vendredi 30 janvier 2015

Mon jeune grand-père (68)



Le 22 juillet 1916
Ma chère Maman.
Première carte adressée à sa mère. Il est vrai qu’ensuite ce sera presque toujours « mes chers parents ». Le crayon est particulièrement bien taillé et l’écriture est encore plus soignée que d’habitude.
Depuis ma dernière carte j’ai reçu les lettres ou cartes de Papa des 5, 7, 8 et 11 ainsi que ta lettre du 9. Comme colis j’ai reçu tous ceux annoncés, c’est-à-dire le 23 par la poste et le n°1 par le chemin de fer. Plus tard il dira « colis-gare ». Tout était en bon état sauf les œufs qui étaient pourris et qui avaient coulé sur les autres objets, heureusement qu’ils étaient bien enveloppés, les gâteaux n’avaient pas souffert. Daussy a reçu aussi des colis ce qui fait que nous pouvons commencer à prendre des repas supplémentaires ce qui n’est pas Je n’arrive pas à lire ce mot écrasé en bout de ligne. C’est la première mention de Daussy, je crois bien. Il doit manquer quelque chose. Ou alors Edmond en a parlé dans une lettre. Il faudrait que dans les prochains colis, outre des conserves de viande, tu mettes un peu de conserves de légumes et du beurre ou margarine pour faire cuire tout cela. Tout cela sans diminuer la quantité de gâteaux, car je les aime toujours bien (C’est un prisonnier de guerre qui écrit, mais c’est aussi un tout jeune homme qui écrit à sa maman.), mais il faudrait une boîte en fer pour les gâteaux car sans cela ils deviennent mous et ils ne sont plus bons. Comme pain, Daussy en reçoit aussi d’Annecy, il en a déjà reçu une fois il est rien beau. Déjà le mystérieux pain d’Annecy. Monsieur Desmaret m’a envoyé en date du 12 un mandat de 20. D’habitude c’est plutôt Desmarets avec un s. Ce qui est bizarre, c’est que dans les cartes du 4 et du 10 avril et du 18 juin 1917 Edmond parle de « l’oncle Desmarets » alors qu’ici et dans la carte précédente c’est juste « monsieur ». Il était donc à cette date en possession de ma carte, je ne vais sans doute pas tarder à recevoir une réponse. Tu ne m’as pas dit si tu avais trouvé dans ma cantine dans ma trousse à boutons de l’argent qui appartenait à mon ordonnance, mets-le de côté et n’oublie de lui envoyer de l’argent s’il en a besoin ainsi que quelques douceurs. Je me demande si l’ordonnance d’Edmond, le soldat qui était dans la tranchée avec lui et qui a survécu et Gillet, qui est prisonnier dans un autre camp parce qu’il n’est pas officier, selon la carte du 29 mai 1916, ne sont pas une seule et même personne. Mais je ne peux pas l’affirmer. Tu serais bien gentille de m’envoyer des photos de toute la famille. Je n’ai que le groupe fait à ma première permission. Mets-en pour ma tante Maria. Mets aussi le portrait de Madeleine et Jean pour leur père. Excuse-moi ma chère maman si je ne parle dans ma carte que de choses terre à terre. Je pense quand même bien souvent à toi et je te plains d’être ainsi seule. Je t’embrasse bien fort et des millions de fois ma chère maman ainsi que mon cher papa et toute la famille. Ton fils qui t’aime de tout son cœur. Edmond Les dernières lignes sont de plus en plus serrées. Il n’y a pas vraiment la place pour écrire « Edmond » mais Edmond la trouve quand même, les lettres font moins d’un millimètre d’épaisseur. C’est important que maman lise « Edmond » sur la carte.

jeudi 29 janvier 2015

charlie spécial




Hebdo, Charlie, bien sûr. Mais mensuel aussi. Et même spécial : voici que je retombe sur un album précieux, qui me rappelle que c’est grâce à Charlie que José Muñoz et Carlos Sampayo ont été connus en France (même si moi je ne les ai connus que grâce à (A suivre), c’est un album que j’ai acheté d’occasion car quand il est paru début 1977 j’étais encore un peu jeunet). J’ai l’impression que Muñoz et Sampayo ne sont plus tellement lus aujourd’hui. Pourtant je l’affirme haut et fort, c’est une œuvre magistrale qu’ils ont à leur actif, qui leur vaudra sans aucun doute un jour le Prix Nobel de littérature graphique quand il y aura une justice dans ce monde.

