faire ceci, puis cela, puis autre chose et autre chose encore ; mais toujours les mêmes choses, invariablement les mêmes,  et toujours dans le même ordre ». Il préfère bouger les lignes, bousculer les mots, fausser les perspectives, laisser le lecteur trouver le chemin qu’il esquisse à peine.
Ce livre est totalement décalé, il dit tout ce qu’on ne lit pas, le cynisme omniprésent cache mal les sentiments du narrateur ou des narrateurs, on sait mal si l’auteur change de sexe ou s’il y a plusieurs narrateurs de sexe différent mais peut importe l’auteur ne s’arrête pas à ce genre de détail. « Je sais bien que ces considérations n’entrent pas en ligne de compte : ni l’âge ni le physique  ni même la différence de sexe ne sont véritablement en jeu dans les relations amoureuses ». Comme à chaque lecture nait un nouveau livre, je voudrais faire part des impressions très personnelles qui ont contribué à la construction de ma version de ce texte. En plein débat sur le mariage pour tous, la redéfinition de la famille, la théorie du genre, j’ai eu le sentiment qu’Annocque ouvrait des pistes de réflexion. Ses héros se marient avec toutes et tous, peu importe le sexe, le statut, la couleur,…, les familles s’emmêlent allègrement, chacun ayant des enfants avec d’autres qui eux aussi ont des enfants avec d’autres encore etc…, le sexe de ses personnages n’est pas très défini, il est souvent provisoire, de circonstance…  Une façon de ne rien dire sur le sujet (« C’est plutôt difficile à expliquer – comme toujours : la vérité, c’est toujours difficile à expliquer ») mais d’inviter le lecteur à réfléchir à ces questions en méditant ce qui transparait entre les lignes de ce texte. Le transit et le stationnement intensifs entre sa porte et son lit pourrait-être aussi une parabole de l’afflux et de l’accueil des migrants qui déferlent actuellement vers nos cités. Toutes ces interprétations possibles montrent la richesse de ce texte dans lequel  je verrais avant tout une forme de variation sur le thème de la différence abrogée à travers l’accession à l’unicité sexuelle sans que cela apparaisse pour autant pour une théorie émise par l’auteur mais seulement une farce pour dédramatiser un débat qui prenait une mauvaise tournure. Annocque ne fait pas la morale, il ironise, il joue, il nargue, il nous dit ce qui pourrait être, à chacun de se débrouiller avec ces quelques mots.
J’ai eu aussi l’impression que ce livre venait au moment où son auteur sentait qu’il avait atteint le sommet de la phase ascendante de sa vie et qu’il sentait venir les premiers symptômes de la seconde partie de son existence, celle qui descend, « …l’âge m’est tombé dessus et dès le lendemain sur le dos de ma femme ».
  • Choix des libraires, à la Librairie Les Beaux Jours, à Tarbes, septembre 2015 :

  • Article de Corinne Amar dans la revue Florilettres de la Fondation La Poste, juin 2015.

Paragraphes courts en uniques chapitres, sans titre, sans indication, sans fil conducteur, sans dispositif connu ni reconnu, ni même rassurant, une typographie qui varie sans prévenir ; « dire les choses, annonçait notre auteur dans l’autre de ses « albums » - celui où toute la vie d’un narrateur qui dit on, jamais je, défile, de l’enfance à l’âge adulte (Mémoires des failles, publié cette même année aux éditions de l’Attente) est vraiment un problème. (...) Les choses n’ont vraiment rien à voir avec les mots. Sans doute faut-il, pour dire les choses au plus près, dire carrément n’importe quoi d’autre. » Alors, oui, c’est bien cela qu’il assure : il dit n’importe quoi d’autre, et c’est sa manière à lui, sérieuse, d’écrire. Pourquoi faudrait-il toujours pour un lecteur chercher à comprendre ? Et pourquoi, après tout, ne pas se laisser aller à suivre cette fine musique déjantée autour des mots, leur logique à eux, théâtre de l’absurde, mise en scène des images qui font une histoire, joute du langage qui parle de désir ou encore de bons repas, d’aller à la pêche, de corps qui s’étreignent, d’une petite amie qui va mourir, de faim peut-être, d’une histoire qui commence un dimanche mais ça pourrait tout à fait être un lundi ; invention d’une forme autobiographique qui n’en serait pas une, en fait ; 155 pages, une histoire par page, il y a un bien un je ici, et ce je est mille personnages à la fois, en un recueil de micro fictions qui parleraient du quotidien le plus banal, utilisant le jeu verbal qui pourrait au fond être le frère caché du jeu vidéo, pour décrire la propre exagération de notre propre vie codifiée, jusque dans la tombe... « (...) Le lendemain matin, avant 7 h, en sortant de la chambre à coucher, je suis mort. Ma femme et mon fils étaient tristes. Je ne le verrai jamais collectionner les conquêtes amoureuses, comme j’ai passé ma vie à le faire, avant de rencontrer sa mère. » Éd. Louise Bottu, 158 p., 15 €. Corinne Amar


  • Article de Romain Verger, sur Membrane, 7 juin 2015.