Cet album inaugure le personnage d’Alack Sinner, le privé new-yorkais. On le connaît aussi sous le titre Viet Blues. Il y a un mot en préface, j’avais oublié qu’il était signé Wolinski. Je ne sais pas si vous arrivez à le lire. Il dit entre autres que « Muñoz et Sampayo font une des plus belles bandes dessinées du monde ». C’est peu dire que je suis d’accord.

mercredi 28 janvier 2015

Veschambre Chantiers



Versailles Chantiers est une gare de l’Ouest parisien où je passe assez souvent, il m’arrive même d’y descendre ou d’y monter. Versailles Chantiers est aussi un livre de Christiane Veschambre qui vient de paraître aux éditions Isabelle Sauvage, un beau livre illustré par des photographies de Juliette Agnel qui vont aussi changer mon regard la prochaine fois que je descendrai à cette gare. Christiane Veschambre est un écrivain dont je n’ai pas lu assez de livres, juste les Mots pauvres paru chez Cheyne en 1996 et la Maison de terre publié par le Préau des collines en 2006.
Nulle fiction dans ces lignes. Christiane Veschambre ne feint pas de raconter une histoire, mais en raconte une quand même, aussi vraie que la gare de Versailles Chantiers existe, qui mêle la grande et la plus petite, ou pour être plus juste l’Histoire partagée et l’histoire personnelle. Une prose juste à la limite des vers (mais des vers tout en retenue et une écriture au couteau) fait passer devant nous les silhouettes de personnages disparus dont on n’a que les prénoms et l’initiale des patronymes, Joséphine T., Robert V. et quelques autres que personnellement je ne peux m’empêcher de voir en noir et blanc comme sur des films de famille en 9,5 mm. C’est que même si je ne l’ai pas lu je sais que Christiane Veschambre est aussi l’auteur d’un autre livre encore intitulé Robert et Joséphine. Et puis je me souviens des dernières pages de la Maison de terre et du coup je restitue les lettres derrière les initiales. Le début de la vie commune et les années de séparation se nouent autour de la gare des Chantiers juste en face du café où Robert travaille, Versailles Chantiers où on l’envoie attendre une collègue inconnue qui deviendra sa femme, histoire personnelle, dont l’Histoire le séparera durant cinq ans – car la première rencontre a lieu en décembre 1938.
Des traverses comme sur les voies du chemin de fer marquent la résidence de Christiane Veschambre – car les écrivains ont parfois des résidences, mais en durée limitée (celle-ci : d’octobre 2011 à mars 2012). Ce sont des choses qu’elle n’avait pas prévu d’écrire mais que la vie lui impose. On ne choisit pas ses sujets.
Les résidences d’écrivain sont l’occasion de chantiers d’écriture. On ne pouvait pas mieux tomber. L’histoire de Versailles Chantiers est aussi l’histoire de ces chantiers enfouis sous la gare et sous les siècles qui nous séparent de la construction du château voisin.
Pour écrire ces lignes je rouvre le livre au hasard et je tombe sur un certain Marcel C., qui de sa fenêtre « peut voir la rue du Gros-Caillou, ainsi nommée parce qu’y travaillèrent ceux qui en taillèrent les pierres. » Christiane Veschambre nomme trois livres écrits par Marcel C. qui avec quelques autres font de lui l’un de mes auteurs contemporains préférés. Celui qui représente l’un de mes pôles d’attraction en matière d’écriture : se débarrasser de tout ce qui n’est pas essentiel. C’est aussi ce vers quoi tend l’écriture de Christiane Veschambre.

mardi 27 janvier 2015

un changement de régime



Je suis donc un enfant tout de même extrêmement inquiétant aux yeux de Didier da Silva qui vient de lire Vie des hauts plateaux, et bien content de l’être parce que j’ai beau rire aux éclats dans ce livre c’est bien aussi de rappeler pourquoi. (Et c’est bien aussi de ne pas tout de suite révéler carrément comment je ris puisqu’il y a un comment et d’en simplement semer les indices.) Ça me rappelle que Didier avait dans un billet déjà ancien souligné à juste titre l’inquiétude qui présidait à la fantaisie de Monsieur Le Comte au pied de la lettre qui est sans doute mon autre livre le plus loufoque même si très différemment. Et du coup je me rends compte que la diète scripturale (« tant sont volontairement limités l’éventail des actions possibles et les ressources du style » écrit Didier) est sans doute en partie une réaction à l’exubérance stylistique de Monsieur Le Comte. Parce qu’en fait j’écris toujours plus ou moins par réaction à ce qui a déjà été écrit. Tout seul je n’y aurais pas pensé parce que je pense à autre chose. Lu par autrui je me comprends mieux.

lundi 26 janvier 2015

Eperdument Braverman



Bleu éperdument est un recueil de nouvelles signé Kate Braverman et édité par Quidam qui avait déjà publié Lithium pour Médée il y a quelques années, de la même Kate Braverman que pour ma part je découvre seulement maintenant. Bleu éperdument est aussi la première nouvelle qui donne son titre au recueil et annonce la couleur, ou les couleurs car tout n’est pas bleu, non, mais tout est éperdu : un état de la couleur au-delà de la couleur qu’on peine à regarder tant tout dans ce livre est sensible. A fleur de peau fine comme pellicule sensible. Les femmes de Bleu éperdument finissent parfois par s’appeler Laurel Sloane, Suzanne Cooper ou Diana Barrington mais la plupart du temps elles peinent à s’incarner simplement dans un nom même quand – et c’est le cas le plus fréquent – elles ne sont pas la narratrice, parce qu’elles sont au bord de. Le gouffre que dessine Kate Braverman juste aux pieds de ses héroïnes peut prendre le nom de l’alcool ou de la drogue ou de celui – le gouffre – qui fait plus que séparer les générations et ne peut se résoudre que par la mort de l’autre, cette mère que l’on vit comme un fardeau, cette poétesse sans lecteurs qui fait honte à sa fille qui aimerait tant être comme les autres filles de Beverly Hills ; ou bien par la mort de l’autre, ce bébé que personne n’avait souhaité et qui n’a pas de nom, dont on ne saura pas même le sexe et qui pourrait si facilement disparaître dans la rivière dans un vertige d’inadvertance. En plus d’un recueil de nouvelles c’est donc une série de variations autour d’elle, et de L.A. aussi en guise de décor, avec plus ou moins d’espoir, ou plutôt avec plus ou moins pas d’espoir, mais bleues quand même, ces variations, d’ailleurs l’une d’elles s’intitule Blues d’hiver, qui n’est pas celle dont je ne résiste pas à vous citer un passage, juste pour vous donner une idée de l’abîme.



— Tu es ravissante, dit Lenny. Tu savais que je viendrais. C’est pour ça que tu t’es peinturluré la figure. T’avais pas mis toute cette daube, hier. Arrête ça, tu veux. Ça sert à rien. Ces pouffiasses de Beverly Hills en ont peut-être besoin. Mais pas toi. T’es prof. Ça me plaît. Assieds-toi.

Il souleva les roses.

— Assieds-toi à côté de moi. T’es contente de me voir ?

— Je ne crois pas.