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Vous trouvez la vie ennuyeuse ? Votre femme vous lasse avec « son seul et unique visage » et vous en changeriez bien comme de chemise ? Vous vous dites qu’un enfant vert égayerait la famille ? Vous vous sentez étriqué dans votre identité sexuée ? Vous aimeriez traverser le corps de ceux qui vous devancent pour aller plus vite, ou réunir pour une fête les différentes personnes que vous avez été ? Alors lisez Vie des hauts plateaux, Philippe Annocque vous révèlera quelques-uns de ses meilleurs trucs. Et ça fonctionne admirablement bien !  
On se dit d’abord que c’est simplement drôle et léger, que ça relève d’une sorte de blague littéraire décalée, d’un exercice mu par le seul principe de plaisir, total et déréglé, qu’il y a là comme un miroir où l’imaginaire contemple son pouvoir illimité de recréation et d’extension de soi par la fiction, et puis l’on se prend très vite au jeu des métamorphoses, des transferts de sexe et d’identité, des effacements et corrections d’une vie qui s’affole à dix jours de sa mort et qui, pour se réaliser, ne recule devant rien ni n’hésite à sacrifier les siens. Les hauts plateaux dont il est question sont ceux qu’atteignent les bons rêveurs, les adeptes de jeux vidéo et de réalité virtuelle, où l’identité, fragile et volatile ne tient qu’au choix d’un avatar transitoire. En cela, c’est une réflexion sur notre monde moderne, sur ces identités numériques qui nous prolongent de jeux en blogs et de blogs en réseaux sociaux, bien au-delà de ce que nous sommes physiquement et civilement.  
On en sourit beaucoup, et ça en devient en même temps troublant et inquiétant, parce que sous la discontinuité apparente des fragments perce une folie plus sévère, dont on ne mesure jamais jusqu’où elle peut aller, ni si elle ne va pas finir par supplanter la réalité, ou la dissoudre. Le recueil se creuse dans le creusement même d’une identité qui n’oublie rien de ses existences précédentes, qui déborde de toutes, et qui se fraye entre les tombes un chemin vers nulle part.
Romain Verger
Photographie : Eadweard Muybridge


La drôle de vie
Ça commence très fort (page 3) : « Un autre jour, j’ai trouvé chez moi un gros garçon avec une casquette verte qui regardait la télé. Et puis, sans s’occuper de moi, le gars s’est mis en pyjama et est allé se coucher dans mon lit !
Après, mon amie, que j’avais invitée, est arrivée ; mais c’était gênant : il y avait toujours le gros garçon qui dormait dans le lit. J’ai fini par le réveiller en l’insultant, mon amie aussi insultait le gros gars tandis que celui-ci s’étirait comme après une bonne nuit. Il a quand même fini par se lever et mon amie en a profité pour prendre vite fait sa place toute chaude dans le lit. Mais il a fallu lui donner des gifles et insulter sa famille pour que ce gros inconnu se décide à partir. »

Alors on ne peut s’empêcher de pousser du coude son voisin (à condition d’en avoir un sous ledit coude à ce moment-là, bien sûr, mais sinon on peut toujours s’en inventer un), de lui montrer la page « tiens, regarde… », de guetter les prémices du sourire qui pointe et qui préfigure le rire tout court, parce qu’un moment de plaisir a toujours envie d’être partagé.
Et ça continue de plus belle. D’imbroglios conjugaux en situations rocambolesques, d’interludes décalés en envolées surréalistes, le narrateur- qui galamment cédera sa place à Madame le temps de quelques pages, histoire de déboussoler le lecteur davantage- nous embarque dans sa drôle de vie, avec un naturel confondant (et c’est sans doute cette candeur qui provoque tant l’amusement), vie où on collectionne les compagnes et procrée à tour de bras, où on meurt régulièrement de faim, où le temps s’accélère comme dans un film quand il n’inverse pas son cours.
Déstructuré, désinvolte, remettant en cause tous les codes qui régissent nos vies, ceux sur lesquels on a l’habitude de s’appuyer pour avoir des repères, La vie des hauts plateaux est une vie hors normes, irréaliste à première vue mais qui n’en remet pas moins en cause la nôtre.
Car, à y réfléchir d’un peu plus près une fois le fou rire passé, on réalise que la faim tue bien davantage que les maladies cardio-vasculaires de nos sociétés sur-nourries, que bien des tierces personnes s’invitent dans les lits conjugaux, qu’on ne sait parfois plus vraiment qui est qui par rapport à qui dans certaines familles, qu’on est parfois mort tout en étant vivant, et que la très hypocrite monogamie n’est, dans bien des cas, qu’une belle vitrine on ne peut plus friable...
Pour terminer et pour prouver que notre narrateur fait, finalement, preuve de bon sens :
« C’est surtout quand on rentre de l’école ou du travail qu’on a besoin de se distraire.
Pour se distraire, on peut danser, regarder la télé, lire, jouer aux jeux vidéo, aux jeux de construction, au bac à sable. Quand on devient adulte, on a aussi la possibilité de faire l’amour. C’est tout.
Si on ne se distrait pas, on est tendu. C’est mauvais pour l’humour. »



Un grand dispositif poétique pour, encore et toujours, traquer ce qui peut s’échapper et vivre dans les interstices de la conformité.