Elle s’assit. Lenny lui tendit les roses. Elle les posa au sol.

— Mais si, t’es contente de me voir. T’espérais que je me pointerais. Et hop, j’suis là. Tu veux que je te traque ? Je te traquerai. Puis je t’attraperai. Je t’apprendrai ce que c’est que perdre pied.



Kate Braverman, Bleu éperdument, « Tu veux que j’te raconte le Mékong ? », traduit par Morgane Saysana, Quidam éditeur, 2015, p. 48.



Et l’avis de Claro, tiens.


dimanche 25 janvier 2015

Hublot domestique : le vestibule



Si j’accroche ma veste au portemanteau de l’entrée, où la récupérerai-je au moment de sortir ?



(Car la porte est ainsi faite qu’elle permet aussi bien d’entrer que de sortir.)



Mais n’oubliez pas de fermer le livre en sortant.


vendredi 23 janvier 2015

Mon jeune grand-père (67)



Le 18 juillet 1916
Cette carte-ci a l’air bien plus lisible que la précédente.
Mon cher Papa,
Depuis ma carte du 14 je n’ai reçu qu’une lettre de toi, celle du 4 qui m’annonce l’envoi du 1er colis par chemin de fer. Il y en a d’autres d’arrivés mais les interprètes ne sont pas assez nombreux et nous sommes forcés d’attendre. C’est pourtant bon de recevoir des nouvelles, c’est avec l’arrivée des paquets le seul bon moment de la journée ! Edmond avait commencé à écrire un autre mot qu’il a surchargé par « bon ». Tu ne me parles pas de ma tenue, peut-être n’as-tu pas reçu la lettre la demandant. Donc je répète envoie-moi ma tenue : mon béret, mes bandes molletières, mon képi. Des bretelles les miennes sont usées. Mets-moi aussi quelques bouquins, quelques-uns pour lire d’autres pour travailler : histoire, géographie, mathématiques, physique. Les journées sont si longues qu’il faut bien trouver un moyen de les employer quoiqu’il semble difficile de se mettre à un travail régulier et suivi. _ On nous a prévenus que toutes les cartes avec des drapeaux français ou alliés ne nous seraient pas distribuées. De même si dans un paquet il y a des drapeaux ou cocardes sur un objet, le paquet sera confisqué. Comme paquets j’ai reçu jusqu’au numéro 18. Aujourd’hui contrairement à mon attente je n’ai pas reçu le n° 19 qui aurait pourtant été le bienvenu, car toutes les provisions précédentes étaient épuisées. J’ai en effet oublié de demander des pantoufles, ce sera assez utile. J’espère que vous êtes toujours tous en bonne santé C’est l’espace restant qui en se réduisant amène déjà la conclusion. Le sens même du texte est dépendant du petit rectangle où il est contraint de s’inscrire. Il n’y aurait pas la place pour ces commentaires que je rajoute. et que Louis se plaît dans son nouvel emploi. Emploi ? Louis a été brancardier, c’est sûrement ça. Toujours pas de nouvelles de M. Desmarets il faut bien deux mois paraît-il. Il y en aura. En avril de l’année suivante au plus tard. Je vous embrasse tous bien fort et de tout Edmond n’a pas encore l’habitude de cette petite surface. Plus tard il tombera juste à chaque fois. Cette carte-ci s’arrête à « tout », coincé dans l’angle en bas à droite.

jeudi 22 janvier 2015

Rien qu’une vie des hauts plateaux



Je n’avais pas pris la peine de regarder mon année 2014, éditorialement parlant, mais maintenant qu’elle est derrière je lui trouve un air entier qui n’est pas pour me déplaire. Deux parutions dans l’année, au printemps et à l’automne. Mon premier livre (réécrit) et mon (provisoirement) dernier. Une sorte de boucle, quoi. Et entre eux, si peu en commun. L’un clairement un roman assumé, parce qu’à l’époque pour me sortir de je ne sais quoi il me fallait écrire quelque chose qui soit publié et qu’il me semblait que de la part d’un parfait inconnu seul un roman avait une chance – et où j’avais si bien joué ce jeu-là que je m’étais retrouvé en rentrée littéraire du Seuil. L’autre un texte délibérément hors genre écrit d’abord sans intention éditoriale autre que ce blog, complètement expérimental dans son écriture et le plus éloigné possible de ce qui existait déjà sous ma plume ou dans mes lectures. Et au bout du compte, toutes différences assumées, deux textes drôles et tristes sur la conscience de soi et le rapport au monde, et en même temps mes deux livres les plus faciles d’accès. Vie des hauts plateaux, je le relisais l’autre jour, ça a beau être de la littérature expérimentale, un gamin de douze ans peut le lire.


mardi 20 janvier 2015

Hublot de l’homme (11)



L’homme est un animal désormais tout seul dans son genre, tandis que le morse est pour sa part tout seul dans sa famille et l’oryctérope carrément tout seul dans son ordre.

L’homme est un vertébré dont la moelle épinière n’est pas sans évoquer la notocorde de l’oursin à l’état larvaire.

L’homme est un animal domestique qui tient la laisse et porte le collier.


lundi 19 janvier 2015

dimanche 18 janvier 2015

Dans mon oreille au cœur d’IRIS



Il m’avait échappé, cet article paru au printemps dernier ; la faute à Rien sans doute qui reparaissait au même moment de son côté. Je ne sais pas ce que c’est que l’ASL mais je suis bien d’accord « à tous les niveaux ». Cliquez pour lire.


samedi 17 janvier 2015

La collagiste et l’emboîteur



Demain dimanche 18 janvier 2015 à partir de 11h, la Tannerie (57 rue de Paris à Houdan, dans les Yvelines) expose les travaux de deux plasticiens à ma connaissance jamais réunis jusqu’à présent sauf peut-être sur ces Hublots, car il s’agit d’une part de Marc Giai-Miniet, emboîteur bien connu dont j’avais déjà évoqué le travail dans mes vieux Hublots et qui m’a récemment invité à écrire sur (ou sous) l’une de ses gravures – rappelez-vous ; quant à l’autre, c’est Thaddée, qui fut aussi la portraitiste officielle de Monsieur Le Comte – à moins que ce ne soit celle de l’ex-bibliothécaire sans figure à la recherche d’une couverture afin d’ourdir à son aise son funeste complot. Autrement dit : venez.


vendredi 16 janvier 2015

Mon jeune grand-père (66)



Le 14 juillet
1916 est omis.
Mon cher Papa
   J’ai, je l’avoue, un peu le cafard aujourd’hui. Quel malheur d’être loin de la patrie en ce jour de fête. Nous, (ici deux mots que je n’arrive pas à lire) tout de même que c’est le 14 juillet car cet après-midi il y a une séance artistique. Si je ne vous le dis pas, à vous qui lisez par-dessus mon épaule, vous ne pouvez pas deviner le temps qu’il me faut pour déchiffrer ces mots. Pourtant l’écriture n’est pas aussi serrée que parfois, et elle est élégante et régulière. Mais tellement pâle. Les cinq du régiment nous nous et à nouveau je perds le fil et le commandant nous offre un verre de vin. _ Depuis ma dernière carte j’ai reçu vos lettres arrivées toutes le 10. Je devine autant que je lis. Depuis je n’ai rien reçu. Il y avait la lettre du 1er juillet, celle de Maman du 2 et une de Ma Tante du 29 (?). Celle de Ma Tante était un peu triste mais bien affectueuse. Comme tu me l’as dit je ne lui répondrai pas, j’en charge Geneviève, la paresseuse. La grande sœur n’a pas encore écrit, sans doute. Ou c’est autre chose. Ou bien j’ai mal lu. Il n’y a pas un mot dont je sois certain. Les colis arrivent bien. Voici les (?) dates. Suivent les numéros et des dates. Je préfère me concentrer sur le reste. Mais sur les sept lignes qui suivent, je n’arrive à déchiffrer que « en reçoivent » et « à Félix Potin ». Dans sa carte du 26 juin Edmond avait réclamé des biscuits en vantant ceux de Félix Potin, dont la mention m’avait juste fait broncher sans m’évoquer comme à l’instant le Félix Potin de Pantin, près de l’église, où j’ai fait quelques courses quand j’avais l’âge d’Edmond.