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Publié en novembre 2014 aux éditions Louise Bottu, ce nouveau texte de Philippe Annocque développe l’un des plus étonnants dispositifs poétiques que j’aie pu lire récemment.
En apparence, tout d’abord, l’auteur semble produire un enchaînement de bribes de quotidien et de fatal, dans une joyeuse et opaque absurdité, qui rappellent tant ses propres travaux de 2010 dans « Monsieur Le Comte au pied de la lettre » que les vignettes magiques obtenues à grands coups de logique forcée par Henri Michaux dans son extraordinaire « Plume ».
Je n’arrivais pas à empêcher ma petite amie de mourir. Je retrouvais sa tombe au même endroit, dans son jardin, devant sa maison. Je ne comprenais pas, je ne comprends toujours pas pourquoi elle mourait ; elle était si jeune, encore adolescente, comme moi. Ça ne pouvait pas être un incendie. Sans doute mourait-elle de faim, je ne vois pas d’autres explications. Je n’ai pas vérifié s’il y avait à manger dans le frigo de ses parents. De toutes façons, je n’y peux rien, au contenu de son frigo.
Mais c’était agaçant, à la fin.
Alors ce que j’ai fait, je l’ai invitée chez moi avant sa mort. Et elle n’est pas morte.
Chocs poétiques incessants, auto-tamponneuses du nonsense, se télescopant toutefois à très haute fréquence, enchaînant à un rythme trépidant et prompt à l’auto-allumage aussi bien de vastes questions de vie, de mort, d’amour, de famille, d’éducation des enfants, que des préoccupations que l’on jurerait devoir être plus triviales telles que choix cosmétiques, décisions à propos de mobilier, problèmes de plomberie et besoins pressants : après quelques pérégrinations dans cet univers qui flirte à chaque page avec un chaos à décrypter, il est possible que quelques réminiscences, quelques images enfouies, quelques soupçons se faufilent dans l’esprit de la lectrice ou du lecteur. Même si, comme il a été dit ailleurs, la littérature est aventure plutôt qu’enquête, le doute s’insinue : le dispositif poétique ici à l’œuvre n’aurait-il pas l’étrange caractère d’un familier soigneusement défamiliarisé ? Le jeu perceptible – celui du joueur comme celui du menuisier laissant sa place au bois pour l’avenir – est-il vraiment là par hasard ?
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La présence régulière d’interludes, semblant dans leur étrange beauté se référer à d’autres logiques folles que celle du récit principal, renforce peu à peu ce sentiment que la « Vie des hauts plateaux », en nous offrant cette rare tranche de poésie, décrypte aussi quelque chose de nos vies – telles qu’un autre, incertain – mais à coup sûr maîtrisant les canons de la conformité – rêverait de les déconstruire et de les réassembler. Si vous ne souhaitez pas entrer maintenant dans la crypte, arrêtez votre lecture après l’extrait suivant, et précipitez-vous ensuite sur ce texte hors du commun de Philippe Annocque.
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Voilà : de ce côté-ci, j’ai massacré tout le monde. Les rues sont jonchées de cadavres, l’intérieur des maisons aussi. Je peux me promener tranquillement (mais je m’ennuie un peu).
Et eux, de l’autre côté de cette mince porte à claire-voie dont je n’ai pas la clef, ils continuent à faire les badauds, comme si de rien n’était, levant à peine vers moi, au passage, un regard indifférent.
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ATTENTION : UN GENRE DE « SPOILER » SUR LE CŒUR DU DISPOSITIF VA SUIVRE.
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Il n’est au fond pas si surprenant que Philippe Annocque, auteur de « Liquide », l’un des textes les plus incisifs et poétiques qui soient sur la conformité et le conformisme, ait eu envie d’expérimenter avec les limites, les failles, les creux et les bosses, les horreurs volontaires et les blocages involontaires d’un jeu vidéo universel, à grand succès, tels que« Les Sims », en parsemant ses explorations poétiques et néanmoins vertigineuses d’épisodes empruntés à d’autres jeux vidéo grand public, en guise de respirations.
Dans sa volonté première, « Les Sims » (2000) est une machine de guerre à normaliser les imaginaires. Vendu à 175 millions d’exemplaires dans le monde, avec ses extensions et ses déclinaisons, il s’agit bien de l’un des jeux les plus populaires de l’histoire encore récente des jeux électroniques.
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Beaucoup d’adeptes du jeu l’ont régulièrement – voire addictivement – pratiqué « au premier degré », se réjouissant sans fin de pouvoir se préoccuper à temps complet ou presque de leur « look », de leur cadre de vie, de leur standing, de leur « classe », et de déjouer les pièges sans fin tendus par le quotidien (de toilettes bouchées en frigo vide, de douches à réparer en accidents domestiques), à la recherche d’un bonheur dont le succédané – malgré les leurres soigneusement distillés par le moteur de jeu – est bien souvent l’argent, gage du succès dans la vie comme dans l’amour tel qu’il se présente ici. D’autres joueuses et joueurs, également fort nombreuses et nombreux, l’ont au contraire très vite pratiqué comme une sorte d’expérimentation permanente, de perpétuel passage aux limites, traquant avec une certaine gaieté songeuse aussi bien les espaces de délire secrètement disposés par les concepteurs geek de la chose commerciale que les bugs authentiques proposant une autre vérité, nécessairement surprenante, que celle initialement attendue.
C’est tout l’impressionnant mérite de Philippe Annocque que d’avoir su doter d’un langage propre cette quête expérimentale, cette authentique volonté ludique gratuite, en lutte constante qu’elle est avec une exceptionnelle machine de consommation érigée en but de vie et de conformité psycho-sociale à outrance. Et c’est ainsi que la poésie, en toutes circonstances, parvient à être grande.
Ce qu’en dit Claro dans son Clavier Cannibale est ici, ce qu’en dit Anna Valenn dans son mOOd est , ce qu’en dit Jacques Jossesur remue.net est là-bas.
Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