Et puis il y a deux lignes qui ont été carrément gommées. Le carton jaunâtre en porte encore la marque pâle. C’est l’une de ses premières cartes, un sujet défendu a dû lui échapper. On n’écrit pas n’importe quoi. Cinq lignes manuscrites suivent qui ne sont guère plus lisibles, si ce n’est « celle du 11 de Maman que » et le « Je t’embrasse » et sa suite que je ne lirais sans doute pas sans toutes les autres cartes recopiées.

mercredi 14 janvier 2015

Hauts plateaux 2015

Avec tout ça, cette recension de Vie des hauts plateaux par Arnaud Lankiri sur Culture Chronique m'avait échappé, cliquez donc. Et ça fait plaisir aussi de faire rire sur Libr-critique, tiens. Cliquez encore.


mardi 13 janvier 2015

Courants blancs de Philippe Jaffeux



L’objet est un carré bleu nuit traversé d’un éclair clairement électrique publié aux éditions l’Atelier de l’agneau dans une collection qui ne s’appelle pas tout à fait aphorismes puisque c’est juste aphoris. Et de fait en l’ouvrant on peut penser aussi que Courants blancs est un recueil d’aphorismes qui n’en sont pas tout à fait. L’œil y est tout de suite alerté par la régularité de la longueur des apparents aphorismes, un énoncé d’une ligne à chaque fois mais pas plus sans autre ponctuation que son point final, énoncé multiplié à raison de vingt-six par page ; régularité donc aussi de la longueur des pages, lesquelles sont doublement paginées : la pagination traditionnelle se double d’une pagination réelle : de la page 1 première écrite à la page 70 et dernière le texte respecte la règle comme s’il était tracé à la règle. Et comme un livre est quand même un livre on ne s’étonnera pas que la page 1 soit à la page 5 et la 70 à la 74. C’est qu’il se joue dans Courants blancs quelque chose qui va au-delà de l’aphorisme, une poésie accidentelle qui tient de la tension, ou de la surtension entre des pôles opposés tels les côtés d’un carré : homme, animal, parole, alphabet sont comme les points cardinaux et essentiels qui reviennent inlassablement baliser le champ de ces 1820 unités verbales – je pense aussi à une sorte de vision atomique du langage – dont voici les premières qui vous montreront plus clairement ce que j’essaie de vous dire (car dire, nous dit aussi ce texte, n’est pas nécessairement le moyen de se faire entendre) :

Il se noya dans un cercle lorsqu’il confondit l’eau avec une quinzième lettre solaire.
Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris.
Il applaudissait ses prières depuis qu’un vide s’était glissé entre ses mains.
La folie enferma ses échecs dans un carré et il réussit à se déplacer en diagonale.

Philippe Jaffeux, Courants blancs, l’Atelier de l’agneau, 2014, p. 5, c’est-à-dire page 1.


mardi 6 janvier 2015

Mon opinion sur le dernier Houellebecq



C’est la rentrée littéraire one more time. La preuve : Michel Houellebecq sort un nouveau roman. On ne parle plus que de ça. Alors il faut vite le lire, pour se faire son opinion. Comme ça après on pourra en parler. Se faire son opinion est une bonne raison pour lire. La meilleure, même. Par contre il faut faire vite, parce que dans quelques mois le dernier Houellebecq ne sera plus un sujet. Et c’est sans doute pour ça aussi qu’on lit : pour avoir un sujet de conversation.
Mais on ne peut pas non plus lire tous les livres, et personnellement j’en ai déjà plein en retard, alors je crois que je vais me passer de mon opinion. C’est dommage, je suis sûr qu’elle aurait intéressé plein de monde – mais sûrement moins que mon opinion sur Courants blancs de Philippe Jaffeux ou sur les Morts rigolos d’Antoine Boute, parmi beaucoup d’autres lectures à venir. Ça me fera une opinion en moins à monnayer dans les conversations littéraires, mais il faut bien faire des choix.
Enfin, moi, j’aime bien faire mes choix, quoi.
Et ce billet n’est pas du tout contre Houellebecq. Je n’ai rien a priori contre sa Soumission – mais contre celle de l’opinion qui m’imposerait telle ou telle lecture, clairement oui. Je ne me suis jamais dit : « Je ne lirai pas Houellebecq ». D’ailleurs j’ai déjà lu Houellebecq, et bien aimé, et encore lu Houellebecq, et pas aimé ; je pourrais très bien tabler sur le caractère algorithmique de ma lecture de Houellebecq et considérer qu’il y a de bonnes chances pour que j’aime le prochain que je lirai. Eh bien c’est exactement ce que je fais : la prochaine fois que j’ouvrirai un livre de Houellebecq, ce sera parce que je considèrerai qu’il y aura de bonnes chances que j’aime ce que j’y lirai. Au moins autant que dans d’autres livres d’autres auteurs que pendant ce temps et faute, précisément, de ce temps, je ne lirai pas. Parce que, plutôt que de lire pour pouvoir me faire mon opinion et la donner ensuite (je doute que donner soit le bon mot : quand on lit pour se faire une opinion je me demande toujours si ça n’est pas plutôt pour la vendre), je préfère choisir mes lectures en fonction du plaisir que j’espère en tirer.

lundi 5 janvier 2015

Mon jeune grand-père (65)



Le 10 juillet 1916
Pourquoi cet écart inhabituel avec la précédente carte ?
Mon cher Papa
Après être resté quelques jours sans lettres j’ai reçu hier après-midi tes cartes des 28 et 30. Je m’étonne de plus en plus que ma lettre postée de Mayence le 2 ne te soit pas encore parvenue. J’ai déjà reçu quelques colis mais ils n’arrivent pas dans un ordre régulier : le 6 j’ai reçu le n° 6, le 7 les n°s 1, 2, 3, 4, le 8 n°s 5 et 7, le 9 n°10. Je crois que ma grand-mère disait qu’il avait le souci de l’ordre. Aujourd’hui il n’y en a pas eu mais il n’y en a jamais ce jour-là. Je ne comprends pas bien, je lis : Ils arrivent en très bon état, surtout pour le pain, qui arrive généralement moisi. Et même si comme je viens de l’apprendre on réfrène les envois de pain de (sucre ?, l’écriture est vraiment pâle et à peine lisible), je te conseillerai de continuer à envoyer le pain de cette façon. J’ai reçu avant-hier une lettre d’une femme d’un soldat du régiment que j’avais connu à Saint-Quentin. Elle me demande ce qu’il est devenu car il n’a pas encore écrit. Ne voulant pas distraire une de mes cartes pour lui répondre, voudrais-tu te charger de rassurer cette femme en lui disant que son mari est prisonnier non blessé. Tu pourrais même peut-être lui donner son adresse : elle doit être la même que Gillet. Gillet, l’autre survivant de la même tranchée, dans un autre camp parce que non officier, si j’ai bien compris. Voici son adresse : Mme H. Fronty, 14 rue de Picardie, Paris 3e. As-tu écrit à mon ordonnance, je te rappelle son nom : Josse Séraphin. Il doit être aussi avec Gillet. Serais-tu aussi assez gentil pour écrire à Wallard à Epluches. Epluches. Il existe une gare d’Epluches située sur la commune de Saint-Ouen-l’Aumône, m’apprend Wikipédia. Quant à Wallard, il écrira à son tour plusieurs fois à Edmond, qui évoque ses lettres dans ses cartes du 26 février, du 2 mai et du 17 juillet 1917. Je continuais à correspondre avec lui et avant d’être pris je crois que je lui devais une lettre. On ne transigera pas avec la courtoisie, même depuis un camp de prisonniers. La courtoisie épistolaire est peut-être une affirmation inconsciente de sa propre liberté. J’ai reçu ma montre, je croyais en avoir accusé réception. Nous pouvons changer nos lettres en 2 cartes, ce qui fait huit cartes par mois, et ce qui explique le nombre de cartes par rapport au nombre de lettres (car il y a aussi quelques lettres), et cette écriture serrée pour faire tenir sur une carte le contenu d’une lettre, je crois qu’il faut mieux n’écrire que des cartes. Vous aurez des nouvelles plus fréquentes. Dorénavant je ferai comme cela à moins d’avis contraire. Je t’embrasse bien fort, ainsi que maman, Geneviève et toute la famille. Ton fils qui t’aime de tout son cœur. La place manque pour la signature.