On entre là comme dans un rêve bizarre, où tout semble à la fois familier et dérangeant, déplacé. Comme une histoire qui peine à se stabiliser, dont l’auteur nous donne les matériaux, et nous en propose plusieurs arrangements… Impossible de s’installer confortablement dans l’histoire (le lecteur est spontanément paresseux), pourtant peu à peu on y circule assez aisément, en continuant à se demander si on ne dort pas… Expérience de lecture très particulière, jusqu’au moment où l’on se demande si on n’est pas dans un jeu video, genre Second Life ou Sims (je suis nulle en jeux). Et cette clé-là donne soudain une cohérence à ce qui se passe, mais elle n’épuise pas l’expérience, elle l’éclaire d’un jour nouveau, ce n’est plus le livre qui est étrange mais le monde des jeux, monde parallèle où chaque jour des gens -des proches- passent du temps. Au sortir du roman, on les regarde, ces joueurs, comme des extra-terrestres d’ici, des infra-terrestres ? Bref, ce petit bouquin est le plus étrange récit de voyage que je connaisse, et mine de rien il ouvre plus que des portes, des chantiers entiers de réflexion.


  • Note de la librairie La rue en pente, à Bayonne, février 2015.

"C'est de la veine poético-délirante du Boris Vian de L'écume des jours. Et Philippe Annocque nous semble être le fils naturel de Raymond Queneau et Alfred Jarry. C'est dire l'inventivité et l'incongruité délicieuses de ses textes..."



vie-des-hauts-plateauxQue fait un(e) libraire quand il part en vacances ? Il/elle traîne dans les librairies, du village/de la ville du coin, au cas où il/elle trouverait mieux que ses quelques kilos de lecture qui ont écrasé le dentifrice dans le sac à dos.
Ainsi, il a fallu qu’une libraire flâne dans une librairie marseillaise pour découvrir un livre décoiffant, publié par une originale maison d’édition… landaise, Louise Bottu.
Vie des hauts plateaux est une compilation de fragments commis par Philippe Annocque (qui a pour habitude de publier ses envolées lapidaires sur son blog Hublots), tantôt surréalistes, tantôt méchants, toujours poétiques et inventifs. La prose de Philippe Annocque évoquera aux bédéphiles celle d’Eric Veillé dans son unique, culte et inoubliable chef-d’œuvre Le sens de la vie et ses frères paru aux pétillantes et désormais bordelaiseséditions Cornélius. Commencer Vie des hauts plateaux c’est un peu comme entamer le paquet de bonbon laissé par un collègue au bureau : une fois le sucre assimilé, le corps en demande toujours plus, c’est excitant, ça rend la vie « pop », « wizz », technicolor. Chaque fragment est une surprise, une barquette de mots inédite, jamais vus ailleurs, ensembles et dans cet ordre. On est annocque-philippetenté, pour en parler, d’évoquer l’improvisation, voir même d’imaginer un travail en cadavre exquis.
Découvrez plutôt le troisième fragment :
« Un autre jour, j’ai trouvé chez moi un gros garçon avec une casquette verte qui regardait la télé. Et puis, sans s’occuper de moi, le gars s’est mis en pyjama et il est allé se coucher dans mon lit ! Après, mon amie, que j’avais invitée, est arrivée ; mais c’était gênant : il y avait toujours le gros garçon qui dormait dans le lit. j’ai fini par le réveiller en l’insultant, mon amie aussi insultait le gros gars tandis que celui-ci s’étirait comme après une bonne nuit. Il a quand même fini par se lever et mon amie en a profité pour prendre vite fait sa place toute chaude dans le lit. Mais il a fallu lui donner des gifles et insulter sa famille pour que ce gros inconnu se décide à partir« .
Saluons la belle découverte de cette jeune maison d’édition landaise, dont le créneau a été ainsi résumé par son gérant Jean-Michel Martinez : « Rien n’est plus répandu que le désir de singularité et nous serions tentés de chercher en deçà des mots, plutôt qu’au-delà. Pour, in fine, revenir au juste milieu : la surface. Nous plaisent les textes superficiels par profondeur, à l’instar des Grecs vus par Nietzsche. (…) Bien sûr nous aimons être surpris. Mais la surprise, nous la trouvons avant tout dans les mots. Dans telle ou telle manière de les associer, de les opposer, de les réinventer, de requinquer leur banalité, de les faire sonner, de jouer avec eux… À lire certains textes avec gourmandise, on se dit que les mots eux-mêmes doivent être surpris de se retrouver là. À cette place. Dans cette situation. Surpris et ravis. »