samedi 3 janvier 2015

De retour d’Œsthrénie



Je me suis fait plus rare parce que j’écrivais (ce n’est pas fini). Et le temps que je n’ai pas passé à écrire, je l’ai passé en Œsthrénie. L’Œsthrénie est un pays qui, miné de l’intérieur et attaqué de toutes parts, depuis des siècles n’en finit pas de disparaître, au point que j’avais complètement oublié son existence, ses coutumes, ses dialectes, ses pratiques religieuses, son Histoire et sa géographie. Et vous aussi sans doute, vous souvenez-vous de l’Œsthrénie ? La voix d’Aszhen Zelenka, la fille de leur baron, m’est d’abord arrivée du fond de l’Europe Centrale et du XIXe siècle avant que cette jeune fille ne devienne mère et rebelle et légende à son tour, évoquée à l’aube d’une guerre nouvelle, ou bien toujours la même, même si nous autres plus à l’ouest serions tentés de l’appeler seconde et mondiale, évoquée dans la voix de ses descendants Akhmat puis Lucian, qui à leur tour… Car il n’y a pas d’espoir possible en Œsthrénie, ou peut-être seulement dans la disparition du pays, l’oubli de ses montagnes, ses Hauts plutôt où volent les aizes, ces rapaces dont j’avais aussi oublié l’existence. C’est Anne-Sylvie Salzman, prenant la suite de Finlay, historique historien venu d’ailleurs, qui nous fait revivre ainsi l’Œsthrénie, nous livres ses dernières nouvelles dont le titre, une fois le livre refermé, est plein d’une ironie noire.

« Ainsi vîmes-nous bientôt, debout sur l’échafaud, les chefs de la révolte des Hauts, Stinae tremblant, Musch impassible (comme il était petit, mince et joli de visage, on le croyait travesti) et Rostinec tombé sur le chemin, le front saignant. Les Autrichiens lui donnèrent un mouchoir dont il se tamponnait le visage. Il y en avait deux autres dont je ne sais plus les noms, et le cousin de Nies, Matec. La foule empêchait les chevaux d’avancer et nous vîmes pendre les hommes, Finlay et moi. Ma mère pleurait dans les bras de Seban et le baron s’était couvert les yeux. Il est vrai que Rostinec ne trembla pas. Son front continuait à saigner et sa chemise était tachée. Il y avait des oiseaux gris sur les toits des maisons de la place.
– Des aizes, dit Finlay. »

Anne-Sylvie Salzman, Dernières nouvelles d’Œsthrénie, Dystopia, 2014, p. 90.

vendredi 2 janvier 2015

les personnages




























Ne vous y trompez pas : les personnages d’un roman ne sont là que pour vous perdre un peu plus.



(Sûrement 1995 encore.)