  • Un jeu mortel, billet de Didier da Silva, sur Danses de travers, 26 janvier 2015 :
« Qui que je sois, mon histoire commencera toujours de la même manière : il me faudra d’abord faire ceci, puis cela, puis autre chose et autre chose encore ; mais toujours les mêmes choses, invariablement les mêmes, et toujours dans le même ordre. À force, bien sûr, je connais le programme par cœur. Alors je cours, je me précipite sous la douche – pourtant mes indicateurs de propreté ne sont pas si alarmants ; je vais vite rebondir cinq ou six fois sur le trampoline – impossible de faire moins ; je fais vite le tour de la maison pour aller causer un brin avec la brunette sportive ou avec le gars à la casquette, quelques mots suffiront bien ; et hop là je ramasse deux ou trois ordures pour la forme, pas besoin d’en faire plus. Et comme même en courant, tout cela prend un temps fastidieux, eh bien de l’index gauche je l’accélère – le temps. » 

Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux, fiction assistée 
(éd. Louise Bottu, 2014), p. 105 

Littérature expérimentale, dixit l’auteur lui-même. On sent bien à lire (avec entrain) cet étrange livre qu’il y a une astuce et même plusieurs, une contrainte, des lois — un régime, dans les deux sens du mot : ici, la fiction est à la diète, elle ne dispose pour séduire que de quelques éléments frustres, inlassablement recombinés. D’ailleurs ses personnages fantomatiques meurent souvent d’inanition, à deux pas d’un Frigidaire plein qu’ils sont pour quelque mystérieuse raison incapables d’ouvrir. Philippe Annocque les a disposés sur son tapis de jeu, chaque page est une nouvelle partie à la fois déroutante et prévisible, tant sont volontairement limités l’éventail des actions possibles et les ressources du style. Ce recueil de fragments est le jeu d’un enfant mais un enfant tout de même extrêmement inquiétant, malgré l’humour et la placidité apparente du ton. Un enfant sans repères, dirait-on : son identité, celle des autres, son statut (vivant, mort, mort-vivant), son âge, son sexe, rien n’est assuré. Il ne cesse de le répéter, l’existence (ou la société ? elle aussi a ses jeux) est un jeu de rôles moyennement drôle. Binaire à pleurer. Asphyxiant — l’air est rare sur les hauts plateaux. Sinistre au fond. Ce qu’on s’amuse ! 


"Si on ne se distrait pas, on est tendu. C’est mauvais pour l’humour" (p. 125)… Pas de problème avec cet opuscule d’une rare drôlerie : vous attendent humour (noir) et incongru.
Un exemple : "Il y a deux manières de sentir mauvais : faire voler les mouches en rond ou promener un nuage vert" (103)…


Comment qualifier cetteVie des hauts plateaux de Philippe Annocque qui est pour le moins unauteur  adepte de la contrainte et du décalage.  Plateau après plateau ont a le sentiment de marcher dans les pas d’Henri Michaux ou des membres de l’Oulipo.  Chaque texte qui constitue cette oeuvre inclassable constitue une expérience littéraire en soi où le narrateur vit, aime et meurt avec la régularité d’un métronome.  L’incipit est, à ce titre un modèle du genre : “Comme c’était le dernier jour de ma vie, pendant que notre fils déjà adolescent était à l’école, je suis allé à la pêche avec ma femme.  Elle avait pris sa retraite de la police pour l’occasion. Elle enchaînait les belles prises pendant que je m’emmêlais dans ma ligne. Il faut dire qu’elle s’y connaît bien mieux que moi. Enfin c’était une belle journée.
Le lendemain matin, avant 7 h, en sortant dans la chambre à coucher, je suis mort .”  Où l’on pourrait  imaginer que c’est une curieuse manière de commencer  par la fin mais en vérité  pour Annocque  ce n’est au contraire qu’une question de moyens.  La mort est ici une expérimentation existentielle autant que littéraire. En héritier zélé du surréalisme, Annocque circule entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, les femmes aussi. Sa littérature est profondément labile, jouant constamment avec les formes et renouvelant les thématiques abordées au fil des textes. Il faut ajouter une bonne dose d’humour noir à cet incroyable épopée littéraire pour saisir l’essentiel du projet d’Annocque.  “ Certaines robes sont interdites aux vieilles dames. Vous êtes jeune et fringante, vous vous promenez dans la rue vêtue de votre petite robe courte à bretelles, et voici que l’âge vous tombe dessus ( vous étiez au courant depuis longtemps bien sûr ; mais vous n’y penseriez plus). Et d’un coup, alors que vous étiez en pleine discussion avec un charmant jeune homme, vous voici  affublée d’une grande culotte  et d’un vieux chandail inconnus.” Philippe Annocque joue avec délice sur les différentes temporalités qui s’offrent à l’écrivain et nous permet de franchir avec lui des espaces que seule la littérature et la poésie peuvent nous offrir. A lire absolument pour la performance et pour le plaisir.  
ARNAUD LANKIRI 

« Donc, si j’ai bien compris le programme, dans dix jours, je meurs ».
Le narrateur de cette fiction échevelée change de peau, de sexe et passe de vie à trépas avec une facilité déconcertante. Tout est follement sérieux et sérieusement décalé dans cette Vie des hauts plateaux. Chaque petite histoire tient dans un mouchoir de poche. Chaque courte excursion romanesque est comme la pièce d’un puzzle qui se suffit à elle-même, même si rien ne nous empêche de vouloir lui trouver sa place dans le tableau général et méticuleux de la fiction, car toutes se répondent et s’emboitent. Philippe Annocque fourmille d’idées et de projets pour ses personnages mouvants. Idées et projets qu’il prend à la lettre et met en œuvre en deux phrases trois mouvements. Pas étonnant que cette fiction assistée soit née sur son blog, au jour le jour. A chaque jour suffit son histoire, d’où quelle vienne, très conscient de n’être pas à moi seul l’auteur de mes livres (se croire complètement l’auteur n’est à mes yeux qu’une illusion)*. Il s’en joue et en joue, qu’il aille à la pêche, qu’il meure, qu’il se marie, ou qu’il fasse un enfant à sa nouvelle épouse. Tout n’est que jeu, jeu du réel et de l’absurde.
« Il faut le savoir : quand on a une casquette, c’est pour la vie. On fait son sport avec. On nage avec. On dort avec. On prend sa douche avec. On fait l’amour avec. On meurt avec.
Je parle de casquette parce que j’en ai une ; mais avec un chapeau melon, c’est pareil ».
Philippe Annocque joue à cache-cache avec le réel qu’il imagine sous l’éclairage à la fois de l’Oulipo et du Surréalisme, dans ce que ce dernier a de plus réjouissant, son humour noir. On ne peut s’empêcher de voir dans ces histoires minuscules des matières en fusion, des exercices littéraires joyeux et décalés, à la manière des Papous dans la Tête, mais sous ces transformations à vue, sous ces brillantes esquisses loufoques se cachent également des tensions plus profondes qui hantent le(s) narrateur(s) de cette Vie des hauts plateaux.
« Ma précédente femme était noire. Bien sûr, que je l’avais choisie pour sa couleur (et puis aussi, et surtout : parce qu’elle passait par là, évidemment). Je voulais voir si nous aurions des enfants vert foncé, pour changer. Et bien non : ils étaient soit noirs comme elle, soit vert clair comme moi. C’est comme ça que ça marche. J’ai du renoncer à avoir des enfants vert foncé ».
Philippe Annocque est un fabuliste, qui écrit dans une langue souple et simple, avec la simplicité de l’évidence*, et qui a un sens aigu de la chute et de la tragi-comédie, j’ai l’impression que nous vivons pris dans un perpétuel hiatus entre l’évidence et l’opacité du monde, et c’est quelque chose de cet ordre que je souhaite faire sentir*. Les situations qui alimentent ses histoires sont fantomatiques, étranges, surprenantes, troublantes, follement drôles, comme saisies sur le vif d’un réel irréel, reflétées dans un miroir qui a réfléchi à deux fois avant de renvoyer leur image, comme dans les films de Buñuel.
Après La vie mode d’emploi, la voici venue des hauts plateaux, un exercice d’équilibriste qui a le bon goût de ne pas se prendre au sérieux.
« Finalement je ne suis pas mort. La vie s’est arrêtée avant ma mort. Deux jours avant ma mort pour être précis ».


« Comme c’était le dernier jour de ma vie, pendant que notre fils déjà adolescent était à l’école, je suis allé à la pêche avec ma femme. Elle avait pris sa retraite de la police pour l’occasion. Elle enchaînait les belles prises pendant que je m’emmêlais dans ma ligne. »
 « Le lendemain matin, avant 7 h, en sortant de la chambre à coucher, je suis mort. Ma femme et mon fils étaient tristes. Je ne le verrai jamais collectionner les conquêtes amoureuses, comme j’ai passé ma vie à le faire, avant de rencontrer sa mère. »
C’est dans une sphère complètement décalée qu’évolue le narrateur, non assujettie à la règle, il gravite désormais autour de la vie. Plus rien ne lui appartient, si ce n’est cette nouvelle vision de la vie à laquelle, il s’aggripera en hauteur.
Comme une anomalie dans le fonctionnement d’un système, tout devient complètement incompréhensible et psychédélique. Une mise à jour se fait autant de fois que nécessaire, une ambiance un brin déjantée et malléable.
Des personnages mis en scène comme des mikados semblent traverser ce cosmos en toute « normalité » de quoi maintenir le lecteur aventurier dans une forme de psychose. Sommes-nous assis sur une matrice qui ne cesse de changer au gré des événements ? L’absurdité règne comme peut régner le doute du réel. Imaginez un seul instant qu’il en soit ainsi ! Déroutant  ce surréalisme….
Dans une écriture simple et puissante, Philippe Annocque semble maîtriser ce dispositif à merveille transportant ainsi son lecteur dans cette nouvelle forme de littérature appelée « fiction assistée ».

  • Article de Jacques Josse sur Remue.net, 28 novembre 2014 :
Fiction assistée de Philippe Annocque .

La vie n’est pas simple sur les hauts plateaux. Le feu et l’eau s’affrontent. Et parfois brûle au milieu un être dont il faudra récupérer les cendres au plus vite. Le vent souffle fort. Il s’engouffre dans les têtes. Il y a de l’agitation dans l’air et du remue-ménage dans les couples. Ceux-ci se forment et se défont selon d’étranges tribulations et combinaisons qui visent à susciter des rencontres définitives entre deux personnes (peu importe leur sexe) qui semblent devoir s’accorder et dont on se demande bien pourquoi ils ne sont pas déjà ensemble. De telles modifications dans les habitudes des uns et des autres se préparent ardemment et demandent toujours quelques petits aménagements préalables, d’autant que les habitants du lieu vivent pratiquement tous deux par deux et qu’une place ne peut souvent se libérer qu’avec la mort d’un personnage. Celle-ci coule d’ailleurs de source. On meurt beaucoup sur les hauteurs. Rarement de vieillesse ou de maladie mais plutôt de rire, de peur ou de faim. Ce n’est pas le narrateur qui s’exprime en ouverture du livre qui dira le contraire.
« Comme c’était le dernier jour de ma vie, pendant que notre fils déjà adolescent était à l’école, je suis allé à la pêche avec ma femme. Elle avait pris sa retraite de la police pour l’occasion. Elle enchaînait les belles prises pendant que je m’emmêlais dans ma ligne. »
Quand un narrateur quitte la scène, un autre (ou une autre) le remplace au pied levé, pris lui (ou elle) aussi dans les innombrables bizarreries et absurdités d’un quotidien qu’il faut, vaille que vaille, assumer. En contournant la normalité et en respectant les nombreux dysfonctionnements en cours.
« La maison, quant à elle, attendait que je m’approche – qui que je fusse – pour prendre sa place définitive au jardin. »
Philippe Annocque aime chambouler les codes établis. Il s’en donne ici à cœur joie, fonce, cavale, multiplie les prises, s’offre de précieux interludes et repart de plus belle, à l’aventure, tenant son texte d’une main légère et laissant les personnages libres de mourir ou de renaître à leur guise. Selon le bon vouloir de ceux qui s’amusent à les guider à distance, sans doute des marionnettistes, illusionnistes et virtuoses en train d’inventer, en compagnie de l’écrivain, des péripéties hautement saisies et décalées.

Philippe Annocque : Vie des hauts plateauxfiction assistéeéditions Louise Bottu.

  • Le programme, J'avais commencé une nouvelle vie :
Anna Valenn lit un extrait de Vie des hauts plateaux.

  • Au programme près : Annocque aux manettes, par Claro, sur le Clavier Cannibale, 11 novembre 2014 :

Dans Vie des hauts plateaux, le nouveau « roman » de Philippe Annocque (auteur de Liquide et Rien), le narrateur n’en finit pas de mourir et de prendre femme, d’être importuné et d’importuner, d’expulser et d’enfanter – bref, c’est un narrateur qui a d’autres chats à fouetter que la fiction, même si, de toute évidence, son existence quotidienne est mouvementée. Bienvenue, donc, dans un univers à géométrie non seulement variable mais fantasque, où tout est possible et improbable, où le statut ontologique de l’être s’est fait mordre par un drôle d’insecte, un fatal « bug ».
Oui, dans Vie des hauts plateaux, tout le monde bogue, le temps et l’espace aussi, même la pensée, et les gestes, mais c’est normal, c’est inévitable puisque le démiurge qui préside aux mouvements browniens des individus a une case en moins, ou en trop.
Le lecteur sent que quelque chose cloche. Il a l’impression d’être au sein d’une slapstick comedy, peuplé de charlots et de keatons, difficile de se raccrocher à quoi que ce soit, car la notion de permanence s’est fait la malle :
« Pour devenir quelqu’un d’autre, il faut d’abord que tu te rendes chez cette personne. Mais pour pouvoir sortir de chez toi, il faut que tu embrasses quelqu’un. (Enfin, il paraît qu’il y a d’autres moyens, mais celui-ci est le plus efficace et le plus fréquemment employé.) »
Du coup, on rit beaucoup en suivant ces vies : des hauts et des bas, des pirouettes, une gestion de l’absurde aussi rigoureuse qu’étourdie. C’est un peu comme dans les livres de Ben Marcus : on ignore quelles lois président aux mouvements et aux décisions, mais chacun se débrouille, il faut tester le réel, pas d’autres moyens, et tant pis si on frôle le drame neuf fois sur dix, ce n’est pas grave, les gens ne sont pas graves, la vie n’est pas grave, seule compte la persévérance, qui n’est pas si diabolique que ça.
Mais qui sont et d’où viennent ces personnes dont les vies semblent tantôt bloquées, tantôt interchangeables, qui progressent par disjonctions, trop humaines finalement dans leurs inconséquences et cependant profondément fantoches ? Le lecteur finira par trouver le secret de ces vies imaginaires – ou pas. Nous sommes en littérature, où les modes d’emploi, s’ils sont opérants, peuvent être ignorés. La lecture est une aventure, pas une enquête. Chargez donc la vie des hauts plateaux et vous verrez que simuler la vie est aussi amusant qu’inquiétant. 

  • Lettre ouverte sur les hauts plateaux, par Fiolof, sur la Marche aux pages, 4 novembre 2014 :
Cher Philippe,
Je ne vais donc pas vous demander pour la énième fois en mariage. Ce serait compliqué. Ma femme ne comprendrait pas, les vôtres non plus, sans compter qu’avec tous les livres en retard que j’ai à lire, notre nuit de noces risquerait d’être déplorable. 
Et puis chez vous, ne nous le cachons pas, on doit se sentir un peu à l’étroit. Tout au moins si j’en juge par votre dernier opus («roman» serait en-dessous et au-dessus de la vérité) que vous qualifiez honnêtement de «fiction assistée». Il y a déjà Trish, Barbara, Tammy, Carry, Rosa, Wulf, Pete, Sam, Carole, Sandra, Christina, Maria, Lyne, Edi, Chad, Thomas, Glawdys, j’en passe et des meilleur(e)s. Ça fait beaucoup dans un trois pièces. D’autant que malgré votre goût pour les choses bien faites, il y règne, selon mes critères néo-libéraux, une certaine forme de pagaille : on nage dans le plancher comme dans une eau boueuse, on meurt de faim devant le frigo, le grand âge nous tombe sur le dos à chaque coin de pièce, votre tête est assise sur le canapé pendant que vous faites l’amour sous le lit, un pompier est installé dans la cuisine depuis des lustres, on mange des hot-dogs, on prend feu, on s’éteint, on arrête la vie pour éviter de mourir et on se refile des petites jupes vertes.

Je ne m’étendrai encore ni sur la couleur douteuse de votre descendance pléthorique, ni sur le temps ductile, ni sur l’espace flou. Pas plus que sur les contours ectoplasmiques et surdimensionnés des cadres socio-familiaux que vous croquez sous nos yeux sans que l’on vous ait jamais rien demandé. Oui, je préfère m’en tenir là. Je ne voudrais désespérer personne et il faut bien que vous vendiez vos livres.
Sachez toutefois, cher Philippe, que d’un certain point de vue, vous mériteriez le bagne.

Comme Jean Cagnard (dont le patronyme solaire danse d’ailleurs  la rime riche avec «bagnard»), ses pluies d’écureuils et ses tendres égarements ; comme Raymond Queneau, dont certaines pages me feront rire encore après ma mort ; et comme quelques autres dangereux plumitifs qui font un usage immodéré de la liberté qu’écrire leur offre.
Votre Vie des hauts plateaux distille des effluves nocifs de bonne humeur désenchantée et de mélancolie réversible. Ce n’est pas bien. Les murs contre lesquels on se gratte le dos nous jouent des tours de dupe et pendant ce temps, il y a des écrivains sérieux qui continuent à parler sérieusement de choses sérieuses.
C’est ainsi, mon cher Philippe,  que rien n’avance et vice versa.
(A preuve, j’ai passé l’après-midi à vous écrire et la Poste est maintenant fermée)
Alors cette fois, c’est sûr :
je ne vous épouserai jamais, vous n’aurez jamais le Prix Goncourt et il vous arrivera encore plein de choses étranges dans vos livres.
Vôtre bien vôtre,
Lecteur nombreux



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